La passion des ombles

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Cet omble mâle en pleine livrée nuptiale (avec son ventre orangé) a été photographié grâce au drone sous-marin. C’était au pied du Château de Chillon, à 55 mètres de profondeur, en décembre 2024.
© Maison de la Rivière

Chez les Rubin, on s’intéresse de père en fille à ce salmonidé depuis les années 80. En creux, leurs découvertes racontent aussi l’évolution de la technologie et l’histoire du changement climatique.

«Lorsque j’ai entamé mes recherches sur les ombles, on en ignorait presque tout», se rappelle Jean-François Rubin. Cet ancien privat-docent de l’Unil a dirigé la Maison de la Rivière à Tolochenaz jusqu’en 2025. Il y travaille aujourd’hui comme responsable de la recherche, et a consacré sa carrière à l’étude de ce poisson. «On savait qu’il raffole des eaux froides – le Léman est son lieu de vie le plus austral –, qu’il apprécie l’obscurité et qu’il se reproduit à une centaine de mètres de profondeur», résume-
t-il. Ce détail a son importance: «Il explique notre manque de connaissances à cette époque, puisque l’on ne disposait pas des moyens nécessaires pour plonger aussi bas.»

Pour avoir une chance de tirer un fil permettant d’observer ce mystérieux habitant des lacs, il fallait donc trouver une façon de s’en rapprocher. Une rencontre va tout changer: en 1981, la route de Jean-François Rubin, alors étudiant à la Faculté des sciences de l’Unil – aujourd’hui Faculté de biologie et de médecine –, croise celle de Jacques Piccard et de son sous-marin de poche. L’océanaute serait-il d’accord de le laisser effectuer une sortie à bord de son engin? Il accepte. Jean-François Rubin, que la simple évocation de ce souvenir émeut, poursuit: «Ce qui devait être une unique plongée se transforme à la fois en une collaboration et une amitié qui dureront 25 ans.»

Au fil de ces expéditions sous-lacustres, il découvre les habitudes de ce poisson. Apprend qu’il aime se reproduire sur un terrain en pente garni de gravier propre d’une taille comprise entre celle d’une noix et d’un poing – des sites dénommés «omblières». Jean-François Rubin recense sept de ces sites dans le Léman. Il leur consacre d’ailleurs une grande partie de sa thèse. Son fil rouge? «J’ai cherché à savoir où et quand les ombles se rassemblent pour se reproduire et pourquoi ils choisissaient ces endroits-là», résume-t-il. Il découvre qu’il leur faut du gravier propre. Outre un pas de géant dans la connaissance des ombles, son travail constitue une avancée sur le plan de la protection de la nature: «Jusqu’alors, lorsque l’on se proposait de repeupler un lac d’une certaine espèce, on y relâchait des spécimens issus d’un élevage. Et l’on croisait les doigts en espérant que tous ne se fassent pas manger par des prédateurs», rappelle-t-il. En montrant que mettre à disposition un environnement favorable à sa multiplication donne de bons résultats, il ouvre une nouvelle voie vers la renaturation.

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Aurélie Rubin porte le drone sous-marin qu’elle emploie dans le cadre de ses recherches. Son père Jean-François Rubin, directeur retraité de la Maison de la Rivière, se tient devant le sous-marin F. A.-Forel de Jacques Piccard, un bathyscaphe qu’il a utilisé pour ses recherches. Nicole Chuard © Unil

Mais cela ne suffit pasà préserver la population d’ombles dans le Léman. Car celui-ci aime les eaux claires. Or, dans les années quatre-vingt, le plus grand lac alpin d’Europe souffre d’eutrophisation. Les algues y prolifèrent et ses profondeurs manquent d’oxygène. Il n’en faut pas davantage pour freiner sérieusement la reproduction de notre fameux poisson. La Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL) et les autorités franco-suisses se sont employées à enrayer ce phénomène dû à un apport trop important de nutriments dans le lac. Parmi les mesures adoptées sur les deux rives, une meilleure gestion des eaux usées et l’interdiction des phosphates dans les lessives dès 1986 en Suisse. À la clé, une très nette amélioration de l’environnement aquatique. S’ajoute à cela une interdiction de pêche à l’omble durant leur période de reproduction. Résultat, leur population augmente jusqu’à la fin du XXesiècle. Puis le nombre de captures stagne et s’effondre. Pourquoi? Le mystère demeure.

Reste qu’à partir de 2015, une nouvelle actrice effectue son entrée dans le Léman: la moule quagga. Aujourd’hui, elle en tapisse littéralement le fond et en filtre les eaux, au grand dam des féras et autres perches. Se pourrait-il que, par ricochet, notre poisson fasse aussi les frais de cette envahisseuse?

Passion héréditaire

C’est à ce stade de l’histoire qu’Aurélie Rubin, la fille de Jean-François, prend le relais. Elle a hérité de la passion de son père pour les ombles, mais elle les étudie avec les moyens du jour. «Aujourd’hui, le bathyscaphe a sa place au musée, tout comme votre serviteur», rigole le directeur à la retraite de la Maison de la Rivière. Désormais, c’est avec un drone sous-marin qu’Aurélie va rendre visite à ces hôtes des profondeurs. Ses recherches, financées conjointement par l’Unil, les cantons de Genève, de Vaud et du Valais ainsi que la Confédération, et en collaboration avec les pêcheurs amateurs et professionnels, poursuivent un double objectif. «Nous avons commencé par faire le point sur l’état actuel des omblières en allant voir si celles répertoriées par mon père étaient encore là. Dans un second temps, il s’agissait d’évaluer la réussite de la fraie naturelle», détaille-t-elle.

Moules quaggas

Bonne nouvelle, la plupart des sites historiques de reproduction existent toujours. Les images saisies grâce au drone sont impressionnantes: «Ils forment comme des clairières sur les fonds de gravier recouverts de moules quaggas», commente-t-elle. La question demeure de savoir si les envahisseuses épargnent volontairement ces sites ou si les ombles, qui grattent les cailloux avant la fraie, les éloignent ou les empêchent de s’y incruster.

Pour la seconde partie de son projet, Aurélie Rubin a imaginé un système de paniers. Garnis d’œufs et de capteurs mesurant la température de l’eau et sa concentration en oxygène, ils ont été déposés puis récupérés grâce au drone à 65, 50 et 40 mètres de profondeur. Inédite, cette méthode exige un certain nombre de prouesses: «Tout d’abord, il faut attraper suffisamment de géniteurs, puis réussir à mettre les paniers en place», souligne la chercheuse. Une opération qui requiert une habileté aux manettes digne d’une finale de championnat de jeu vidéo! Résultat: l’augmentation de la température du Léman semble aller de pair avec une importante mortalité des œufs. Ce même phénomène empêche d’ailleurs le brassage complet du lac depuis 2012. Or, ce mouvement contribue au bon état écologique de ses eaux puisqu’il facilite le transfert de l’oxygène aux couches profondes – justement celles que les ombles apprécient tout particulièrement.

Mais cela ne suffit pas à expliquer la stagnation de leur population. «Une autre piste que nous explorons est celle des perturbateurs endocriniens», relève-t-elle. Cette recherche-ci est menée en commun avec une équipe de l’EPFL. «Nous travaillons sur l’environnement, mais si les poissons sont stériles, il va falloir changer de stratégie», soupire Jean-François Rubin.

Les recherches d’Aurélie, prévues sur trois ans, doivent permettre d’imaginer de nouvelles manières de maintenir, voire d’augmenter le nombre d’ombles dans le Léman. D’autres cantons, tel Neuchâtel, s’y intéressent, la situation de ce poisson n’étant guère meilleure dans ses eaux. Et la Suisse alémanique pourrait bien lancer elle aussi des observations dans ses lacs.

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Omble chevalier. Tiré de « Histoire naturelle des poissons du bassin du Léman » par Godefroy Lunel. Genève-Bâle-Lyon, H. Georg, 1874. Avec l’aimable autorisation des Éditions Slatkine
Histoire d’ombles

-13000 ans L’omble se retrouve piégé dans le Léman après le retrait des glaces à la fin de la dernière glaciation.

1150 Première mention de la présence du Salvelinus umbla dans le Léman dans un texte par lequel le prieuré de Saint-Jean de Genève reçoit des chanoines de Sainte-Marie d’Aoste l’église Saint-Eusèbe. La redevance annuelle comprend «vin, froment et gros poissons», dont l’omble.

1288 Les comptes du châtelain de Chillon accusent réception entre autres de 7 ombles du châtelain de l’Ile de Genève.

1376 Dans un acte du comte Amédée de Savoie, établissant les prix au marché de Villeneuve, l’omble et la truite apparaissent déjà comme les poissons les plus onéreux.

1536 Le châtelain de Chillon abandonne son droit de pêche à l’omble autour du château pour 40 sous.

1581 ’omble figure sur la carte de Jean du Villard, syndic de Genève. Il y est dit: «Bon poisson, jusqu’à 15 livres au plus profond du lac et hante les rocs, sa saison à manger est au mois de janvier».

1890 La préférence des ombles pour les endroits caillouteux en zones profondes est attestée et l’idée germe de construire des frayères artificielles.

1891-1904 À cause d’une mésestimation de leur période de fraie, notre poisson se reproduit pendant treize ans sans protection.

1910 à 1920 Premier effondrement des captures d’ombles dans le Léman. Ce phénomène résulte probablement de l’erreur citée au point précédent.

1985 La situation des ombles inquiète les autorités franco-suisses au point qu’elles font un effort pour repeupler le Léman. C’est un succès: les captures augmentent jusque dans les années 1995.

Dès l’aube du XXIe siècle Aujourd’hui, en revanche, les captures s’effondrent à nouveau, sans que l’on sache vraiment pourquoi.

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