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Intermédialité

Shapeplayer : installer le toucher au cœur de la narration

Le jeu s’inspire des travaux d’Ilan Manouach, notamment Shapereader, à qui il emprunte le principe des tactilogrammes, et Arctic Circle qui lui fournit sa diégèse. Le principe général suit celui des dés à histoire utilisé par les enfants pour inventer de courts récits. Ainsi, chaque dé correspond à un élément général de l’histoire (personnage, objet, lieu, émotion et action). Il s’agira de les lancer pour agencer ces morceaux et aboutir à un récit complet dans le monde désertique et enneigé d’Arctic Circle. Les dés ont été modélisés en 3D avant d’être imprimés. L’intégralité du fichier .stl est disponible à l’adresse suivante si vous souhaitez imprimer ou manipuler ces cubes sur une application de modélisation : https://www.tinkercad.com/things/0PeKe4Tzu2D-shapeplayer. Ce projet se veut inclusif envers les personnes en situation de handicap visuel et constitue une alternative tactile aux jeux traditionnels d’invention d’histoires. Même s’il nécessite une personne voyante pour décrire chaque face et l’élément correspondant, il fait un pas de plus vers l’inclusion de personnes aveugles ou malvoyantes.

Les quatre dés du jeu, imprimés en 3D, noirs avec deux de leurs faces visibles. Panneau où l’on voit les dés. Les premiers sont le glacier, l’igloo des invités, la cantine, l’atelier d’art, la tour de contrôle, le laboratoire d’analyse de glace. Ensuite ennui, sérénité, anxiété, surprise, suspicion, joie.
Description des symboles tactiles sur les faces des dés
Description détaillée (texte alternatif)

Pour la catégorie d’images représentant des lieux : 

  • La face correspondant au « glacier » se compose de neuf carrés en relief disposé en trois lignes et trois colonnes. Chaque carré est décalé de quelques degrés en sens antihoraire de sorte à ce qu’ils ne se touchent jamais. 
  • La face correspondant à « l’igloo des invités » se compose de carré creusé dans la face du cube. Ils sont disposés en cinq colonnes et cinq lignes. 
  • La face correspondant à « la cantine » se compose de deux lignes, une en relief l’autre en creux, qui s’alternent sur dix lignes.
  • La face correspondant à « l’atelier d’art » se compose neuf carrés en relief disposés en trois lignes et trois colonnes. Les carrés sont décalé de 45° de manière à pointer vers le haut.
  • La correspondant à « la tour de contrôle » se constitue de cinq carrés en relief qui prennent la même disposition que le cinq sur un dé, c’est-à-dire deux en haut, un au milieu et deux en bas.
  • La face correspondant au « laboratoire d’analyse de glace » se compose de neuf demi-carrés en forme de triangle en relief disposés sur trois lignes et trois colonnes. 

Pour la catégorie d’images représentant des émotions : 

  • La face correspondant à « l’ennui » se compose de petits hexagones en relief sur cinq lignes. Chaque ligne en comporte cinq puis quatre puis cinq puis quatre puis cinq.
  • La face correspondant à « la sérénité » se compose de petits cercles en relief sur cinq lignes. Chaque ligne en comporte cinq puis quatre puis cinq puis quatre puis cinq.
  • La face correspondant à « l’anxiété » se compose dix longues lignes en creux qui oscille abruptement entre le haut et le bas. Chaque ligne se situe à quelques millimètres de distance de la suivante.
  • La face correspondant à « la surprise » se compose de cercle de différentes tailles, s’apparentant à des bulles, disposées de manière chaotique. 
  • La face correspondant à « la suspicion » se compose de carrés en relief disposés sur trois lignes et trois colonnes. Chaque carré est décalé de 45° par rapport au précédent. On retrouve cinq carrés positionnés comme sur la face cinq d’un dé et dans chaque espace entre deux de ces carrés un carré incliné à 45°.
  • La face correspondant à « la joie » se compose de neuf cœurs en relief disposés en trois lignes et trois colonnes. Tous les cœurs sont disposés dans le même sens.

Pour la catégorie d’images représentant des objets :

  • La face correspondant à « un geyser » se compose de quatre parties identiques disposées dans chacun des coins. Chaque partie comporte, en creux, d’un carré dont on aurait retiré exactement un quart dans le coin supérieur gauche ainsi que la même forme mais plus allongée et plus fine juste en dessous à droite.
  • La face correspondant à « une caméra » se compose de seize formes disposées symétriquement en quatre lignes et quatre colonnes. Ces symboles sont deux cercles concentriques en relief dont la moitié a été retirée, du côté opposé pour chaque cercle. La première ligne voit ainsi le cercle intérieur en relief du côté gauche et le cercle extérieur en relief du côté droit. La seconde ligne inverse les deux côtés puis chaque ligne après elle.
  • La face correspondant à « une carte de l’Arctique » se compose de plusieurs carrés en creux. Ces carrées sont creusés pour faire ressortir quatre croix dans les quatre coins.
  • La face correspondant à « des déchets » se compose de neuf zones carrées disposées en trois lignes et trois colonnes. Chaque carré contient un motif aléatoire composé d’un agencement de quart de cercle en relief. Le premier carré contient ainsi quatre quarts de cercle dans les quatre coins. Le second n’en comporte que deux dans les coins à gauche. Le troisième est le même que le premier. Le quatrième contient deux quarts disposés dans les deux coins inférieurs. Le cinquième et sixième sont identiques au premier et au troisième. Le septième contient deux quarts, un dans le coin supérieur gauche et un dans le coin inférieur droit. Le huitième est similaire au premier également. Le neuvième ne contient qu’un quart dans le coin inférieur gauche.
  • La face correspondant à « un traîneau » se compose de quatre symboles disposés dans les quatre coins. Chaque symbole est un agencement de cercles concentriques en creux, ils alternent donc un cercle creux avec un cercle plein jusqu’au centre.
  • La face correspondant à « une échelle » se compose de quatre carrés en relief disposés dans les coins. Ces carrés sont reliés par des lignes qui prolongent leurs côtés.

Pour la catégorie d’images représentant des actions : 

  • La face correspondant à « écouter » se compose de six rectangles disposés sur trois lignes et quatre colonnes. Ces lignes et colonnes alternent un espace « vide » et un rectangle, sur les douze possibilités, seuls six rectangles apparaissent en commençant par le deuxième espace possible sachant que les positions s’inversent à chaque changement de ligne (la ligne 1 voit ainsi les espaces 2 et 4 occupés par des rectangles, mais la ligne 2 les espaces 1 et 3). Ces rectangles sont également divisés en neuf lignes et chaque lignes alterne entre relief ou non en commençant par la première en relief.
  • La face correspondant à « pleurer » se compose de plusieurs reliefs en forme de goutte d’eau de taille et de disposition aléatoire.
  • La face correspondant à « frapper » se compose de quatre étoiles disposées dans les quatre coins. Les étoiles sont proches les unes des autres mais ne se touchent pas.
  • La face correspondant à « se cacher » se compose de dix losanges disposés en deux lignes de quatre, un au-dessus de ces lignes et un en dessous. Les lignes ne sont pas parallèles aux côtés de la face, mais décalées d’environ une vingtaine de degrés dans le sens antihoraire.
  • La face correspondant à « mordre » se compose de quatre octogones disposés dans les quatre coins. Les octogones sont découpés en trois parties, la première est reliée en suivant les quatre points supérieurs, la seconde les quatre points du centre de sorte à produire un rectangle et la dernière des quatre points inférieurs (symétriquement opposée à la partie supérieure). Les deux parties supérieure et inférieure sont en creux tandis que la partie du centre non. Cette forme se reproduit dans le coin supérieur gauche et inférieur droit de la face tandis que dans les coins supérieur droit et inférieur gauche cette disposition subit une rotation à 90°.
  • La face correspondant à « jouer de la musique » se compose de quatre formes disposées dans les quatre coins. Chaque forme est un cercle en relief dont un coin est similaire au coin d’un carré. Pour les deux formes de la ligne supérieure ces coins sont les coins supérieurs gauches tandis que pour la ligne inférieur ce sont les coins inférieurs droits.

Pour la catégorie d’images représentant des actions :

  • La face correspondant à « des enfants » se compose d’un motif répétitif complexe sans limite sur la face – il se coupe car la fin de la face s’y trouve mais il continuerait sinon. Ce motif est constitué de lignes diagonales en relief entre lesquelles se trouves des carrés qui ne se touchent pas.
  • La face correspondant à « un husky » se compose de plusieurs triangles en relief formant un motif complexe. Celui-ci s’apparente à une alternance carrés constitués de deux triangles disposés côte à côte puis de deux triangles disposés l’un en face de l’autre et enfin à nouveau deux triangles côte à côte mais symétriques aux deux premiers. Les carrés sont similaires mais subissent une rotation de 90° par rapport au précédent (ils sont donc en damier mais subissent cette rotation).
  • La face correspondant à « un vieil inuit » se compose de quatre carrés disposés dans les quatre coins. Chaque carré est constitué d’une alternance entre une ligne diagonales en relief et une ligne diagonale plate. Il se trouve trois lignes pleines (dont une au centre dont les deux extrémités sont coupées en formant un carré) et deux lignes vides dans chaque carré.
  • La face correspondant à « un ours polaire » se compose de quatre carrées disposés dans les quatre coins. Chaque carré est une alternance de fines lignes en creux et de lignes plates. Les deux carrés inférieur droit et supérieur gauche se constituent de lignes verticales tandis que les deux carrées inférieur gauche et supérieur droit se constituent de lignes horizontales. 
  • La face correspondant à « un douanier » se compose de quatre carrées disposés dans les quatre coins. Chaque carré est constitué d’une alternance entre une ligne diagonales en relief et une ligne diagonale plate. Il se trouve cinq lignes pleines et quatre lignes vides dans chaque carré.
  • La face correspondant à « un trader » se compose d’un motif complexe se répétant. Ce motif est constitué de reliefs en formes de gouttes d’eau qui se font face en des colonnes complètes. Il se trouve six colonnes sur la face. »
Surfaces tactiles
Surfaces tactiles
La face correspondant à "des enfants" se compose d’un motif répétitif complexe sans limite sur la face - il se coupe car la fin de la face s’y trouve mais il continuerait sinon. Ce motif est constitué de lignes diagonales en relief entre lesquelles se trouves des carrés qui ne se touchent pas. La face correspondant à "un husky" se compose de plusieurs triangles en relief formant un motif complexe. Celui-ci s’apparente à une alternance carrés constitués de deux triangles disposés côte à côte puis de deux triangles disposés l’un en face de l’autre et enfin à nouveau deux triangles côte à côte mais symétriques aux deux premiers. Les carrés sont similaires mais subissent une rotation de 90° par rapport au précédent (ils sont donc en damier mais subissent cette rotation). La face correspondant à "un vieil inuit" se compose de quatre carrés disposés dans les quatre coins. Chaque carré est constitué d’une alternance entre une ligne diagonales en relief et une ligne diagonale plate. Il se trouve trois lignes pleines (dont une au centre dont les deux extrémités sont coupées en formant un carré) et deux lignes vides dans chaque carré. La face correspondant à "un ours polaire" se compose de quatre carrées disposés dans les quatre coins. Chaque carré est une alternance de fines lignes en creux et de lignes plates. Les deux carrés inférieur droit et supérieur gauche se constituent de lignes verticales tandis que les deux carrées inférieur gauche et supérieur droit se constituent de lignes horizontales. La face correspondant à "un douanier" se compose de quatre carrées disposés dans les quatre coins. Chaque carré est constitué d’une alternance entre une ligne diagonales en relief et une ligne diagonale plate. Il se trouve cinq lignes pleines et quatre lignes vides dans chaque carré. La face correspondant à "un trader" se compose d’un motif complexe se répétant. Ce motif est constitué de reliefs en formes de gouttes d’eau qui se font face en des colonnes complètes. Il se trouve six colonnes sur la face.
Surfaces tactiles
images shapereader
Légende de l’œuvre Artic Circle Ilan Manouach © 2014. Voir https://50watts.com/Shapereader-and-Ilan-Manouach.

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Analyses et métaréflexions

Les concepts itinérants peuvent-ils vraiment voyager ? Difficultés de traduction en contexte académique

La traduction de textes académiques constitue un élément essentiel de la circulation d’idées et donc de notions et de concepts. Ces derniers, produits dans certains contextes culturels et linguistiques, s’appliquent souvent au-delà de ces cloisons et sont généralement considérés comme des outils de réflexion partageables. Mieke Bal ([2002] 2023) les décrit comme « les outils de l’intersubjectivité [qui] facilitent le débat parce qu’ils forment un langage commun, un socle » (p. 47). Les concepts seraient une condition du dialogue et de la mise en relation des discours. Tout en jouant un rôle important dans la construction d’une réflexion interpersonnelle et, idéalement, interculturelle et interlinguistique, les notions et concepts présentent toutefois la même difficulté que tout autre mot au moment de leur traduction – voire suscitent un plus grand embarras encore, étant donné l’attention soutenue dont ils font souvent l’objet. Barbara Cassin a illustré ce paradoxe avec le Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles(2004), un ouvrage qui exemplifie la difficulté de faire circuler des concepts entre les langues en même temps que le caractère néanmoins ordinaire de cette circulation.

La traduction académique doit porter une attention particulière aux notions et concepts sur lesquels se fondent certaines réflexions entières. C’est le cas de certains domaines particulièrement techniques comme la narratologie. Cette dernière discipline connaît des configurations notionnelles assez délicates et difficiles à traduire, y compris entre le français et l’anglais, alors même que les deux espaces linguistiques et théoriques ont beaucoup échangé. Les termes d’« histoire », de « récit » et de « narration » peuvent a priori paraître équivalents de « story », « narrative » et « narration », d’autant plus que les travaux de Gérard Genette – qui, parmi d’autres, fait un usage intensif de cette triade en français – ont été traduits et sont fréquemment cités en anglais. Pourtant, les réalités recouvertes par ces trois termes en anglais ne correspondent pas toujours exactement à celles qui sont pensées par Genette. Un exemple devrait nous en convaincre, en même temps que nous réjouir : la difficulté que pose la traduction des notions et concepts offre aussi l’occasion d’en clarifier les usages ou de les assouplir – et cet assouplissement ne travaille pas toujours contre la possibilité d’un dialogue, parfois limitée par des usages trop rigides ou hermétiques.

Dans son livre Literary Journalism and the Aesthetics of Experience (2016), John Hartsock analyse le statut et les effets du journalisme littéraire, genre marginal et peu étudié s’il en est. Il applique les concepts narratologiques anglophones à des auteurs américains ayant réfléchi à la narration journalistique et son ouvrage semble cohérent à cet égard. Cette cohérence provient aussi de l’utilisation d’un système notionnel complexe et dense. John Hartsock cite Gérard Genette au moment de définir un « narrative », mais il semble que le sens de la triade « histoire », « récit » et « narration » connaît en anglais un déplacement subtil et surtout non signalé, ce qui peut générer des difficultés de compréhension chez les lecteurs et lectrices francophones de Gérard Genette.

La mobilisation du storytelling – terme rarement traduit en français, qui se trouve à la frontière entre récit et narration et qui est régulièrement utilisé pour insister sur l’aspect commercial du produit fini – permet notamment de décharger les deux derniers termes d’une partie de leur étendue sémantique. De même, en français, John Hartsock a composé un néologisme par l’articulation de deux notions habituellement distinguées, celles de narration et de description, avec le journalisme « narra-descriptif ». Ce rapprochement permet de représenter un type de récit dont John Hartsock constate l’usage intensif dans l’industrie journalistique. L’inexistence (ou l’usage marginal) de certaines notions qu’il mobilise en anglais dans la tradition francophone rend la traduction complexe. La traduction systématique des pseudo-équivalences – « story » en histoire,« narrative » en récit,« narration » en narration – s’avère insatisfaisante et c’est la nuance qui prévaut lorsque l’équivalence faillit. En parlant d’un reportage de Georges Orwell, John Hartsock explique par exemple :

He acknowledges, then, that he engages in digressive exposition but only in order to inform the subsequent narra-descriptive story. And indeed he does, because after the expository chapter he returns to his extended narra-descriptive intent. (p. 13-14).

Le terme « story », soit « histoire », apparaît. Or, la formule « narra-descriptive story » résiste à cette traduction par « histoire ». Une histoire « narra-descriptive » n’aurait en effet pas de sens en français, dans la mesure où l’on ne peut pas lui attribuer des « intentions descriptives » ou « narratives » – si l’on retient la définition donnée par Tzvetan Todorov ([1966] 1981) et reprise par la quasi-totalité des narratologues francophones, selon qui l’histoire est une « abstraction » qui « n’existe pas en soi », car elle « est toujours perçue et racontée par quelqu’un » ; elle « n’existe pas au niveau des événements eux-mêmes » (p. 133), mais en tant que représentée par le biais d’un récit produit par un acte de narration. On pourrait alors être tenté de rendre « story » par « récit » – contre la lettre du texte, mais conformément à son esprit –, et bien que « récit narratif » apparaisse comme redondant :

Il reconnaît son engagement sur une pente d’exposition digressive, mais seulement pour contextualiser le récit narra-descriptif ultérieur. Et, en effet, il contextualise puisqu’il retourne immédiatement à l’intention narra-descriptive après le chapitre expositoire.

Ce faisant, sommes-nous en train de corriger l’auteur, avec le risque de modifier sa pensée en y introduisant une rigidité étrangère (voire même une erreur d’appréciation quant au sens des termes utilisés en anglais) ou nous confrontons-nous à un vrai problème de traduction, que la permutation de deux termes résout en français ? Il n’y a pas de réponse évidente à cette question.

La définition donnée par John Hartsock peut permettre de comprendre ces difficultés. Lorsqu’il établit les notions essentielles à sa réflexion et qu’il cite Gérard Genette, il décrit le récit comme suit : « I draw here from narratology and use one of the most basic of widely accepted definitions of narrative, meaning “a sequence of events” » (p. 10). Pourtant Gérard Genette, dans « Frontières du récit » ([1966] 1981), définit le récit comme « la représentation d’un événement ou d’une séquence d’événements » (p. 152, je souligne). John Hartsock mentionne donc une définition de manière tronquée, en faisant correspondre le récit aux événements eux-mêmes et non à leur représentation – distinction qui fonde pourtant la logique de la triade chez Genette. Est-ce une inadvertance ou une différence théorique essentielle à la réflexion du critique américain ? Dans le second cas, celle-ci participe-t-elle d’un système notionnel plus complexe, qui intègre des concepts indigènes à la réflexion anglo-américaine ? Dès lors, ne faudrait-il pas laisser une part d’étrangeté à ces notions en les traduisant de manière littérale ? En même temps, le texte français apparaitrait sans doute difficile à lire, imprécis dans le cadre théorique francophone – et il vaudrait mieux, de ce point de vue, faire correspondre à chaque occurrence des notions son équivalent sémantique apparent, quitte à traduire « story » par des termes différents : parfois par « histoire », parfois par « récit ». Aucune solution ne s’impose d’elle-même.

Quoi qu’il en soit de l’option choisie, l’opération de la traduction permet d’interroger l’utilisation parfois figée de certains concepts et notions. Si elle loue leur pouvoir fédérateur, Mieke Bal ([2002] 2023) rappelle en effet que « les concepts ne sont ni fixes ni sans ambigüités » (p. 48). Ceux-ci portent en eux une part de flou. Régulièrement pas assez explicités (si bien qu’on ne sait quel terme sélectionner pour les traduire) ou trop précis (si bien qu’aucun terme ne semble convenir), ils cristallisent certains enjeux de la traduction académique. En même temps, l’opération de traduction permet peut-être, dans certaines circonstances, d’explorer ces ambigüités et de remettre du jeu dans cette fixité – et dès lors de repenser non seulement ces notions, mais encore les réalités qu’elles recouvrent. La traduction comme voyage géographique et linguistique apporte ainsi une plus-value qui ne se résume pas à la mise en circulation internationale des textes et des idées, mais intéresse directement leur (ré)élaboration.

Bibliographie

BAL Mieke, 2023, Concepts itinérants : comment se déplacer dans les sciences humaines (2002), trad. Cécile Dutheil de La Rochère, Dijon, Les Presses du réel.

CASSIN Barbara, (dir.), 2004, Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Paris, Seuil.

HARTSOCK John C., 2016, Literary Journalism and the Aesthetics of Experience, Amherst, University of Massachusetts Press.

GENETTE Gérard, 1981, « Frontières du récit », Communications, no 8, « L’analyse structurale du récit » (1966), dir. Roland Barthes, Paris, Seuil, p. 152-163.

TODOROV Tzvetan, 1981, « Les catégories du récit littéraire », Communications, no 8, « L’analyse structurale du récit » (1966), dir. Roland Barthes, Paris, Seuil, p. 125-151.

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Critique littéraire

Charloose : la folie des glandeurs

Comme son nom l’indique, le premier roman de Nina Pellegrino met en scène deux losers qui décident de se débarrasser de leurs médicaments et de leur flemme pour partir à la rencontre d’Arthur Rimbaud – ou plutôt, de ce qu’il en reste. Fini la glande : place au sublime !

D’aucuns grimaceraient à la vue de ce synopsis, craignant un road-trip stéréotypé, fondé sur la figure du poète maudit le plus connu de la culture française. Or, pas de cliché ici. Si l’autrice aborde des thèmes usés – tels que la santé mentale, l’isolement et l’altérité –, c’est avec regard neuf et au travers de personnages vulnérables et profondément faillibles. Bien loin du Bildungsroman et de ses parcours initiatiques prévisibles, les vagabonds stagnent, alors même qu’ils voyagent de leur hôpital perdu dans les montagnes jusqu’au cimetière glauque de Charleville, en passant par des fêtes nostalgiques du communisme à Berlin.

Le style y est aussi varié que les destinations : néologismes, régionalismes et autres grossièretés recouvrent les pages et parsèment les pensées des personnages. Même si le roman s’avère parfois inégal à cet égard, la langue de l’autrice offre aux deux protagonistes une contenance particulière et au texte une dimension poétique crasse.

Charloose est une ode à la vie banale, celle des bières tièdes et des aires d’autoroutes, celle qu’on ne loue jamais et que le roman nous donne pourtant tort de ne pas apprécier à sa juste valeur. On se laisse volontiers embarquer dans ce voyage magnifiquement moyen qui parle de la folie des grandeurs en racontant celle des glandeurs.