Pourquoi se moque-t-on des roux?

Le roux, de par sa rareté, est différent. Comme beaucoup de minorités, les roux sont soumis à une discrimination plus ou moins bonne enfant. Pourquoi ? L’Histoire nous l’apprend.

Dans notre société occidentale actuelle, où (presque) tout le monde sait que la couleur des cheveux ne définit pas la personnalité, le roux reste tout de même une particularité inhabituelle. Sans doute est-ce pour ça que cette couleur est actuellement très prisée : être différent est en vogue. On l’utilise fréquemment dans la publicité, la fiction ou la mode pour une image impactante, forte et glamour. Le cinéma et les écrivains en sont friands aussi : la rousseur peut donner une aura singulière et mystérieuse ; et les clichés facilitent la tâche. Pourtant, le roux est souvent sujet à moqueries, et ce depuis longtemps.

« Ceux qui ont les cheveux roux sont (selon leur inclinaison naturelle) remplis d’orgueil et de superbe, et le veulent emporter sur les autres, comme l’or sur les autres métaux, et de même que le lion sur les autres animaux. On dit qu’ils sont envieux de même que le lion, qui a le poil de la sorte, et qui ne saurait souffrir que l’on caresse les chiens, ni aucun autre animal. On les blâme de fourberies, comme le loup et le renard qui approchent aussi ce poil, et qui se servent de finesse pour trahir les autres animaux. On les condamne de médisance, parce qu’ils sont remplis de bile, qui contribue à cette couleur, et qui leur donne un flux de langue, qui s’épanche assez souvent sur la réputation du prochain. On leur attribue enfin l’avarice, ce que leur poil semble témoigner, qui tire fort sur la couleur de l’or des Indes, qui est plus roux que celui qui croît dans les autres mines, étant certain qu’on a quelques inclinations aux choses que l’on ressemble. » (La Bellière 1664, cité dans André, 2007, pp. 31-32)

L’effrayant charme des femmes

Dans un certain nombre de cultures, la chevelure est vue comme une partie érotique de la femme, soit cachée (voiles des musulmanes et des religieuses chrétiennes), soit mise en avant. Ceci ajouté aux caractéristiques de cette couleur particulière, le rouge symbolisant gloire et force, le jaune soleil ou maladie (Pastoureau et Simonnet, 2014), on obtient le mélange parfait pour les femmes de joie, les tentatrices, les pécheresses. Les prostitués ont effectivement, de l’Antiquité à aujourd’hui, été associées au roux (Fauche, 1997, p. 40). Marie-Madeleine elle-même, presque constamment décrite avec les cheveux longs et dénoués, est souvent représentée rousse, notamment depuis la Renaissance (André, 2007, pp. 48-49). Peintres, poètes, écrivains s’en sont inspirés ; comme par exemple Baudelaire et son poème « À une mendiante rousse ».

Mais la mangeuse d’hommes rousse tire aussi son origine de l’époque de l’Inquisition. Selon le Malleus Maleficarum, les sorcières (qui tout comme les prostituées, viennent détourner les hommes de Dieu) étaient reconnaissables à certaines marques déposées sur leurs corps par le diable après une initiation (André, 2007, pp. 42-45). On imagine facilement les taches de rousseurs correspondre à un tel critère. Si, à vrai dire, l’imaginaire bien fourni des sorcières rousses ne semble pas prouvable historiquement, il reste très présent dans les esprits. Pensez aux Weasley…

Le cliché de la femme de feu ne s’est par la suite jamais éteint, et il est aujourd’hui possible de jouer avec, car tout ce qui a attrait à une sexualité active et à un caractère indépendant est mieux accepté (…ou moins violemment réprimé). Pourtant, toutes les femmes n’ont pas la volonté de tenir telle image. C’est ainsi que Rita Hayworth, célèbre actrice et sex-symbol des années 1940, se retrouva piégée dans un rôle de femme fatale qui ne correspondait pas du tout à son caractère plutôt timide, et qui provoqua quelques débordements chez les militaires… (Fauche, 1997, p. 21)

De plus, les femmes naturellement rousses dont la peau est sujette aux rougeurs, peu à la mode, ne bénéficient pas toujours du bon côté du préjugé. Elles sont aussi régulièrement couvertes de taches de rousseurs, qui ont un charme certain pour beaucoup, mais qui peuvent tout de même être assez difficiles à porter. Spécialement dans un monde où le physique compte, surtout pour une femme.

Le lourd héritage des hommes

Si une femme peut choisir une teinte de roux, il n’en va quasiment jamais de même pour les hommes ; ce serait marque d’excentricité. Dans les représentations, le potentiel de séduction des hommes roux est quasi nul. Les préjugés les montrant soit colériques et pernicieux, soit faibles et grotesques, semblent inamovibles.

Tout commence en Egypte Ancienne. Seth, le dieu du chaos et de la tempête, colérique et irascible, est alors représenté avec la peau (et parfois les cheveux) rouge. Diodore, bien que se basant sur des rumeurs, avance qu’en injuriant les hommes roux, ou en sacrifiant des bêtes à poil roux, on cherchait à humilier la divinité (Diodorus, 2011, pp. 172-173). Par la suite, en Grèce et en Rome antique, le roux est considéré comme l’impureté qui vient briser le culte de la blondeur. Dès lors, en plus d’être considéré comme très laid, c’est parmi les roux que l’on choisissait les bouc-émissaires à martyriser. On s’en moquait entre autres abondamment dans les pièces de théâtre (André, 2007, pp. 24-26).

Apparaît ensuite la figure de Judas. Considéré comme traître, cupide, égoïste, menteur, il va de soi que Judas se doit d’être roux, et est représenté ainsi sur un grand nombre d’iconographies. Tous les traîtres et malhonnêtes deviennent alors roux (Fauche, 1997, p. 36), et il en va de même pour les créatures du diable (André, 2007, p. 51). Souvent associés à Judas par certains chrétiens, les Juifs sont eux aussi occasionnellement considérés comme roux, ou des roux comme juifs. Les Juifs étant déjà bouc-émissaires au Moyen-âge et le roux une couleur mal-aimée, leurs réputations respectives les tirent toujours plus en bas (André, 2007, pp. 53-54). Le préjugé évolue, dépeignant les hommes roux comme des personnes violentes, destructrices, constamment assimilées au sang. Lorsqu’un meurtre de sang était commis, le coupable était forcément un roux (d’ailleurs, il portait la marque du sang sur sa tête !).

La faute d’être roux

Il semblerait au final qu’une des principales fautes des roux comme des rousses soit d’avoir un quelconque lien avec le diable. Peut-être est-ce de là que vient la phrase « les roux n’ont pas d’âme » ? On disait aussi que les roux étaient emplis de soufre (Fauche, 1997, p. 36). Peut-être est-ce dû justement à ce lien avec l’enfer ? Peut-être est-ce aussi l’origine du mythe qui dit que les roux sentent mauvais ? Voilà au moins une accusation que les hommes et les femmes ont en commun.

Quelle est la faute du roux, en fin de compte ? D’être trop différent ? D’être trop fascinant ? Des adjectifs qui ne plaisent généralement pas aux pseudosciences, aux religions, aux superstitions, et engendrent peurs et rejets.

Les réseaux sociaux, souvent assez représentatifs lorsqu’il s’agit de discriminations, en témoignent. Au Canada, un groupe Facebook a par exemple fait son apparition il y a quelque temps, rassemblant plus de 5000 membres. Résultat : plusieurs attaques anti-roux et des centaines d’enfants ayant eu mal le jour du « coup de pied aux fesses des roux » (L’OBS, 2008). Les médias ne se sentent apparemment pas vraiment concernés par ce genre de discriminations, et pourtant beaucoup de gens en souffrent, notamment les enfants. En effet, telle la figure de Poil de Carotte, l’enfant non désiré, les enfants roux n’ont pas toujours la vie facile. Les moqueries sont courantes dans les cours d’école. Parfois aussi, l’arrivée d’un enfant aux cheveux roux « sorti de nulle part » (le gène peut en effet sauter jusqu’à trois générations) n’est pas toujours bien prise, surtout si les parents ont déjà des préjugés. Mais Poil de Carotte laisse aussi derrière lui une image plutôt positive de gamin espiègle et rusé, qui collera ensuite à la peau de tous les enfants roux. Fifi Brindassier et le petit Spirou l’ont entre autres portée.

Les moqueries laissent toujours une blessure un peu cachée, un malaise, un enfant qui pleure. Pourtant, après plusieurs siècles, on se moque toujours des roux parce qu’ils sont différents. Les individus sont victimes de la longue histoire qui les précède.

Afin de déconstruire les mythes entourant la rousseur, que ce soit la femme fatale et facile, l’homme colérique et bête ou le gamin espiègle et malhonnête, rendez-vous au festival des roux d’Irlande, qui rassemble souvent des milliers de personnes (ils ont un hymne, un roi des roux et une reine des rousses !).

Légende pour l’Image : The kiss of Judas

Références :

Bibliographie :

ANDRÉ, Valérie. Réflexions sur la question rousse. Paris: Tallandier, 2007.

DE SICILE, Diodore. Description de l’Égypte. Vols. Bibliothèque Historique, 1. Clermont-Ferrand: Paleo, 2011.

FAUCHE, Xavier. Roux et Rousse : un éclat très particulier. Paris: Gallimard, 1997.

PASTOUREAU, Michel, SIMONNET, Michel. Le petit livre des couleurs. Vols. Histoire, 377.

Pages Web :

OBS, 2008. Un appel anti-roux sur Facebook dégénère. L’OBS [en ligne]. 25 novembre 2008. [Consulté le 18 avril 2019]. Disponible à l’adresse :

http://tempsreel.nouvelobs.com/les-internets/20081124.OBS2465/un-appel-anti-roux-sur-facebook-degenere.html

 

Illustrations :

ALLPOSTER, s d. Marie Magdalena in the cave. AllPoster.fr [en ligne]. S. d. [6 mars 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.allposters.fr/-sp/Mary-Magdalene-in-the-Cave-1876-Affiches_i3129493_.htm

EDELSEIDER, et al. 2016. File : Caspar Isenmann, Betrayal of Christ.jpg. Wikimedia Commons [en ligne]. 27 décembre 2008. 18 janvier 2016. [19 mars 2016]. Disponible à l’adresse : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Caspar_Isenmann,_Betrayal_of_Christ.jpg

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