AVS, la solution qui cache une montagne de problème…

Affiche de la votation de 1925 sur la création de l’AVS, refusée par le peuple et par les cantons. (source : wikipedia)

Depuis 1948, le premier pilier, celui de l’AVS, est devenu l’une des bases fondamentales de la sécurité sociale en Suisse. Le système des trois piliers, unique dans le monde, couvre les retraites et implique l’Etat fédéral dans la gestion de la survie financière à proprement parler des personnes du 3ème âge en Suisse. Mais nombreuses sont les questions qui se posent sur la vitalité future de ce système ingénieux, mais qui recèle de problématiques tant liées à son financement, qu’à l’évolution de la société. Cet article, en s’appuyant notamment sur la conférence du 14 novembre 2017 donnée par l’organisme Uthink en collaboration avec Cospol à l’Université de Lausanne, propose de relater de l’histoire de l’AVS et des défis qui se posent pour la pérennisation de ce système qui se veut égalitaire, responsable et bien pensé.

Un historique en trois parties

Nous considérerons que l’histoire de l’AVS se déroule en trois grandes phases – nous laisserons volontairement de côté toutes les votations sur la thématique précédentes à 1945, qui ne nous semblent pas pertinentes à aborder dans cet article – la phase de création et d’assise du système de 1945 à 1970, le tournant 1970-1997 avec les dernières révisions réussies et les baby boomers, et la phase dite « complexe » de 1997 à aujourd’hui, dernière phase qui sera abordée de manière plus générale dans l’ensemble de l’article. L’on ne s’attardera pas sur la première phase, mais elle reste tout de même importante, car l’on observe que le système de l’AVS peut être également calqué sur les mentalités, à savoir complètement différentes entre 1948 et celle de nos jours. La relation sociale des individus a totalement changé, passant d’une société fondamentalement altruiste et respectueuse des aînés à une plus laxiste et individualiste. Les facteurs de ratio ont également profondément changé en ce qui concerne notamment le ratio relationnel « actifs-retraités ».

A partir de 1970, prolongement des mouvements sociaux de 1968, la société a changé drastiquement, en matière de relation sociale, de situation financière et de rapports intergénérationnels. Les salaires, et donc le pouvoir d’achat, vont vers l’augmentation et avec celle-ci s’accompagne celles des charges sociales.

Vers une limite du système ?

Si ce système est une manière de faire unique à l’international et a vu son efficacité prévaloir depuis sa création en 1948, l’AVS arrive à ses limites. Comme on a pu le voir plus haut, de nombreux changements moraux et financiers pourraient avoir raison du 1er pilier et de fait du système des retraites en Suisse dans son ensemble. Cela s’explique par un changement profond des mœurs notamment. Le rapport intergénérationnel entre personnes du 3ème âge et les plus jeunes a changé. Si dans les années 1950, il paraissait normal de s’occuper des vieilles générations et de pourvoir aux besoins des aînés, il n’en est plus de même pour tous aujourd’hui. Pour beaucoup, payer les cotisations sociales prélevées sur le salaire est devenu un poids conséquent, plus qu’une contribution. La culture et les mœurs sont à l’individualisme et non plus à l’altruisme du geste de responsabilité sociale.

Un autre problème se pose, celui du ratio entre travailleurs et retraités. En effet, les progrès technologiques ont révolutionnés le domaine de la médecine et de la santé en général, sensibilisant de fait les gens mieux informés quant à ces problématiques et prolongeant donc grandement l’espérance de vie. L’on est passé en effet d’une espérance de 71 ans en moyenne en 1960 à près de 83 ans en 2015 en Suisse (1). Cette augmentation n’est donc pas sans conséquence sur le régime financier des retraites qui voit donc les réserves devoir soutenir une espérance de vie de 12 ans plus longues. De plus, la population possède aujourd’hui un niveau d’études en hausse constante, ce qui sensibilise encore plus conséquemment les gens aux problèmes liés à la santé. De fait, la période de la retraite dure donc plus longtemps. Mais de l’autre côté, une plus grande part de la population se consacre à une expérience académique, les études et les formations deviennent de plus en plus variées et donc en conséquence sensiblement plus longues, on entre donc dans la vie active plus tard. Beaucoup de jeunes commencent leur vie active à 30 ans passé parfois, cela représente donc un niveau de cotisations en diminution partielle. Le ratio « actifs-retraités » en vient à donc être sensiblement déséquilibré.

Dernière grande problématique, celle de l’environnement politique. On le remarque aisément avec les révisions de l’AVS, toutes les révisions s’étant déroulées jusqu’en 1997 ont été acceptées – révisions marquées par de nombreux progrès et ajouts comme l’introduction du capital LPP (second pilier) – et celles suivant 1997 jusqu’à la dernière révision de septembre 2017 ont été refusées (2). Si le système des retraites et de l’AVS s’est établi dans le contexte des Trente Glorieuses, et d’une époque favorable aux socialismes – rappelons en effet que, contextuellement, l’époque est à la fin du nazisme et à l’opposition forte aux mouvements d’extrême-droite, la politique s’oriente donc vers les progrès sociaux chers à la gauche – notre temps est marqué par un retour des droites nationalistes qui s’opposent aux politiques socialistes et marquées à gauche et donc de fait à la politique des retraites notamment qui est un des piliers principaux de la ligne du PS en Suisse. L’éclatement du centre politique, dont tous les partis recherchent la même clientèle mais avec des positions différentes ajoute à la complexité de trouver une majorité solide au sein des Chambres Fédérales. L’époque est donc au scepticisme quant au système de l’AVS qui s’avère montrer ses limites et il apparaît donc plus facile de le torpiller au cœur, plutôt que de réfléchir à une solution d’ensemble…

Des solutions, mais avec des bémols…

Vouloir sauver ce système, c’est consentir à des sacrifices. Mais jusqu’à quel point la population active serait-elle prête à une ponction supplémentaire sur les salaires ? Parlons même de la TVA, dont le peuple suisse a refusé l’augmentation lors de la dernière votation de septembre 2017. La majorité se révélait pourtant minime, à peine 50.05% (3), montrant tout de même une grande hésitation au sein des votants sur le fait d’accepter ou non des ponctions supplémentaires.

Plusieurs autres solutions se présentent tout de même. Le marché du travail en Suisse se porte très bien en comparaison avec celui de nombreux autres pays européens qui voient leur taux de chômage augmenter légèrement ou rester constant et ne pas diminuer. L’essor économique de la Suisse permet donc de voir un futur positif pour l’AVS, mais le système n’est pas à l’abri d’une crise financière, surtout si celle-ci devait se révéler plus destructrice que des crises comme le Krach de 1929 ou la crise des subprimes de 2008. Malgré tout, la situation générale semble tendre à l’optimisme plutôt qu’à une période pessimiste.

Un autre dénouement serait le fait que les migrants constituent un potentiel intéressant à exploiter au niveau du marché du travail, mais là encore, il faut réfléchir que si les migrants participent au système actuel, ils vont à leur tour devenir des retraités et donc en dépendre, tout comme commencent déjà à en user les vagues de migration des années 1950-1970 – à savoir notamment les Portugais, Espagnols et Italiens – qui arrivent au bout de leur vie active ou sont déjà retraités depuis peu.

Il est nécessaire également de faire participer les retraités dans l’effort de sauvegarde de l’AVS. On notera que ceux-ci possèdent environ 80% du patrimoine en Suisse, une solution serait donc une redistribution générationnelle au nom du principe de solidarité sociale altruiste dans le sens vieilles générations-jeunes actifs. On remarque en effet dans un contexte général qu’il devient de plus en plus difficile pour les personnes en emploi actuellement d’acquérir des biens immobiliers, signe d’une mauvaise répartition du patrimoine. A l’inverse, les actifs devraient veiller à limiter l’utilisation de leur capital LPP, ce qui conduit à une tendance à jeter les retraités de plus de 70 ans dans les bras de l’aide sociale, ce qui augmente donc les coûts de la protection sociale en Suisse. On observera également que les vieilles générations s’investissent toujours lors de la retraite. En effet, l’INED, l’Institut national français en études démographiques, qui effectue des enquêtes tant sur son propre territoire qu’au sein des populations mondiales, a statué que depuis 2003 la moitié des retraités recherchent de nouvelles activités à savoir des travaux à temps partiel, du bénévolat ou des activités au profit de la collectivité publique, ce qui permet de décharger les jeunes actifs de certaines charges, création par exemple de sociétés de conseil pour les jeunes en Suisse Alémanique. Il est donc nécessaire de veiller à favoriser le travail et autres activités post-retraite – adaptation des horaires, développement des activités à temps partiel, et autres mesures appropriées – en Suisse. Ces dernières solutions impliquant les retraités sont innovantes, mais se pose la nécessité de se mettre en question sur la position du pouvoir politique et de la population dans son ensemble sur ce genre de mesures. Sont-elles capables de passer la rampe ?

Constat

Si le système de l’AVS est innovant et unique au niveau mondial, son futur est mis dans une difficulté certaine. Or, l’on n’a pas abordé les initiatives précédents la création de l’AVS en 1948, notamment celles de 1925 et de 1931, qui posaient la question du financement de l’Assurance Vieillesse et Survivants par les taxes sur le tabac et les alcools, ainsi que les bénéfices de guerre. Il faudra éventuellement penser à remettre à l’ordre du jour la quote-part que ces moyens de financement représentent dans l’apport économique à l’AVS. On a vu également que de nombreuses autres solutions s’offrent pour proroger l’Assurance Vieillesse et Survivants en Suisse, et si elles sont pensées et appliquées ensemble, le système pourra continuer à se vouloir viable et sain. Mais les réserves fédérales pour l’AVS seront épuisées d’ici 2030, il est donc nécessaire que les partis s’entendent dans les plus brefs délais sur un dénouement favorable. Pourtant, au vu de la situation politique exposée en amont, l’avenir semble plus qu’incertain…

Rédaction : Gabriel Delabays

Sources :

(1) https://data.worldbank.org/indicator/SP.DYN.LE00.IN

(2) https://www.bsv.admin.ch/bsv/fr/home/assurances-sociales/ahv/reformes- et-revisions/ahv-projekte-archiv.html

(3) https://www.rts.ch/info/suisse/8940526-retour- sur-les- moments-forts- du-rejet- de-la-reforme-des- retraites.html