Espionne, femme d’affaires, Madame de Warens était bien plus que la «maman» de Rousseau

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Madame de Warens. Un beau portrait de cette femme hors du commun orne cette bague du XVIIIe siècle. Musée historique de Vevey.
Photo © Studio Édouard Curchod

L’histoire a retenu son nom à cause de l’écrivain, mais une biographie met en lumière toutes les facettes de l’incroyable destin de la Veveysanne.

Elle s’est faite toute belle. Visage poudré, joues rosies, corset serré en dessous de la robe et canne à pommeau d’or. Sans oublier le détail ultime, la mouche dessinée sur le sein. Ce 6 août 1726, Madame de Warens a conscience de jouer gros. Elle attend la fin de la messe dans l’église d’Évian, intercepte le roi de Sardaigne juste avant sa sortie, et se jette à ses pieds en lui demandant protection et pain. Gracieux, Victor-Amédée II promet: «Je vous accorde l’un et j’aurais soin que vous ne manquiez pas de l’autre.» Le voilà charmé, la voilà célèbre… La conversion au catholicisme de la protestante de Vevey est vite connue dans toute l’Europe. La «prise» est belle, l’écho est énorme.

Si l’histoire nous a, jusqu’ici, décrit Mme de Warens comme l’égérie de Jean-Jacques Rousseau, la biographie d’Anne Noschis, approfondie, raconte bien plus sur le personnage. On savait déjà que le célèbre écrivain n’aurait pas été celui qu’il est devenu sans celle qu’il appelait «maman», mais on découvre que, elle, elle serait probablement restée tout aussi flamboyante sans cette rencontre. La grosse affaire de sa vie est davantage sa conversion que son lien avec celui qu’elle appelait «petit.»

Paru aux Éditions de l’Aire en 2012, le livre Madame de Warens, éducatrice de Rousseau, espionne, femme d’affaires, libertine pose la diversité du personnage, mais campe aussi de manière extrêmement vivante une époque et une région. Un arc lémanique, notamment, véritable marché des conversions, où le changement de religion était si courant qu’il était réglementé au point de permettre les allers et retours. Ainsi, en choisissant le catholicisme, Mme de Warens perdait ses biens, sachant qu’elle pourrait les retrouver le jour où elle reviendrait au protestantisme, ce qu’elle ne fit jamais. C’est dire que la pratique était courante.

Évasion sur le lac

Le détail de la conversion de notre héroïne permet d’appréhender son caractère: vive, résolue, organisée, elle ne laisse rien au hasard. Elle prend sa décision après de nombreux échanges avec son amie savoyarde, Mme de Bonnevaux. En 1726, son choix est fait et, comme un signe du ciel, quelque chose va lui permettre de le concrétiser: en juin, la Veveyse déborde. Et réquisitionne toute l’attention du mari avec lequel on l’a unie à ses 14 ans, Sébastien Isaac de Loys, seigneur de Warens, puisqu’il est vice-commandeur du Petit Conseil de la ville de Vevey. Elle peut ainsi rejoindre Évian avec plus de bagages que d’habitude sans attirer les regards. Elle sait qu’elle court un danger financier, donc elle prend ce qu’elle trouve de monnaie, et s’organise pour emmener discrètement des objets de valeur, «argenterie, montre à chaîne en or, étuis de nacre garnis d’argent» et autres «bas de soie». Quelques années plus tard, toujours ulcéré, son mari fait le récit de la «fuite en brigantin» de sa «déserteuse»: «Il resta donc justement pour mon usage quelques vieilles cuillers et fourchettes, et une salière à l’épique.» Qu’elle parte de nuit n’a pas alerté l’époux. Qu’elle lui dise qu’il n’a pas besoin de l’accompagner sur le quai non plus: «Elle ne voulait absolument pas que je me levasse (…) Je la sentais trembloter, en la conduisant au bateau, tant elle craignait apparemment d’être découverte.» Le lendemain, il ne réalisera l’affaire qu’à la phrase de son intendant: «Monsieur, vous n’avez plus de femme!»

L’argent, c’est l’un des nerfs de cette époque de conversions. Devenir catholique, pour Mme de Warens, c’est escompter, comme d’autres, une protection financière. Elle se battra tout le reste de sa vie pour la conserver. Faut-il en déduire que sa conversion n’a aucun fondement de conscience? En historienne scrupuleuse, la professeure de gymnase Anne Noschis refuse de trancher puisque aucune source n’est définitive: «Je pense que ses motifs financiers étaient réels. Mais, à certains moments de sa vie, elle se dira quand même tracassée, “bourreaudée” selon son expression.» Un ami rappellera une confession qu’elle aurait faite: «Croyez-vous que, après mon abjuration, je ne me suis jamais mise au lit, durant deux ans environ, sans y prendre, comme on dit, la peau de poule sur tout mon corps par la perplexité dans laquelle mes réflexions me plongeaient?» Jean-Jacques Rousseau, lui, choisit de croire à une vraie conviction: «Quel qu’eût été le motif de son changement de religion, elle fut sincère dans celle qu’elle avait embrassée (…) Elle n’est pas seulement morte bonne catholique, elle a vécu telle de bonne foi.»

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Quand Mme de Warens rencontre Jean-Jacques Rousseau en 1728 à Annecy, elle a 29 ans et lui 16. Lithographie du XIXe siècle, par Paul Gavarni.
© akg-images/Liszt Collection

Le petit de maman

Rousseau, le voilà donc dans la vie de Mme de Warens. Elle le rencontre à Annecy en 1728, elle a 29 ans, il en a 16. Il a marché depuis Genève, il est fatigué. Elle est touchée par ce jeune homme crotté, lui est carrément ébloui: «Il était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, des plus belles mains, de plus beaux bras.» Elle l’envoie se faire convertir à Turin, il reviendra souvent et passera de longues périodes auprès d’elle: «Je ne l’aimais ni par devoir ni par intérêt, ni par convenance, je l’aimais parce que j’étais né pour l’aimer.»

Piquée par la curiosité du jeune homme, Mme de Warens fera tout pour qu’il complète son éducation, de l’étude des Lettres à celle de la musique, de la danse. Se plonger dans les périodes qu’ils ont partagées, c’est s’immerger tout entier dans l’œuvre de l’écrivain. Sa passion pour la nature, il la puise notamment dans leurs séjours communs au domaine des Charmettes, près de Chambéry. Un vallon, un jardin, de la vigne, des prés, des châtaigniers, un véritable enchantement. Certains passages de ses livres, comme la Nouvelle Héloïse, semblent carrément ancrés dans les récits qu’ils ont pu échanger. Lorsque, par exemple, le personnage de Julie raconte: «Arrivée à l’église, je ressentis une sorte d’émotion que je n’avais jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisir mon âme dans ce lieu simple et auguste, tout rempli de la majesté de celui qu’on y sert.» Amie, confidente, égérie, mécène, Mme de Warens a-t-elle été plus pour Rousseau? Initiatrice sexuelle, notamment, puisqu’elle menait une vie libertine et ne boudait pas les hommes plus jeunes? Le passage à l’acte a eu lieu, mais avec un succès mitigé et, visiblement, non renouvelé. «J’étais comme si j’avais commis un inceste», témoignera Jean-Jacques: «Jamais je ne l’aimai plus tendrement que quand je désirais si peu la posséder.» Depuis le début, il l’appelait «maman», elle l’appelait «petit», et c’était bien comme ça.

Fouillé, documenté, construit comme une enquête de bibliothèque mais aussi de terrain, l’ouvrage d’Anne Noschis permet, au-delà des personnages, de camper l’époque sous toutes ses formes, aussi bien politiques, économiques que religieuses et sociales. On y découvre le prix de chaque objet, leur description, et, surtout, le paradoxe de la condition des femmes de la noblesse. Elles sont mal éduquées sur certains points – Mme de Warens multipliait les fautes d’orthographe – et sanglées par les lois, mais elles peuvent se déployer si, comme notre héroïne, elles ont de l’énergie et de la cervelle. Anne Noschis souligne: «On se fait souvent une fausse image des femmes de cette époque. Si elles étaient nobles, avec une fortune, elles avaient une vie plus libre que beaucoup de générations qui ont suivi.»

Au niveau légal, les contrats de mariage de l’époque remettent tous les biens de l’épouse en gestion à son mari. Pire, si elle devient veuve, elle est soumise aux décisions financières d’un parent. Lorsque Mme de Warens, qui a mille idées entrepreneuriales à la minute, les concrétise, elle doit, à chaque étape, avoir l’aval de son époux. Ainsi, quand elle lance une manufacture de bas de soie et passe contrat avec un associé, la dernière ligne du document est celle-ci: «J’autorise mon épouse pour ce que dessus dans la meilleure forme que faire se peut.»

Femme d’affaires

Cette première entreprise témoigne déjà de l’intelligence en affaire de Mme de Warens. La culture du ver à soie est bien ciblée pour Vevey puisqu’elle permet de trouver de la main-d’œuvre qui complète le rythme saisonnier des employés de la viticulture. Plus tard, quand elle se lancera dans l’extraction minière vers Chamonix, elle tentera de maîtriser toute la chaîne de production, du minerai brut à son exportation et aux patentes pour la transformation en cloches d’églises ou cuirasses pour soldats, sans compter les ineffables «marmites à récupération de chaleur» – ancêtres de la cocotte-minute – sur lesquelles elle est intarissable. «Elle est en prise sur le monde, elle a l’esprit d’entreprise», s’enthousiasme Anne Noschis: «C’est une femme de projets.» Rousseau n’avait pas dit autre chose: «Ce n’était pas des intrigues de femmes qu’il lui fallait, c’étaient des entreprises à faire et à diriger. Elle était née pour les grandes affaires.»

Une chose à préciser: il est probable que l’absence d’enfant ait joué un rôle dans cette créativité. L’historienne en convient: «C’est l’éternelle leçon: avec cinq ou six enfants, elle aurait été une très bonne mère, affectueuse, une bonne éducatrice, mais elle aurait passé sous les radars de l’Histoire.»

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Proche de la Place du Marché, la maison de Mme de Warens, née Françoise Louise de la Tour (1699-1762), abrite aujourd’hui le Conservatoire de Musique.
Photo Nicole Chuard © Unil

Si l’enjeu de la conversion était en grande partie financier pour Mme de Warens, il était plus politique pour ceux qui l’ont encouragée, à une époque où les pays voisins étaient régulièrement tentés de reprendre le territoire vaudois. Anne Noschis explique: «Le roi de Sardaigne faisait une bonne affaire avec cette femme dont le mari était officier et qui connaissait tous les mécanismes, toute l’organisation militaire locale. Elle peut lui expliquer comment fonctionne le système de milice, comment sont organisées les garnisons.» Elle reviendra d’ailleurs faire des repérages en mission secrète, avec un faux passeport.

Rien ne prouve que son parcours d’espionne ait eu un impact sur le cours de l’Histoire mais il collectionne des épisodes rocambolesques. Des voyages secrets, des fausses cures de santé, des poursuites, des chassés croisés, et toute une série de scènes comiques. «Elle avait un vrai goût de l’aventure, analyse Anne Noschis. Elle aurait pu rester à Turin, elle aurait sûrement eu une pension. Mais elle ne voulait pas de l’embrigadement d’une cour royale. Pour elle, traverser le lac, c’était le début du voyage, elle rêvait de grands espaces.»

Depuis la parution du livre, l’intérêt pour Mme de Warens est resté vivace. Anne Noschis donne des conférences en Suisse et en Savoie, participe à des événements sur Rousseau, et dispense des cours à Connaissance 3: «C’est par mon long compagnonnage avec Rousseau que je suis tombée sur elle. J’ai grandi à Genève, comme lui. Je l’ai lu, beaucoup. À 16 ans, je me suis identifiée: quand il a quitté les murailles, c’est comme si je partais avec lui. Lui, c’est moi !»

Écouter l’historienne passionnée, c’est voir Mme de Warens sortir du livre en 3D. Elle la mime, elle la déploie, elle la fait parler, puis elle devient toute timide lorsqu’on lui demande ce qu’elle ferait, là, si son héroïne s’asseyait à notre table: «Je crois que je serais tellement émue que je tenterais juste de savoir si elle est bien assise, confortable. Je lui dirais: “Maman, est-ce que vous voulez un thé?”»

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Madame de Warens, éducatrice de Rousseau, espionne, femme d’affaires, libertine. Par Anne Noschis. Éditions de l’Aire (2012), 486 p. En bibliothèque. Une réédition est envisagée.

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