On entend souvent qu’internet et les réseaux sociaux jouent un rôle dans cette histoire. Qu’en pense Olivier Glassey, maître d’enseignement et de recherche à l’Unil, dont la spécialité est d’observer cet univers numérique?
Un des exemples de la violence politique ordinaire, ce sont les commentaires des lecteurs publiés sous les articles de différents médias suisses. Dès que le sujet est sensible, le ton monte…
(Olivier Glassey) Et encore, vous ne pouvez voir que les commentaires qui n’ont pas été dénoncés ou bloqués par des modérateurs. Les autres, vous ne les lirez pas, heureusement pour vous. Parce que l’exposition à haute dose aux égouts d’internet provoque des dégâts psychologiques majeurs. On le constate chez les personnes qui trient ces messages.
Est-ce que l’anonymat aggrave le problème?
Indubitablement. Le fait d’écrire derrière un écran d’ordinateur désinhibe certains. Des études l’ont observé à de nombreuses reprises depuis les débuts d’internet. Cela dit, les gens oublient souvent qu’ils ne sont pas complètement anonymes, même s’ils signent Troll64. La traçabilité des contenus reste possible, et pendant très longtemps.

Photo Nicole Chuard © Unil
Certains sites proposent encore de voter sur des commentaires. Pouce en haut ou pouce en bas, j’aime ou je déteste. Ça n’invite pas à la nuance…
Effectivement, mais ce n’est pas le but. Il ne s’agit pas d’échanger ou de débattre subtilement des problèmes. On recherche de la validation et de la polarisation. Ces pouces permettent de compter qui est dans un camp et qui est dans l’autre. Internet et les réseaux sociaux, c’est un monde structuré par l’économie de l’attention. Les émotions fortes sont des vecteurs majeurs de circulation des contenus. C’est pour cela qu’elles sont valorisées. Ce n’est pas étonnant qu’il y ait une prime à la peur et à la colère plutôt qu’à la nuance.
Ce bombardement de contenus anxiogènes et polémiques, c’est la faute aux machines?
Pas seulement. L’algorithme détecte ce qui intéresse les utilisateurs, mais il ne faut pas oublier que les humains lui donnent des directions à suivre. Quand la machine propose de regarder ceci plutôt que cela, vous la guidez. Sans notre collaboration, le système ne marche pas. Nous sommes coproducteurs de ces logiques.
Dans ces polémiques en ligne, on voit parfois des déchaînements spectaculaires…
Les réseaux sociaux sont aussi une fabrique de la surenchère des propos. Parfois, les gens sont pris dans une tempête de colère et de haine. Il faut en dire plus que l’autre, être plus radical, aller jusqu’au bout des idées. Et cela dans l’urgence, puisque les réponses non immédiates sont invisibles, car ensevelies sous le flux continu des échanges. Dans ces circonstances, il y a des choses écrites qui tombent sous le coup de la loi. Ce n’est pas nouveau, mais c’est amplifié, à cause de la visibilité qui est offerte par le monde numérique.
Il arrive régulièrement que des internautes chassent en meute ou réclament des exclusions. C’est encore un problème…
Ces dérives existent. Les réseaux sociaux permettent une circulation rapide de l’information, et aussi des mobilisations rapides et nombreuses. Dans certains cas, cela s’est traduit par des appels à la violence physique, ou à des demandes d’élimination numérique de personnes, avec des conséquences importantes et parfois dramatiques pour leur vie privée. Cependant, il ne faut pas oublier les exemples positifs. Ils peuvent prendre la forme d’expressions de solidarité ou encore celle de mouvements sociaux qui ont accompagné des avancées démocratiques. Heureusement, la complexité du monde ne se résume pas à un pouce vers le haut ou vers le bas.
Article principal: Le retour de la violence en politique
