Un porc dans un jeu de quilles

Si certaines doivent coucher pour réussir, d’autres doivent réussir pour coucher.

Pour bien comprendre l’affaire Weinstein, essayez de vous représenter la scène suivante : vous êtes un homme bedonnant avec un début de calvitie, la soixantaine, pas franchement séduisant, mais également l’un des plus gros – sans mauvais jeu de mot – producteur hollywoodien. Vous avez le pouvoir de faire et de défaire la carrière de jeunes filles séduisantes qui vous seraient, autrement, inaccessibles. Ça tombe bien, vous êtes également obsédé sexuel(1). Aujourd’hui, vous avez rendez-vous avec une jeune actrice américaine, officiellement, pour parler de l’écriture d’un scénario. Après un repas, dans un restaurant chic, vous vous dirigez ensemble vers vos bureaux. En chemin, elle vous fait promettre une chose : « Je veux bien avoir ce rendez-vous avec toi, mais serrons-nous la main que tu ne me toucheras pas. » Vous êtes amusé, vous aimez que la proie vous résiste un peu. Vous vous serrez la main et arrivez dans vos bureaux. Là, sur le canapé, vous faites semblant de vous enthousiasmer pour son film, encore un navet en vue, mais elle a l’air d’apprécier. Pendant ce temps, vous pensez déjà à la suite. Que choisir ? Vous pourriez lui offrir un massage, la forcer à vous regarder prendre une douche, lui proposer du champagne pour la décoincer, vous déshabiller devant elle ou encore vous jeter dessus sans autre cérémonie ; de toute façon, si les choses tournent mal, vous pourrez acheter son silence. Après trente minutes de conversation, vous avez décidé. Vous vous levez soudainement en prétextant vouloir utiliser les toilettes. Dans la salle de bain, après avoir enlevé vos vêtements, au comble de l’excitation, vous passez un simple peignoir et retournez vers la fille. En vous voyant, elle a l’air mal à l’aise. Vous vous en foutez. Votre pénis est à l’air, vous entrez dans le jacuzzi et commencez à vous masturber. Vous insistez pour qu’elle vous regarde. Elle n’y met pas du sien, ça vous énerve. Vous sortez dégoulinant du jacuzzi et vous vous ruez dans sa direction. Vous lui chopez le bras alors qu’elle essaie de prendre son sac à main. Vous la tirez dans la salle de bain. Vous lui assurez que vous voulez seulement qu’elle vous regarde. Si elle le fait, vous lui promettez que vous produirez son film. Mais elle finit par s’enfuir(2). Une de perdue…

La chute du géant de paille

Alors que la peur avait, jusque-là, régné, les agissements du nabab hollywoodien ont connus une fin brutale, le 5 octobre 2017, avec les révélations du New York Times. Mais si le prédateur a chuté, le système perdure, celui même qui lui a garanti le silence pendant vingt longues années. Celui même qui a fait de Weinstein un passage obligé pour toute starlette à qui l’on fait miroiter une célébrité éphémère(3). Hollywood est une des composantes du pouvoir qui, lui, n’est pas prêts de tomber. Cela dit, comment expliquer qu’un homme supposé intouchable se retrouve à terre ? La première piste se trouve en la personne de Ronan Farrow. Fils de Woody Allen et de Mia Farrow, il signe l’enquête sur Harvey Weinstein qui a déclenché cette fulgurante réaction en chaîne(4). Il s’agirait alors de la vendetta personnelle d’un homme qui n’en est pas à sa première dénonciation de violences sexuelles. Il n’a, en effet, jamais pardonné à son père d’avoir épousé la fille adoptive de sa mère : Soon-li. De plus, il n’a cessé de défendre Dylan, une autre sœur adoptive, lorsqu’elle prétendait avoir été agressée sexuellement, à l’âge de 7 ans, par le cinéaste. Ce même Woody Allen qui se dit, aujourd’hui, « triste pour Harvey »(5). Le cinéaste qui a déjà collaboré avec le producteur déchu, prétend pourtant ne pas avoir été au courant et craint désormais que l’affaire ne tourne à la « chasse aux sorcières ». Si l’argument peut se tenir, il a des limites, les sorcières n’existant pas, contrairement aux prédateurs sexuels. L’hypocrisie est le premier réflexe dans ce milieu. A les écouter, personne ne savait et il s’agirait, bien sûr, d’un cas isolé. Cette formule trop bien huilée a heureusement été brisée par Quentin Tarantino. S’il a d’abord parlé de « révélations », le réalisateur a fini par reconnaître avoir été au courant(6). Briser l’omerta mais surtout un des deux piliers de ce système, à savoir l’hypocrisie, est un grand pas en avant.

Si la première hypothèse, celle d’un journaliste qui a fait chuter un géant, tient la route, n’oublions pas que le pouvoir corrompt. Ces hommes puissants ont donc naturellement tendance à cumuler les casseroles. Pourrait-on alors penser qu’Harvey Weinstein a été sacrifié pour cette raison? Ne faisant de Ronan Farrow qu’un rouage du système ? En effet, si certains individus isolés, soucieux des retombées d’une telle affaire sur leur personne, essaient de sauver le soldat Weinstein, le système dans sa globalité lui est tombé dessus comme un seul homme.

Balance ton point Godwin

Le système sait rebondir. Qu’il ait provoqué la chute du producteur véreux ou qu’il ne fasse qu’y répondre, la stratégie est simple : faire porter les torts à un seul homme, en faire un cas isolé à Hollywood, et, en même temps, faire porter les torts à tous les hommes. En effet, le mouvement #BalanceTonPorc, s’il peut sembler partir d’une bonne intention, a pour finalité de faire apparaître l’homme comme étant un porc par nature. Le problème se situerait donc là, au lieu de se trouver dans le système. Même si certains parlent de « fait social », il s’agit encore une fois de généraliser ce phénomène à toute la société, sans distinction, ou de remettre la faute sur les comportements « hétéro normés »(7). Le problème du viol se voit remplacé par le harcèlement de rue. La libération de la parole des femmes est une bonne chose, mais les dénonciations publiques et souvent anonymes des agresseurs ont un arrière-goût de délation. Il serait aisé de faire un parallèle avec la deuxième guerre mondiale, comme Eric Zemmour(8), pourtant le sujet n’est pas là. Le fait que les femmes se servent de Twitter pour balancer leurs agresseurs pourrait n’être qu’un signe de leur impuissance dans le monde réel. Quant au fait que des hommes se transforment en porcs, cela pourrait n’être qu’un signe de leur incapacité à draguer. Cette activité nécessitant un certain bagage culturel, social et la maîtrise du langage. Harvey Weinstein ne doit donc pas devenir le symbole de l’homme hétérosexuel. Il est le symbole d’une clique hollywoodienne, il est l’arbre qui cache la forêt. Les hommes comme les femmes doivent rester unis face à ce système destructeur.

Dorian Briggen

1) https://www.lematin.ch/monde/Harvey-Weinstein-voulait-se-soigner-en-Suisse/story/17512553
2) https://www.huffingtonpost.com/entry/harvey-weinstein-louisette-geiss_us_59dd0bffe4b01df09b768d84
3) http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2017/10/13/sexe-pouvoir-et-silence-complice_5200224_1655027.html
4) http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/10/13/ronan-farrow-le-tombeur-d-harvey-weinstein_5200274_3476.html
5) http://www.lefigaro.fr/culture/2017/10/16/03004-20171016ARTFIG00133-affaire-weinstein-woody-allen-se-dit-triste-pour-harvey.php
6) https://www.letemps.ch/culture/2017/10/20/quentin-tarantino-reconnait-quil-savait-harvey-weinstein
7) http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/10/25/balancetonporc-derriere-la-polemique-un-fait-social_5205693_4401467.html
8) http://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/video-pour-eric-zemmour-balancetonporc-equivaut-balance-ton-juif/