Des grèves historiques : retour sur les années 1990

À l’image de l’ensemble de la fonction publique et parapublique vaudoise, l’Unil a vécu une grève historique en novembre et décembre 2025. Pierre Eichenberger, MER à l’Institut d’études politiques, remet cet évènement en perspective en évoquant la dernière séquence de mobilisation comparable dans le canton, qui se déroule dans les années 1990.

« La grève est un évènement qui parle et dont on parle ». L’ensemble des membres de la faculté a pu se rendre compte de la justesse de la formule de l’historienne Michelle Perrot au cours des mois de novembre et décembre 2025, qui ont vu se dérouler la plus longue et massive grève de l’histoire des secteurs publics et parapublics vaudois.

Rappelons d’abord les faits. Organisée contre les coupes annoncées dans le budget cantonal 2026, la grève a notamment fait reculer le Conseil d’État sur une mesure emblématique de son plan d’austérité: la contribution dite « de crise » qu’il ambitionnait de ponctionner sur les salaires des employé·es de l’État. Cette victoire est le résultat d’une première historique dans le canton, la grève reconductible, qui a débouché sur treize jours de grève (sur les lieux de travail les plus mobilisés) et cinq manifestations remarquables par leur ampleur (jusqu’à 25’000 personnes dans les rues de Lausanne). Même si d’autres concessions ont été obtenues, l’État-employeur a en revanche refusé jusqu’au bout de négocier avec les syndicats.

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L’assemblée du personnel des services publics et parapublics vote la grève reconductible, 4 décembre 2025

Pour trouver une mobilisation comparable, il faut remonter en 1998. Après deux journées de grèves en septembre et en octobre, et trois manifestations massives, le Conseil d’État avait également renoncé aux mesures les plus anti-sociales qu’il envisageait pour 1999, comme la coupe nette dans le montant des retraites, mais aussi le gel des annuités et de l’indexation des salaires. Si les travailleurs.euses en lutte de 1998 n’avaient pas osé se lancer dans une grève reconductible (qu’ils·elles avait évoquée), les journées de grève avaient été particulièrement bien suivies. Mieux: faire grève à l’époque brisait un tabou dans un canton (il n’était pas le seul) qui niait ce droit à ses employé·es, et avait pratiqué des licenciements antisyndicaux au moins jusqu’à la fin des années 1970. Le 6 octobre 1998, la mobilisation au CHUV avait été telle que la hiérarchie avait été contrainte de fermer le bloc opératoire, permettant à de nombreux services de se joindre aux grévistes. Une colonne de 300 gendarmes, en grève eux aussi, avaient rejoint les grévistes devant l’hôpital. Face à cette démonstration de force, le Conseil d’État avait été contraint de reculer tout en annonçant l’ouverture de négociations avec les syndicats.

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Des employées du CHUV en grève le 6 octobre 1998, illustrant l’article « La fonction publique et parapublique en grève », Services publics. Les nouvelles, Journal du Syndicat des services publics, section Vaud, 8 octobre 1998

La victoire d’octobre 1998 avait été rendue possible par des années de mobilisations contre les réformes néolibérales des services publics. Des manifestations à l’ampleur inédite, réunissant entre 10’000 et 15’000 personnes s’étaient succédées pour dénoncer les politiques d’austérité, qui affectaient tout particulièrement la santé, où plusieurs centaines de lits en milieu hospitalier avaient été supprimés. La voie avait également été ouverte par les étudiant.es et le corps intermédiaire de l’UNIL, qui avaient notamment occupé tout un bâtiment (BFSH 2, actuellement Anthropole) pendant plusieurs semaines en 1997 pour contester les coupes massives dans le budget de l’Université. Ils et elles réclamaient aussi une université plus critique, ouverte et non-discriminatoire. Entre autres actions spectaculaires étalées sur plusieurs années, les étudiant·es avaient bloqué l’autoroute et occupé les locaux du conseiller d’État en charge de l’Instruction Publique. Ils et elles s’étaient ensuite largement joints aux mouvements de la fonction publique.

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« Pour une université non sexiste », 4 novembre 1997. Disponible au Pôle documentaire sur la vie politique, sociale et économique en Suisse, dossier « Université de Lausanne, 1996-2000 », volume 2

Dans la « renaissance des grèves » observée en Suisse depuis les années 1990, la Grève des femmes de 1991 joue un rôle de pivot historique. N’a-t-elle pas été la plus grande manifestation publique en Suisse depuis la Grève générale de novembre 1918 ? Elle a en tout cas contribué à clore le chapitre d’une Suisse « sans grèves » dans les années 1980. Pour en revenir au cas vaudois, c’est bien à cette occasion, le 14 juin 1991, que des pancartes militantes avaient (pour la première fois !) été affichées dans le hall du CHUV, qui allait constituer le lieu décisif de la grève de 1998. Combien d’infirmières, alors à l’avant-garde de la lutte, avaient été initiées aux pratiques de mobilisation à la faveur de cet évènement historique ? Le 6 octobre 1998, une infirmière-instrumentiste n’avait-elle pas fait fuir le Conseiller d’État en charge de la Santé en lui lançant devant mille grévistes assemblées au CHUV : « Vos économies sont de graves injustices et constituent une forme de mépris. Nous demandons, en plus de notre salaire, de l’estime et du respect. » (Le Courrier, 7 octobre 1998) Dans la même ligne, les étudiant·es et doctorant·es grévistes de l’UNIL avaient fait figurer la création d’une chaire d’études féministes au catalogue de leurs revendications en 1997.

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extrait de « Les revendications du mouvement de grève de l’université de Lausanne », décembre 1997. Disponible au Pôle documentaire sur la vie politique, sociale et économique en Suisse, dossier « Université de Lausanne, 1996-2000 », volume 2

Alors que la recherche a encore tout à faire sur l’histoire de ces grèves, faisons l’hypothèse que si, comme le suggère Michelle Perrot, la grève « parle », une partie importante de ce qu’elle a à nous dire concerne la convergence des différentes luttes.

Pierre Eichenberger, Maître d’enseignement et de recherche à l’Institut d’études politiques et membre du Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (CRHIM)

Références

ALLEVA Vania, RIEGER Andreas, (éd.), Grèves au 21e siècle, Zurich, Rotpunktverlag, 2017.

DESHUSSES Frédéric, Grèves et contestations ouvrières en Suisse 1969-1979, Lausanne, Éditions D’en bas, 2014.

« Paysage de Grève au CHUV », Le Courrier, 7 octobre 1998, p. 4.

PERROT Michelle, Les ouvriers en grève. Tome 1, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2001 [1973], https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.148, consulté le 21.01.2026.

STUDER Brigitte, « Grève des femmes (1991) », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 12.06.2019, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/058286/2019-06-12/, consulté le 21.01.2026.