La Bolivie et son lithium, tout le sel de l’histoire

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Salar de Uyuni. Vaste comme un quart de la Suisse, le plus grand désert de sel du monde est situé à plus de 3600 mètres d’altitude, en Bolivie. Au fond, le Cerro Tunupa. © elleon/Getty Images

Dans les Andes, le désert salé d’Uyuni recèle les plus grandes ressources mondiales en lithium, un métal indispensable aux batteries des véhicules électriques. Sur le papier, cela devrait assurer la fortune de la Bolivie. Pourtant ce métal n’est que peu exploité. Pourquoi? L’anthropologue Mark Goodale a mené une enquête de terrain pour tenter de comprendre. Il en a tiré un livre passionnant.

Imaginez une surface plate qui s’étend de tous les côtés jusqu’à l’horizon. Vos pieds sont plantés sur une croûte de sel. Des nuances de blanc composent ce paysage dominé par un ciel bleu vif. Voici le décor du salar de Uyuni, situé à environ 3660 mètres d’altitude au sud-ouest de la Bolivie.

Ce désert de sel, le plus grand du monde, propose son panorama étourdissant aux touristes. Mais il recèle bien davantage. Sous la mince couche de cristaux de sa surface s’écoule de la saumure, en réseaux d’une infinie complexité. Cette eau est saturée, entre autres, de composés de sodium, de potassium, de magnésium et de lithium. Ce dernier, un métal léger, s’avère essentiel pour la fabrication des batteries qui alimentent les véhicules électriques. Selon différentes estimations, le salar de Uyuni en constituerait la plus grande ressource au monde.

La Bolivie n’aurait donc qu’à se baisser pour devenir riche, à l’heure des Green New Deals. Pourtant, l’usine inaugurée le 15 décembre 2023 par l’ancien président Luis Arce n’a produit que 2000 tonnes de lithium l’année suivante. Également dotés de salars, deux pays voisins, l’Argentine et le Chili, exploitent la ressource de manière industrielle (25400 et 49000 tonnes en 2024, respectivement).

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© Stéphanie Wauters

Le récit tortueux du lithium bolivien requiert des explications fines. C’est ce que propose Extracting the future, le récent ouvrage de Mark Goodale, professeur au Laboratoire d’anthropologie culturelle et sociale (Faculté des sciences sociales et politiques). Mêlant reportages de terrain et analyses, cet ouvrage est le fruit d’une recherche menée entre 2019 et 2023, même si son intérêt pour la Bolivie date de bien plus longtemps. Plusieurs disciplines s’y croisent, dont l’histoire, les sciences sociales, la politique ou la géologie. Il questionne notre perception de la transition énergétique et de l’électrification de la mobilité.

Un pays en marge

D’abord, le passé. «La Bolivie a joué un rôle important dans l’économie mondiale pendant des siècles, mais elle n’a jamais eu véritablement de pouvoir. Ce pays a été relégué en marge des grandes dynamiques internationales, décrit Mark Goodale. Ses citoyens sont très conscients de leur histoire et de leur statut.»

L’anthropologue fait remarquer que de nos jours, cet État aux 12 millions d’habitants n’apparaît dans l’actualité qu’à l’occasion de troubles politiques, ou quand il s’agit d’en extraire une ressource convoitée. Ce fut le cas le 26 novembre 2024, quand le gouvernement bolivien a signé un contrat d’un milliard de dollars avec CBC Investments (une entreprise liée à CATL, le plus grand fabricant de batteries au monde, basé en Chine), dans le but de construire deux usines destinées à extraire le lithium du salar de Uyuni. Un contrat similaire a été paraphé le 11 septembre 2023 avec Uranium One, une filiale de Rosatom, la société d’État russe spécialiste du nucléaire. L’extraction des ressources boliviennes ne date pas d’hier. Pour l’illustrer, il faut parcourir, sur la Ruta 5, les 200 kilomètres qui séparent le salar de Uyuni de Potosí. Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, «cette cité était l’une des plus grandes du monde, rappelle Mark Goodale. Les colons espagnols y exploitaient des mines d’argent dans les flancs du Cerro Rico, la montagne qui domine la ville.»

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Mark Goodale. Professeur au Laboratoire d’anthropologie culturelle et sociale (Faculté des sciences sociales et politiques).
Photo Nicole Chuard © Unil

L’argent qui a conquis le monde

Le métal précieux extrait par la main-d’œuvre indigène, à un coût humain épouvantable, a financé l’expansion de l’Empire espagnol. Mais dès 1650, d’autres filons plus accessibles ont été exploités, notamment au Mexique. Potosí a glissé dans l’oubli. Aujourd’hui, des mineurs sortent encore de l’étain et du zinc du Cerro Rico, à 4000 mètres d’altitude. Dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine, l’écrivain Eduardo Galeano écrit que «[Potosí] est la ville qui a donné le plus au monde et qui a reçu le moins». Cet héritage demeure vivace aujourd’hui. «Il existe, chez les Boliviens, la crainte de voir se répéter ce scénario. Une ressource naturelle est exploitée chez eux, tandis que les bénéfices leur passent sous le nez», remarque Mark Goodale. Ce qu’on appelle l’extractivisme: à nous les conséquences sociales et environnementales, à d’autres les gains.

Guerres méconnues

Entre 1879 et 1883 s’est déroulé un conflit armé oublié ailleurs, la « Guerre du Pacifique ». Le Chili vainc l’alliance formée par le Pérou et la Bolivie. Cette dernière perd son Departamento del Litoral, soit d’un coup son seul accès à l’océan et ses ressources en salpêtre et en guano. Ce traumatisme national est encore vivace de nos jours.

Mark Goodale détaille les événements qui fondent la situation actuelle. En 2000, un important gisement de gaz naturel est découvert tout au sud de la Bolivie. Des entreprises étrangères privées créent un consortium pour exploiter ce combustible, dans le but de le vendre à l’international. La colère populaire enfle – certains demandent la nationalisation de la ressource – et en 2003, des soulèvements se produisent, menés notamment par le dirigeant syndical Evo Morales. Les émeutes et la répression par l’armée provoquent des dizaines de morts, dans ce que l’on a appelé la Guerra del Gas.

Carburant de l’avenir

Le 22 janvier 2006, Evo Morales devient président de la république. Le programme de son parti, le Movimiento al Socialismo, s’annonce très ambitieux. Comme l’écrit Mark Goodale, le MAS compte sur l’exploitation des hydrocarbures pour financer sa politique de transformation de la société, même si ses dirigeants savent que ce sont des sources d’énergie du passé, destinées à se tarir. Dans leur vision, le lithium est considéré comme le carburant d’un «futur énergétique alternatif». Ce métal devrait jouer un rôle central dans la résolution d’un problème environnemental «dont les Boliviens ne sont pas responsables […]». Ainsi, «ce pays dont le pillage a rendu possible l’essor du capitalisme global va, malgré tout, donner au monde une ressource qui va l’empêcher de mourir étouffé sous ses propres émissions de carbone […] et qui va, une fois pour toutes, “laisser dans le passé” (comme l’indique la Constitution de 2009) ses héritages “coloniaux, républicains et néolibéraux”».

Mark Goodale décrit en détail les méandres de la gestion du «projet lithium» par le MAS au cours des années qui suivent. Le but idéal demeure. Il s’agit d’améliorer la vie de la population en redistribuant les bénéfices tirés des ressources, de manière juste. Comme l’État doit rester souverain, la gouvernance est confiée à l’entité publique en charge des mines, la Corporación Minera de Bolivia (COMIBOL) avant qu’en 2017, une entreprise nationale dédiée, Yacimientos de Litio Bolivianos (YLB), prenne la main.

Les tourments du projet lithium

Le projet est marqué par des tensions permanentes. Des communautés locales, des mouvements indigènes et un puissant syndicat défendent les intérêts régionaux, notamment ceux de Potosí, contre la vision nationale de la capitale administrative, La Paz. Tout au long de la présidence d’Evo Morales, de 2006 à 2019, les ambitions varient. Il est parfois question de bâtir une chaîne de valeur complète, du salar à la fabrication de batteries hecho en Bolivia. Un centre de recherche a d’ailleurs été créé à cet effet. Comme le pays andin ne possède pas les compétences requises, le MAS a envoyé une centaine d’universitaires se former ailleurs dans le domaine grâce à des bourses d’État.

À d’autres moments, les autorités semblent préférer se cantonner à la production de lithium et confier les étapes les plus techniques à des groupes étrangers, avec lesquels des partenariats sont noués, ce qui crée du mécontentement dans une partie de la population. Des promesses de lendemains radieux sont émises tous azimuts, ce qui nuit au projet. Enfin, des menaces de coup d’État planent ponctuellement, ce qui n’arrange rien.

Baleine et dragon

La matière elle-même joue les freins à main. Afin d’exploiter le lithium, l’usine pilote de Planta Llipi – inaugurée en 2013 – et des bassins d’évaporation ont été réalisés au sud du salar de Uyuni. Il s’agit d’une collection de gigantesques piscines très photogéniques, dans lesquelles la saumure, pompée depuis les sous-sols, s’évapore grâce au soleil à un train de sénateur. «Le liquide passe d’une mare à l’autre, afin d’augmenter sa concentration en minéraux, explique Mark Goodale. Ce processus est très dépendant de la météo.» Un problème que n’a pas rencontré le Chili voisin, car son salar de Atacama se trouve dans l’une des régions les plus sèches du globe. Mais en Bolivie, le désert connaît une saison des pluies qui dure normalement trois mois.

«À la fin de l’évaporation, vous vous retrouvez avec des montagnes de sel blanc, qu’il est nécessaire de traiter chimiquement afin de séparer le lithium, le magnésium et les autres éléments», complète l’anthropologue. Il n’est donc pas étonnant qu’en 2015, la production mensuelle dans les installations s’est montée à 1,5 tonne par mois. Et encore, il s’agissait de carbonate de lithium de qualité dite «technique», pas assez pur pour les batteries.

La géologie s’en mêle. Dans un chapitre saisissant, Mark Goodale raconte sa virée sur le salar de Uyuni, passager d’un 4×4 lancé à 100 km/h dans le grand blanc. Guidé par un spécialiste des mines aguerri, il a littéralement touché du doigt la complexité secrète du salar bolivien. Par endroits, sa croûte est jalonnée de trous ou de petits bassins (des ojos, pour «yeux») d’où émerge la saumure. Comme l’a constaté le professeur dans la douleur, l’eau peut être très chaude dans l’une de ces ouvertures, et glacée dans une autre située… à 30 centimètres de là. Cela s’explique par le fait que les liquides proviennent de strates différentes mais invisibles, dans les profondeurs du désert.

Pour décrire le salar, le guide de Mark Goodale évoque un dragon blanc, mais la métaphore de Moby Dick, l’insaisissable baleine contre laquelle lutte sans fin le capitaine Achab, et qui le mène à sa perte, surgit également à l’esprit.

Mise en scène de l’anthropologue

Dès le début de son livre, Mark Goodale raconte à la première personne sa rencontre avec Alberto Colque, responsable d’une communauté locale non loin de la titanesque mine de San Cristobál (zinc, argent et plomb), qui appartient à des Canadiens. Plus loin, à l’aéroport de Bogotá, il tire les vers du nez d’un agent secret des États-Unis en jouant au touriste naïf. À plusieurs moments dans le récit, des intervenants lui demandent de manger du lithium. Un chercheur peut-il ainsi se mettre en scène?

«Par le passé, l’anthropologue devait se comporter comme “une mouche sur le mur” afin d’observer les pratiques culturelles sans se faire remarquer. Les développements de ma discipline critiquent cette approche.» L’immersion dans le texte en sort renforcée. Ainsi, le livre se lit comme un article du New Yorker (les notes de bas de page en plus, tout de même). Mark Goodale recourt aux outils de la «littérature documentaire», soit la literary non-fiction en VO. Cette technique a été rendue célèbre par Truman Capote dans De sang-froid.

Une question d’échelle

Si le «projet lithium» national patine, des initiatives locales avancent. Mark Goodale nous convie à Cochabamba, loin au nord du salar. Fondée en 2018, Quantum Motors y commercialise les premières voitures électriques sud-américaines. La E4 Montañero, le modèle d’entrée de gamme actuel, pèse moins de 500 kg, propose 3 places et une autonomie de 100 kilomètres avec sa batterie lithium-fer-phosphate. Les prix demeurent élevés pour des salaires boliviens, mais, comme le fait remarquer une utilisatrice à Mark Goodale, personne ne les vole. Assemblées dans une usine de manière presque artisanale, ces voitures destinées au marché sud-américain sont réalisées avec des pièces importées de Chine, batterie comprise. Bien sûr, les fondateurs rêvent de les propulser au lithium bolivien, un jour… 

Quantum Motors fabrique aussi des scooters et des chariots de mine électriques bon marché, accessibles aux petites coopératives qui exploitent les filons en Bolivie. Cela fonctionne, loin des promesses parfois déconnectées de la réalité faites par le gouvernement.

Crise et incertitude

Une crise majeure a lieu après les élections présidentielles d’octobre 2019. Dans un contexte violent, Evo Morales démissionne. Au terme de ce qui sent fort le coup d’État, il est remplacé par un gouvernement de droite musclée. «Ce fut une année très dure pour les Boliviens», se souvient Mark Goodale. Une gestion catastrophique de la pandémie de Covid-19 et le gel, voire le sabotage du «projet lithium» marquent cette année. Le 8 novembre 2020, le MAS revient aux commandes suite à l’élection de son candidat, Luis Arce. Un peu plus de trois ans plus tard, ce dernier inaugure une nouvelle usine de traitement du lithium sur le salar. Son gouvernement signe des contrats avec des entreprises d’État chinoises et russes, afin de relancer la production grâce à de nouvelles technologies, plus efficaces que les bassins d’évaporation.

Lors des élections générales du 19 octobre 2025, dans un contexte de crise économique et de ras-le-bol, Rodrigo Paz Pereira (centre droit) est élu président. Le MAS, qui a dominé la politique bolivienne pendant presque vingt ans, n’est pas seulement battu, mais subit une déroute complète et manque de disparaître. Toutefois, «le nouveau gouvernement, néolibéral, ne donne pas de signal pour la privatisation de Yacimientos de Litio Bolivianos, qui est très endettée. Il souhaite aller de l’avant avec les partenaires russes et chinois», indique Mark Goodale.

Tout au long de son texte, Mark Goodale interroge notre manière de concevoir la transition énergétique. «À chaque étape, du salar à la batterie, la Bolivie a rencontré de la résistance. Si le lithium avait une voix, que nous dirait-il? Cette résistance signifie peut-être que nous faisons fausse route, et que la transition qu’il promet n’est pas ce que nous croyons.»

Imaginons un monde dans lequel nous roulerions grâce au lithium bolivien. Ce dernier demeure une ressource non renouvelable, extraite de manière industrielle dans le but de générer du profit, tout comme les autres éléments du tableau périodique nécessaires à la transition énergétique. Ce scénario a été vu et revu depuis des siècles. Au-delà, la mobilité individuelle, même si elle devait devenir entièrement électrique un jour, ne constitue que l’une des empreintes humaines sur la planète. Il y a l’urbanisation massive, la croissante démographique, la chute de la biodiversité ou les conflits pour les ressources, dont l’eau, parmi de nombreux autres aspects.

Si des changements à l’échelle globale semblent hors d’atteinte, à moins de transformations radicales de nos modes de vie actuels, le « projet lithium » montre qu’au niveau local, des petits pas sont réalisés. Il y a le cas de Quantum Motors. Les connaissances acquises par les chercheurs qui travaillaient sur une hypothétique batterie bolivienne de haute capacité servent à la création de dispositifs d’électrification rurale (couplant le solaire et des batteries) à l’intention des zones mal desservies. Comme le remarque Mark Goodale, « ces installations permettent à la population de se faire à manger ou de travailler le soir, tout en améliorant la sécurité. Cela change leur vie quotidienne. Ce n’est rien de grandiose, mais c’est aussi une transition énergétique. »

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Extracting the Future. Lithium in an era of energy transition. Par Mark Goodale. University of California Press (2025), 304 p.

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