Penser la relation sciences et société en y intégrant la nature

Fabienne Crettaz von Roten, maître d’enseignement et de recherche à l’Observatoire science, politique et société.

Fabienne Crettaz von Roten propose de donner du relief à l’étude des relations sciences-société en pensant le monde non par une série de dichotomies mais par une triade – sciences, nature et société – pour, entre autres, élargir les critères explicatifs de l’acceptation sociale des sciences.

Cette démarche repose sur l’analyse d’une enquête de 2010 sur les attitudes des Suisses envers les sciences et les technologies (réalisée auprès de 1026 personnes de 15 ans et plus constituant un échantillon représentatif de la Suisse), ainsi que sur des entretiens en face à face.

Dans les années 1980, différents auteurs, dont les théoriciens de la postmodernité, proclamaient la disparition de la nature par son épuisement, par la conception mécanique de la nature et encore par l’effacement de la frontière entre naturel et artificiel. Allant dans ce sens, les technosciences se proposaient, après avoir déchiffré la nature, de la réécrire, de repousser les limites de la matière, d’allonger indéfiniment la vie, etc. Dans ce cas, y a-t-il disparition ou au contraire permanence de la nature dans les perceptions des développements technologiques ?

Premièrement, les items sur les perceptions des nouvelles technologies montrent que les Suisses sont assez peu à estimer qu’elles contribuent à un meilleur futur pour la société : ils occupent l’avant-dernière position dans l’échelle d’optimisme technologique développée au niveau européen par George Gaskell. De plus, la proportion des Suisses qui encouragent chacune des technologies varie fortement : 44% pour les nanotechnologies, 40% pour les fruits cisgéniques1, 21% pour les fruits transgéniques, 18% pour les aliments génétiquement modifiés, 10% pour le clonage d’animaux destinés à la consommation.

Pour chercher à comprendre pourquoi certaines personnes ont peur d’une technologie et d’autres pas, différentes explications ont été proposées : pesée des risques et des bénéfices, caractère volontaire ou non de l’exposition à la technologie, incertitude liée à la technologie, acceptabilité morale, confiance dans les institutions et les scientifiques, et, plus récemment, visions du monde.

Notre étude permet de tester le lien entre inquiétude face à l’intervention technologique sur la nature et encouragement des technologies. Amenés à s’exprimer sur le caractère « naturel » ou non de certaines technologies, les Suisses désignent parmi les technologies les moins « naturelles » le clonage d’animaux destinés à la consommation (90% des répondants considèrent cette technologie pas naturelle), les fruits transgéniques (78%), les aliments génétiquement modifiés (74%) et les fruits cisgéniques (60%). Pour expliquer le rejet de différentes technologies, la perception du caractère « non naturel » est un facteur significatif ; il est soit le facteur le plus important (s’agissant des nanotechnologies), soit d’une importance égale aux autres facteurs explicatifs significatifs — bénéfices, risques, inéquité — (s’agissant du clonage animal et de l’alimentation génétiquement modifiée). Finalement, le mode de gouvernance et l’acceptation sont liés : lorsque la gouvernance est peu participative et basée sur des critères purement scientifiques (et non pas éthiques et moraux), l’acceptation sociale des technologies se limite à celles considérées comme « naturelles ».

De nombreuses voix s’élèvent pour demander de tirer les leçons de l’échec des biotechnologies dans l’agro-alimentaire. Il est en particulier recommandé d’agir de manière ouverte et transparente, de coupler les stratégies d’innovation des nouvelles technologies aux demandes et besoins sociaux, d’étudier les impacts environnementaux et sociaux des nouvelles technologies, d’impliquer la société de façon anticipée. Notre étude suggère de prendre en compte la triade sciences-nature-société. C’est l’un des éléments que peuvent apporter les sciences sociales et humaines invitées à participer aux développements des technosciences. Par ailleurs, les chercheurs concevant de nouvelles technologies doivent dialoguer avec la population en complétant les arguments en termes de risques et de bénéfices par des éléments éthiques ou philosophiques. Ces dialogues peuvent cependant mettre à jour des conceptions fort différentes de la nature entre les chercheurs et le grand public, conceptions qui feront l’objet de nos futures recherches.

1 A savoir l’introduction dans un arbre fruitier d’un gène existant à l’état naturel par opposition aux fruits transgéniques caractérisés par l’introduction d’un gène résistant provenant d’autres espèces.

Pour aller plus loin
Crettaz von Roten F. (2011). What type of governance for technoscience ? The influence of public attitudes towards science and nature. Présentation à la 10ème conférence de l’Association Européenne de Sociologie à Genève.

Crettaz von Roten F. (2011). Sciences en société : le regard des Suisses en 2010. Les Cahiers de l’Observatoire, 21, 1-49.

Quelques références bibliographiques
Bensaude-Vincent, B. (2009). Les vertiges de la technoscience. Paris, Editions la Découverte.

Boy, D. (2007). Pourquoi avons-nous peur de la technologie ?. Paris, Science Po Les Presses.

Wickson, F. (2008), Nature Nanotechnology, 3 (June 2008), 313-15.

Gaskell, G. et al (2010). Europeans and biotechnology in 2010. Winds of change ?. Brussels, European Commission.