Jordan Anastassov, ou l’archéologie vivante
Des pavés de la Riponne aux plaines bulgares de son enfance, Jordan Anastassov porte en lui une archéologie bien vivante. Désormais archéologue cantonal, il veille avec passion à protéger et faire rayonner les traces du passé. Des fouilles internationales aux musées vaudois, son parcours se tisse au fil des rencontres et des transmissions, dessinant le portrait d’un homme qui creuse le passé pour mieux relier les mondes d’aujourd’hui.
Le jour de notre rencontre, Jordan Anastassov vient tout juste de prendre ses fonctions d’archéologue cantonal. Devant son nouveau bureau, la place de la Riponne ressemble à une gigantesque fouille. De quoi donner la nostalgie du terrain à ce passionné – il a notamment codirigé pendant plus de dix ans la mission archéologique suisse sur le site de Sboryanovo, en Bulgarie, le pays qui l’a vu naître il y a 50 ans? (j’aurai mis un point, pas une interrogation) Ce spécialiste des cultures gallo-romaines sourit. S’il s’est lancé dans cette nouvelle aventure, c’est par motivation bien sûr. Comme tout ce qu’il entreprend.
Alors certes, s’installer à un tel poste qui s’inscrit dans la durée s’accompagne d’un léger vertige. Il cite Denis Weidmann, l’un de ses prédécesseurs, qui y est resté 36 ans. Mais cette double mission, qui consiste à la fois à protéger le patrimoine archéologique cantonal et à le mettre en valeur, a tout pour faire vibrer Jordan Anastassov. Principal défi à relever: encourager les différentes institutions cantonales – les musées et sites d’Avenches, Lausanne, Nyon, Pully, Vidy et Yverdon-les-Bains ainsi que l’Unil – à collaborer, voire à imaginer des projets communs. Voilà pour le volet local. S’y ajoutent des collaborations avec d’autres sites et institutions suisses et, au-delà des frontières nationales, des chantiers tel le classement des sites palafittiques à l’UNESCO. Une entreprise qui occupe, outre la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la France, l’Italie et la Slovénie.
C’est à la Bulgarie de son enfance, où il a grandi entre des vestiges du passé et les légendes que lui narrait son grand-père, que remontent les racines de sa vocation. «J’ai toujours su que je voulais faire de l’archéologie. Mais j’ai longtemps pensé que ce n’était pas un vrai métier», se rappelle-t-il. Il finit par changer d’avis et décrocher sa licence à l’Unil en 2006. Il enchaîne avec une thèse, qu’il soutient en 2012, à l’issue de cinq ans de fouilles dans les tiroirs et les sous-sols de musées balkaniques. Des années qu’il évoque avec une certaine nostalgie: «J’étais le seul à m’intéresser à la question des migrations celtes dans la région. Je me suis heurté à beaucoup de portes fermées et d’incompréhension, mais ce fut aussi une période très riche.»
Différentes charges de recherche et d’enseignement l’occupent ensuite entre les universités de Genève et Neuchâtel. Il participe en outre à de nombreuses fouilles en France, en Ouzbékistan et en Bulgarie – notamment à Sboryanovo – ainsi qu’en Suisse, assumant des fonctions d’encadrement, de direction de chantier et d’étude de mobilier.
En 2021, on le retrouve aux commandes du musée de Nyon. L’équipe est restreinte, il faut toucher à tout. Il adore et y passe quatre ans. Le temps d’amorcer chez les Nyonnais un engouement pour leurs racines gallo-romaines et de les (j’aurais mis au pluriel, comme on parle des Nyonnais) fédérer autour de la réhabilitation de l’amphithéâtre. Jordan Anastassov croise les doigts: le projet doit encore recevoir le feu vert du Conseil communal. Il le garde à l’œil et conserve aussi un pied dans le Festival international du film d’archéologie de Nyon (FIFAN), en attendant de passer son témoin de président. Il préserve aussi un lien avec l’enseignement – quelques heures de cours à l’Université de Neuchâtel.
Lui arrive-t-il de souffler un peu? Quand il ne travaille pas, ce père de deux enfants se consacre à la musique, «un baume pour l’esprit». Pour lui, jouer de la basse, «c’est presque une façon de faire de la méditation».
LES QUATRE QUESTIONS ALUMNIL
Quel était votre endroit préféré à l’Unil pendant vos études?
Les bureaux des chercheurs. C’est là que tout se passait! On discutait, on apprenait des choses, on voyait les plus grand entamer leurs mémoires. On y a passé des nuits blanches…
À quels cours ou séminaires retourneriez-vous demain?
Tous les ex cathedra des grands profs. Si je pouvais revenir en arrière, je savourerais vraiment ces moments où nous avons été en contact avec des profs qui nous ont transmis ce que l’on n’apprendra jamais dans les livres – Daniel Paunier, Gilbert Kaenel, Claude Bérard, Regula Frei Stolba, qui m’a appris comment écrire l’histoire…
Quel conseil donneriez-vous à des étudiantes et étudiants d’aujourd’hui?
Étudiez ce qui vous attire et vous fait envie sans avoir peur de l’avenir.
Quelle est votre devise préférée?
Honnêtement, je n’en ai aucune…
Témoignage à retrouver dans le n°91 d’Allez savoir!
Lausanne, le 11 février 2026
Article de Sylvie Ulmann
Photo: Jordan Anastassov, archéologue cantonal vaudois. Licence en Lettres à l’Unil (2005), doctorat à l’Université de Genève (2012) © Pierre-Antoine Grisoni / Strates

