Guilain Mathé

Chercheur invité à l’Institut d’études politiques et internationales (IEPI) et au Centre de recherche interdisciplinaire sur l’international (Crii), Guilain Mathé a un parcours peu ordinaire. Les Prof. Nicolas Bancel de l’Institut des Sciences du sport et Jean-Christophe Graz de l’IEPI l’ont rencontré.

Quel est le parcours vous ayant amené à devenir chercheur ?
J’ai obtenu mon baccalauréat (maturité) en 2000, mais, affecté par le contexte de guerre au nord Kivu (République démocratique du Congo) des années 1990, j’ai renoncé à ma vocation religieuse pour suivre une formation universitaire en sciences politiques et administratives, au sein de l’Université Catholique du Graben (UCG/Butembo) (RDC) où j’ai obtenu mon premier cycle. En 2004, sous la pression d’un clergé catholique local contestant les résultats de mes recherches, je suis contraint à l’exil en Province Orientale, au Nord-Est de la RDC, où je m’inscris en deuxième cycle de sciences politiques et administratives à l’Université de Kisangani. En juin 2007, je suis nommé Assistant à la Faculté de sciences politiques et administratives de l’Université Officielle de Bukavu (UOB), en Province du Sud-Kivu, RDC.

Votre sujet de recherche en une phrase ?

Les enjeux de la sécurité et de restauration de la paix en Afrique subsaharienne.

Pourquoi ce sujet ?

Le déclin de la division binaire du monde en blocs Est et Ouest à la fin des années 1980 a occasionné un renouveau dans la nature de la guerre. En Afrique subsaharienne, une idéologie mal maîtrisée de la démocratisation a entraîné le basculement de nombreux pays dans des conflits intra-étatiques caractérisés par une multiplicité d’acteurs (armées nationales, rébellions nationales et étrangères, milices armées, organisations criminelles, sociétés transnationales, mercenaires, etc.). Ces conflits sont susceptibles de déstabiliser des régions entières, comme en témoigne la crise dans la région des Grands Lacs. C’est ainsi que j’ai été amené à m’intéresser aux opérations de paix et à la régulation internationale des transitions post-conflits en Afrique subsaharienne.

Pourquoi faire cette recherche à la Faculté des SSP de l’Unil ?

Ma présence s’inscrit dans la continuité de mon parcours d’exil en tant que scientifique menacé : j’ai été successivement accueilli au West African Research Center (WARC) de Dakar, puis par le Centre de Recherche et d’Action pour la Paix (CERAP) en Côte d’Ivoire. J’ai passé un mémoire de DESS sur la traite et l’exploitation des enfants en Côte d’Ivoire. La soutenance a eu lieu le 25 février 2011 sous des tirs d’obus à Abidjan dans l’effervescence des tensions postélectorales qui ont fini par embraser tout le pays en mars 2011.

Entretemps, les menaces sur ma sécurité se sont accentués après la publication par le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme du Rapport Mapping sur 617 crimes graves commis en RDC, parmi lesquels les massacres « cachés » de Kikyo que j’avais dénoncés une année auparavant dans un rapport (avril 2009) et dont le déroulement des enquêtes m’avait coûté l’exil en 2007.

Suite à l’expiration de ma bourse de SRF, j’ai pu bénéficier de la bienveillante attention du Scholars at Risk Network (SAR) basé à l’Université de New York, qui n’a ménagé aucun effort pour m’obtenir une institution d’accueil parmi ses universités partenaires au monde. L’UNIL étant l’une des institutions affiliées au réseau SAR, elle m’a invité pour une année de séjour de recherche au sein de l’IEPI.

Qu’attendez-vous de cette recherche ?

A travers cette recherche, j’entends contribuer à la compréhension de la complexité des enjeux qui sous-tendent les nouvelles formes de guerre qui sévissent en Afrique subsaharienne, ainsi que les contraintes que pose l’articulation des opérations de paix en vue de la restauration de la sécurité et de la paix durables dans les espaces de conflits.

Quelles difficultés éprouvez-vous dans le travail de recherche ?

Les difficultés auxquelles je suis confronté sont liées essentiellement au caractère sensible de la sécurité dans ma région et à ma double casquette de chercheur et de défenseur des droits de l’Homme. Depuis le déclenchement de la guerre dans ma région, j’ai été témoin des scènes cruelles et inhumaines qui m’ont profondément affecté : assassinats, massacres à grande échelle, violences extrêmes, violation massive des droits de l’homme, etc. De nombreux crimes demeurent impunis.

En 2004, j’ai rendu public les résultats de mes recherches sur les rapports entre le Clergé catholique du Nord-Kivu et les politiques durant la rébellion congolaise. Cette étude m’a opposé aux leaders religieux et politiques de ma tribu qui m’ont accusé de conspirer avec des groupes ethniques antagonistes d’obédience rwandaise au Kivu. Après de nombreuses menaces de mort, j’ai dû m’exiler à Kisangani (au sud-est de la RDC) où j’ai parfait mes études en sciences politiques.

En janvier 2007, j’ai relancé des enquêtes sur deux massacres auxquels ma famille et moi avons échappé de justesse en 1998, massacres perpétrés par l’armée du régime de Kabila dans la ville de Butembo. Près de 300 personnes (parmi lesquelles beaucoup d’amis du quartier et des familiers) ont été assassinées et enterrées vivantes dans le camp militaire Kikyo situé à environ 700 mètres de notre domicile familial. Mon père, après avoir échappé à une balle d’un soldat tiré à bout portant dans notre enclos, a reçu un coup de poignard à la tête et été torturé jusqu’à lui fracturer une côte devant le regard impuissant et les pleurs de toute ma famille. Il s’en est sorti miraculeusement. Les pressions qui ont suivi sur la conduite de mes enquêtes sur ces massacres m’ont poussé à l’exil à Bukavu, où j’ai été recruté comme assistant l’UOB, avant de bénéficier de la bourse des scientifiques en péril qui m’a conduit en séjour de recherche au Sénégal, en Cote d’Ivoire, puis à Lausanne.

Quels sont les talents cachés qui vous aident à surmonter ces difficultés ?

Ma détermination dans la bataille contre les violations insupportables de la Dignité et des Droits de l’Homme dans ma région, la conviction que j’ai exprimée à travers la création du Great Lakes Peace Initiative Center (GLPIC) — conviction selon laquelle les intellectuels africains ont un grand rôle à jouer pour contribuer à la restauration d’un Etat de droit et démocratique, moteur de la paix et du développement durables dans la région — ce sont là le secret de mon engagement au-delà des montagnes de difficultés sur le chemin.

Qui serez-vous dans 10 ans ?

Professeur des Universités et/ou engagé dans une organisation internationale spécialisée dans la gestion de programmes de paix.