Les femmes sont-elles toujours des victimes?

Léa et Christine Papin. En 1933, les deux soeurs assassinèrent leurs patronnes dans des circonstances particulièrement atroces.

Dans la série TV «24 h chrono» (bientôt sur la TSR) apparaît un agent féminin qui torture des prisonniers. C’est la dernière version scandaleuse de la femme égale de l’homme dans la violence faite à ses semblables. L’occasion de rencontrer deux criminologues de l’UNIL pour savoir ce qu’il en est vraiment.

La polémique a été rude, quand le célèbre agent de la cellule antiterroriste Jack Bauer torturait un prisonnier pour lui soutirer des informations, dans les premières saisons de la très populaire série TV américaine «24 h chrono». Elle promet de reprendre avec une ampleur supplémentaire dans les semaines qui viennent, quand la TSR diffusera la dernière saison du feuilleton américain. Car on y voit une femme, Renée Walker, le nouvel alter ego féminin de Jack Bauer, recourir à son tour à la violence physique pour interroger les terroristes.

Menés par un homme, ces interrogatoires musclés sont déjà difficiles à supporter. Et par une femme, ce serait carrément inacceptable? C’est bien ce que semblent montrer les réactions de l’opinion publique, suite aux faits divers où une représentante du genre féminin s’est livrée à des actes barbares. Et pourtant, cet ultime rebondissement du scénario trépidant de «24 h chrono» n’a pas été imaginé par de pervers scénaristes hollywoodiens.

En 2004, des femmes torturent à la prison d’Abou Ghraib

Souvenez-vous de 2004, quand le monde découvrait, estomaqué, les photos de la soldate américaine Lynndie England faisant subir des sévices, souvent à caractère sexuel, à des prisonniers irakiens dans la prison d’Abou Ghraib.

La photo où la soldate tient un détenu en laisse a fait la une de nombreux journaux, et elle a suscité bien plus de commentaires que si un homme s’était livré à des humiliations identiques. La même stupéfaction s’était déjà manifestée, quelques semaines plus tôt, quand Michelle Martin, la compagne du pédophile belge Marc Dutroux, avait été reconnue coupable d’avoir joué un rôle très actif dans ses crimes pédophiles, avant que l’on mette sa participation sur le compte de l’influence de son conjoint.

Une femme criminelle suscite l’incrédulité générale

Depuis quelques années, enfin, on parle de plus en plus de mères infanticides qui cachent les cadavres de leurs bébés dans le congélateur ou qui les enterrent au fond du jardin. Dès qu’il y a violence de la part d’une femme, surtout un homicide ou une agression sexuelle, c’est l’incrédulité générale. Notamment parce que ces femmes criminelles ne cadrent pas avec le stéréotype de la mère pacifiste et aimante qui façonne notre imaginaire.

Entre les tenants de la femme trop douce pour être criminelle, et ceux qui postulent que les hommes et les femmes sont capables du meilleur et du pire, qui a raison? «Les femmes sont capables de tous les crimes, y compris les plus violents et les plus sanguinaires. Elles ont exactement la même palette de comportements criminels que les hommes», répondent sans hésiter Véronique Jaquier et Joëlle Vuille, criminologues et chercheuses à l’Université de Lausanne (UNIL).

Ces rares délits que les femmes ne commettent jamais

D’entrée, elles cassent le mythe de l’innocence féminine. Certaines féministes aiment utiliser l’argument de la douceur, du sens du dialogue et du compromis, dont les femmes seraient pourvues par essence pour plaider la nécessité de les inclure davantage dans la vie politique et économique. Cette représentation est régulièrement démentie par la réalité.

Homicides, sévices sexuels sur des mineurs, brigandages… les filles font tout comme les garçons. Enfin presque. La définition du viol dans la loi suisse exige pour qualifier ainsi des actes sexuels qu’il y ait pénétration vaginale par un pénis, ce qui exclut forcément tout auteur féminin. Quelques autres rares délits ont un sexe: les mères ne sont presque jamais condamnées pour non-versement de pension alimentaire – mais elles ne sont presque jamais tenues d’en verser une. Elles sont par contre surreprésentées dans les cas de non-présentation d’enfants (76%), ce qui est aussi assez logique: c’est en général elles qui obtiennent la garde légale de leur progéniture.

Les femmes commettent moins de délits et récidivent moins

S’il existe quelques rares crimes ou délits très connotés en matière de genre, pour la plus grande part, ce n’est pas le cas; on l’a vu, les femmes sont capables de commettre les mêmes violences que les hommes. Mais une différence notable les distingue des messieurs: elles passent beaucoup moins souvent à l’acte. «Aucun crime ou délit n’est étranger au genre, mais elles commettent, d’une façon générale, moins d’infractions à la loi que les hommes. Et c’est encore plus vrai dans le cas des infractions graves, tels que les homicides par exemple», commentent les deux spécialistes de l’UNIL.

Les statistiques, assez proches d’un pays occidental à l’autre, permettent de chiffrer cette différence: tous délits et crimes confondus, le contingent des hommes représente environ 85% des condamnations. On est donc très loin de la parité. Si l’on reste axé sur les crimes ou délits impliquant des violences, la gent féminine est encore moins présente. C’est dans les délits comme l’abus de confiance (24%), l’escroquerie (22%) et le vol simple (18,5%) qu’elles sont le plus actives. «Les femmes récidivent également beaucoup moins que les hommes, et sont moins souvent condamnées pour plusieurs infractions au cours du même procès», précise encore Joëlle Vuille.

Les adolescentes commettent autant de vols à l’étalage que les garçons

L’adolescence est le seul temps de la vie où les différences face aux délits s’estompent peut-être. C’est en effet à cette période que les deux sexes commettent le plus d’infractions – majoritairement de petites choses. «Les données autoreportées suisses montrent que, proportionnellement, les filles commettent autant de vols à l’étalage que les garçons, mais demeurent beaucoup moins nombreuses qu’eux à commettre des agressions ou des actes de vandalisme», explique Véronique Jaquier.

«La nouvelle statistique policière fédérale présente des chiffres similaires. Les trois-quarts des délits commis par les filles relèvent des infractions contre le patrimoine, mais, même dans ce cas, les filles représentent à peine un quart de l’ensemble des mineurs prévenus pour ce type d’infraction», poursuit la criminologue de l’UNIL. Comme leurs aînées, les adolescentes sont en effet très peu nombreuses à commettre des actes de grande violence – même si cela arrive parfois.

Ces théories qui expliquent les différences homme-femme

Si les femmes, qu’elles soient très jeunes ou plus âgées, sont susceptibles parfois d’avoir recours à la même violence que les hommes, pourquoi le font-elles moins souvent qu’eux? «Nous n’avons pas de réponse unique et définitive à cette question, répondent d’une même voix les deux chercheuses. Il existe des pistes diverses, qui ont chacune eu leur heure de gloire.»

Il y a la thèse hormonale, qui explique la propension au passage à l’acte chez les hommes par un taux de testostérone plus élevé. La physiologique, qui met en avant la force physique, certaines violences exigeant une musculature que les femmes n’ont pas, ou moins souvent. La culturelle, qui se base sur l’éducation reçue par les filles: elles seraient plus surveillées et créeraient des liens plus profonds avec leur entourage, ce qui constituerait un frein à la violence.

La thèse psychologique, quant à elle, se base sur un plus grand goût du risque, de la compétition et donc de l’agressivité chez l’homme, éléments qui favoriseraient le passage à l’acte. La thèse sociale insiste sur le fait que ces messieurs, plus présents et actifs dans la société, ont davantage d’occasions de passer à l’acte. Bref, tout a été dit. Et tout a sans doute un fond de vérité.

Comment l’environnement pousse à la criminalité

«On pense que tous ces paramètres jouent un rôle, mais qu’aucun n’est suffisant pour justifier une telle différence, analyse Véronique Jaquier. Aujourd’hui on admet donc que les causes sont multifactorielles.» Parmi celles que l’on s’attache à observer de plus près, l’environnement social et financier des délinquants et criminels. La difficulté à boucler les fins de mois, par exemple pour les chômeurs en fin de droit, ou les problèmes liés au statut d’immigré, sont des facteurs de stress, qui produisent des effets très distincts selon les genres.

Les hommes tendent à s’en prendre au monde extérieur avec violence et à consommer des substances psychoactives, alors que les filles s’en prennent à elles-mêmes, par exemple en développant des dépressions, des phobies ou en se livrant à des actes d’automutilation. Les deux chercheuses de l’UNIL, seules dans leur institut à travailler sur la criminalité au féminin pour l’heure, ne rechigneraient pas à mettre plus de moyens dans ce type de recherches, afin d’affiner les analyses. Mieux comprendre les raisons de la retenue des femmes pourrait servir. Cela permettrait, notamment, d’améliorer la prévention, y compris chez les garçons.

Des soupçons étranges pèsent sur les femmes

Si, aujourd’hui, la criminalité des femmes est décrite à partir de statistiques très sérieuses, elle était autrefois appréciée de façon plus subjective. On a ainsi longtemps soupçonné les épouses ou les mères de famille d’être à l’origine du décès de leur conjoint, ou pourquoi pas de leurs enfants: l’accès à la cuisine leur donnait entière latitude pour empoisonner la maisonnée, et les «Experts» façon «CSI» (Las Vegas, Miami, New York, ndlr.) n’étaient pas encore là pour démontrer leur culpabilité.

«Fondée sur le stéréotype de la femme manipulatrice et fourbe, il y a eu aussi l’hypothèse que derrière chaque crime ou délit commis par un homme se cachait la conjointe du coupable, qui jouait le rôle de cerveau et utilisait l’homme pour exécuter ses basses oeuvres», s’amuse Joëlle Vuille.

Les femmes, surtout seules, ont aussi payé un lourd tribut à… la sorcellerie. De 50’000 à 100’000 personnes sont mortes en Europe sur les bûchers, et on estime que 80% d’entre elles environ étaient des femmes… qu’on accusait donc modestement de relations sexuelles avec le diable, ou de jeter des sorts aux gens et aux animaux.

Une «porteuse de vie» ne saurait donner la mort

Si ces préjugés n’ont plus guère cours, le regard que porte la société sur la criminalité des femmes reste très stéréotypé, constatent les deux chercheuses: «Il y a des gens qui se refusent à croire à la culpabilité d’une femme dans des crimes violents, le meurtre d’une famille entière par exemple, parce qu’en tant que «porteuse de vie», elle ne saurait donner la mort, et encore moins à ses propres enfants.»

Pourtant, les exemples ne manquent pas de femmes qui ont tué ou essayé de tuer un ou plusieurs de leurs enfants, y compris en Suisse. On se souvient de cette mère de Chamoson qui a noyé le plus jeune de ses fils dans la baignoire avant d’essayer de supprimer les trois autres membres de la fratrie en les précipitant dans le Rhône.

L’opinion publique n’arrive pas à y croire

Mais les faits divers ont beau se succéder, l’opinion publique n’arrive pas à intégrer le fait que les femmes peuvent être aussi violentes que les hommes, comme le montre bien l’histoire de la soldate Eden Abargil. Même si elle n’est pas allée aussi loin dans les humiliations que l’Américaine Lynndie England, cette combattante israélienne a posté récemment sur Facebook des photos où elle apparaît aux côtés de prisonniers palestiniens placés dans une posture avilissante.

Les réactions horrifiées ont été nombreuses – l’histoire se répète donc, mais à chaque fois l’opinion publique semble redécouvrir qu’être une femme ne fait pas automatiquement d’elle une sainte… Voilà qui laisse augurer d’une vive réaction quand la TSR diffusera les scènes de la belle Renee Walker aux prises avec son terroriste.

Sonia Arnal

One Comment on “Les femmes sont-elles toujours des victimes?”

  1. bonjour,
    je suis intervenant au sein de l’association Ex-pression qui travaille sur les auteurs de violence dans le canton de Fribourg
    http://www.ex-pression.ch
    je travaille depuis quelques mois à l’ouverture d’un groupe femme violente qui à démarrer en novembre 2010. votre article m’a intéressé pour mon travail de finalisation du projet et je serais intéressé d’échanger avec vous les aspect sur le violence des femmes. vous pouvez, si voue le souhaiter, me contacter par mail.
    cordialement
    Bruno Caviglioli
    intervenant à Ex-pression

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