
Elle mériterait sa rue, et même un grand boulevard dans de nombreuses villes romandes. Et pourtant, nous ne lui avons même pas attribué une impasse. L’impératrice Adélaïde, née à Orbe et couronnée en 962 à Rome, a disparu du paysage et de nos mémoires, alors qu’elle a régné sur un empire qui allait du Vatican au Danemark (lire l’article).
À son crédit, la première femme à monter sur le trône du Saint-Empire romain germanique a contribué à la prospérité de nos régions. Elle a favorisé le développement de Lausanne et de Genève, et elle a sponsorisé le monastère de Payerne et l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune.
Et pourtant, à notre époque prompte à célébrer les pionnières, qui se souvient que «personne n’était comme elle avant», comme l’a écrit l’un de ses biographes médiévaux? La première explication à cet effacement nous a été suggérée par une professeure de l’UNIL, spécialiste de l’Antiquité. Elle observe que les mouvements qui traquent les figures féminines mémorables du passé limitent souvent leurs recherches à la période moderne, voire contemporaine. Le Moyen Âge et l’Antiquité sont généralement exclus de ce travail. À tort, visiblement.
La deuxième explication que l’on peut trouver à cet oubli étonnant est liée à la figure multiple d’Adélaïde, à la fois impératrice et sainte, politicienne et bienfaitrice des églises. Car, quand nous avons zappé l’impératrice, l’Église catholique a conservé la trace de son sponsor, elle qui a canonisé Adélaïde en 1097, près de cent ans après sa mort. Devenue la patronne des belles-mères, cette sainte peut être invoquée en cas de conflits familiaux. Le problème, c’est que cette tradition est en perte de vitesse.
Dans un pays comme le nôtre, qui prie de moins en moins, comme vous le découvrirez dans ce magazine (c’est à lire ici), qui s’intéresse encore aux saintes catholiques? Au XXIe siècle, volontiers laïc et méfiant par rapport à son héritage religieux, la foi de l’impératrice se transforme en handicap, apparemment rédhibitoire.
Moyenâgeuse et sainte, Adélaïde traîne encore derrière elle un troisième boulet mémoriel. Les rares personnes qui la connaissent ont tendance à la considérer comme une Germanique. Apparemment, l’Histoire a aussi son Röstigraben, et tant pis si la souveraine était probablement polyglotte et lettrée.
Mais le plus inexplicable, dans cet oubli d’Adélaïde, c’est que la native d’Orbe est une figure totalement moderne et romanesque. Elle ressemble à ces héroïnes de séries TV que notre époque Netflix invente, à défaut de les trouver dans la Grande Histoire. Adélaïde n’était pas mère des dragons, comme laKhaleeside Game of Thrones, mais mère des royaumes. Comme Monte-Cristo, elle s’est évadée d’une prison de manière spectaculaire. Comme Hermione Granger, dans Harry Potter, c’est l’intellectuelle de l’histoire. Et comme Cléopâtre et Marc-Antoine, elle a formé un couple de pouvoir avec son mari Otton Ier.
L’histoire de sa vie peut devenir un scénario à succès. Reste à trouver le script, la thèse ou le roman qui la sortira de son impasse mémorielle pour lui ouvrir un boulevard.