{"id":11447,"date":"2024-11-11T10:59:37","date_gmt":"2024-11-11T09:59:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/?p=11447"},"modified":"2024-12-16T11:20:06","modified_gmt":"2024-12-16T10:20:06","slug":"des-disparus-pas-comme-les-autres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/des-disparus-pas-comme-les-autres\/","title":{"rendered":"Des disparus pas comme les autres"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Issu d\u2019un projet financ\u00e9 par le FNS, un livre dirig\u00e9 par la psychologue Muriel Katz \u00e9claire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une trentaine de personnes exil\u00e9es en Suisse et toujours en qu\u00eate de proches disparus sous les dictatures sud-am\u00e9ricaines entre 1960 et 1990.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de s\u2019adresser \u00e0 un mort ou de conserver pr\u00e8s de soi certains objets associ\u00e9s au cher disparu semble assez r\u00e9pandue. Mais qu\u2019en est-il quand le disparu, englouti dans les noirs secrets de la dictature, ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 avec certitude comme d\u00e9c\u00e9d\u00e9&nbsp;? Comment prendre soin de lui \/ elle \u00e0 travers un temps jamais achev\u00e9, comment poursuivre d\u2019une autre mani\u00e8re son combat, comment retrouver sa trace syst\u00e9matiquement effac\u00e9e, rappeler pour soi son existence, sensibiliser une soci\u00e9t\u00e9 oublieuse et traumatis\u00e9e, se battre contre l\u2019impunit\u00e9, transmettre son souvenir \u00e0 sa descendance de mani\u00e8re vivante, active, sans que la m\u00e9moire ne se mue en fardeau&nbsp;? Autant de questions et de r\u00e9ponses qui courent dans les pages d\u2019un ouvrage intitul\u00e9&nbsp;<em>Rompre le silence d\u2019\u00c9tat,<\/em>&nbsp;issu d\u2019une \u00e9tude men\u00e9e \u00e0 l\u2019Institut de psychologie par Muriel Katz, Manon Bourguignon et Alice Dermitzel.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Meurtri\u00e8re op\u00e9ration Condor<\/h5>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il faut se replacer \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la&nbsp;Guerre froide&nbsp;\u00bb, commence Muriel Katz. Quand la propagande anticommuniste jetait la honte sur les opposants politiques, les d\u00e9peignant comme des tra\u00eetres et des terroristes, quand Cuba en t\u00eate de pont sovi\u00e9tique faisait craindre une contagion dans l&rsquo;esprit des juntes sud-am\u00e9ricaines et que les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques des puissants se drapaient dans une pseudo-d\u00e9fense des \u00ab&nbsp;valeurs catholiques&nbsp;\u00bb et du \u00ab&nbsp;monde libre&nbsp;\u00bb. Le livre rappelle d\u2019abord avec quantit\u00e9 d\u2019informations parfois surr\u00e9alistes (dans notre perception actuelle en tout cas) l\u2019existence d\u2019une op\u00e9ration Condor livrant \u00e0 la vindicte de dictatures connect\u00e9es entre elles \u2013 et chapeaut\u00e9es par les \u00c9tats-Unis \u2013 des militants, voire de simples citoyens, arr\u00eat\u00e9s, tortur\u00e9s, d\u00e9tenus, jamais lib\u00e9r\u00e9s pour certains, sans doute assassin\u00e9s, pouss\u00e9s du haut d\u2019un avion, ou transf\u00e9r\u00e9s d\u2019un pays signataire du pacte Condor \u00e0 un autre, disparus contre leur gr\u00e9, effac\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le crime et sa n\u00e9gation<\/strong><\/h5>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;On peut dire que les institutions d\u00e9mocratiques qui r\u00e9gulent les relations entre citoyens voient leur fonction de garant protecteur voler en \u00e9clats&nbsp;et que ce d\u00e9mant\u00e8lement du cadre institutionnel a lev\u00e9 le tabou de la d\u00e9tention arbitraire, de la torture, de la chosification des personnes, du cynisme pur, de la d\u00e9sinformation, de la perp\u00e9tration du meurtre et de sa n\u00e9gation d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la cha\u00eene de commandement et d\u2019ex\u00e9cution&nbsp;\u00bb, r\u00e9sume Muriel Katz. Aujourd\u2019hui encore, tous les \u00c9tats concern\u00e9s n\u2019ont pas officiellement reconnu les crimes commis alors par leurs repr\u00e9sentants. \u00ab&nbsp;Les proches ont d\u00fb mener leur propre enqu\u00eate, recherchant la moindre trace aupr\u00e8s d\u2019anciens d\u00e9tenus, de t\u00e9moins directs, un travail immense \u00e9tant donn\u00e9 le caract\u00e8re clandestin de ces atrocit\u00e9s orchestr\u00e9es de main de ma\u00eetre et syst\u00e9matiquement effac\u00e9es&nbsp;\u00bb, d\u00e9crit la psychologue. Comme le montre ce livre, les choses avancent, cependant, et le levier essentiel de ce changement reste la parole des proches, t\u00e9moignages individuels aupr\u00e8s d\u2019instances nationales ou internationales, exp\u00e9riences partag\u00e9es au sein d\u2019associations d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la d\u00e9fense des droits humains et m\u00eame cr\u00e9ation artistique (livres, spectacles, films&#8230;).<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un traumatisme encore palpable<\/strong><\/h5>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrage analyse au plus pr\u00e8s le discours de proches \u00e9tablis en Suisse, victimes indirectes ou elles-m\u00eames rescap\u00e9es, militants longtemps stigmatis\u00e9s et isol\u00e9s dans leur propre pays en raison de leur engagement politique, ou descendants souvent n\u00e9s en exil mais toujours porteurs de la m\u00e9moire du crime impuni, tous investis d\u2019une mission, habit\u00e9s par un visage, un nom, une volont\u00e9 d\u2019\u00e9crire enfin le dernier chapitre d\u2019un livre toujours ouvert, pour rendre justice au disparu et retrouver le cours de sa propre vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Charg\u00e9e de mener ces entretiens, Manon Bourguignon a \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9e par \u00ab&nbsp;le traumatisme encore palpable&nbsp;50&nbsp;ans apr\u00e8s les faits&nbsp;\u00bb, associ\u00e9 \u00e0 un deuil en suspens, mais aussi \u00e0 une \u00ab&nbsp;grave crise de confiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des institutions, et parfois du simple voisin \u00e9ventuellement d\u00e9nonciateur&nbsp;\u00bb, d\u2019o\u00f9 l\u2019importance de retisser des liens entre proches de disparus et avec la soci\u00e9t\u00e9 concern\u00e9e. \u00ab&nbsp;J\u2019ai pu ressentir moi aussi ce d\u00e9go\u00fbt, m\u00eame par procuration, car \u00e0 l\u2019origine de cette brutalit\u00e9 sans nom on voit qu\u2019il y avait des humains.&nbsp;\u00bb Les chercheuses ont mis en place un dispositif d\u2019\u00e9coute, faisant le point entre elles apr\u00e8s les entretiens, et b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une supervision financ\u00e9e par le FNS.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><strong>Culpabilit\u00e9&#8230; des victimes<\/strong><\/h5>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pour les proches contemporains des disparus ou descendants, le fait de pouvoir t\u00e9moigner dans divers contextes au fil du temps, et de se regrouper au sein d\u2019associations faisant progresser la (re)connaissance de ce crime, est un facteur psychologique b\u00e9n\u00e9fique&nbsp;\u00bb, esquisse Manon Bourguignon, qui pointe le caract\u00e8re pervers d\u2019une situation o\u00f9 les proches peuvent ressentir une forme de culpabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de renoncer \u00e0 chercher et \u00e0 d\u00e9noncer, comme s\u2019ils tuaient eux-m\u00eames un disparu dont l\u2019acte de d\u00e9c\u00e8s n\u2019est pas \u00e9tabli&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pour les auteurs de cette r\u00e9pression politique, il s&rsquo;agissait de renverser la culpabilit\u00e9 de l\u2019Etat sur les victimes et leurs proches. En outre, cette disparition sans retour ni cadavre brouille les fronti\u00e8res entre la vie et la mort&nbsp;\u00bb, souligne la chercheuse. Ce brouillage peut \u00e9galement s&rsquo;av\u00e9rer plus doux, comme on le voit \u00e0 la lecture de l&rsquo;ouvrage, quand une bougie ou une plaque comm\u00e9morative viennent rappeler les disparus, ou que s\u2019instaure entre l\u2019absent et le survivant au sein d\u2019un couple, par exemple, un dialogue sur la vie comme elle va, tout simplement. Le travail de m\u00e9moire vient ainsi soutenir les proches, qui, en cultivant un lien avec la personne disparue, parviennent \u00e0 mieux supporter l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;incertitude. Cette inlassable lutte contre l&rsquo;impunit\u00e9 devient, en outre, une affaire collective exigeant une r\u00e9ponse ad\u00e9quate des autorit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Muriel Katz annonce un \u00e9v\u00e9nement pour accompagner la sortie de ce livre, au terme d\u2019une recherche sur les disparitions forc\u00e9es men\u00e9e ces quatre derni\u00e8res ann\u00e9es. Elle souligne l\u2019actualit\u00e9 h\u00e9las toujours criante de ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans le monde o\u00f9 dictatures et \u00c9tats en guerre, ou d\u00e9faillants, n\u2019assurent pas l\u2019\u00e9l\u00e9mentaire protection physique des personnes.<em><\/em><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-group has-light-background-background-color has-background\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p><em>Rompre le silence d\u2019\u00c9tat,<\/em>&nbsp;par Muriel Katz, Manon Bourguignon et Alice Dermitzel, Antipodes, 2024<\/p>\n\n\n\n<p>Symposium,\u00a0jeudi 5 d\u00e9cembre 2024 de 17h30 \u00e0 20h\u00a0(Amphimax 412), sur <a href=\"https:\/\/agenda.unil.ch\/display\/1728984775288\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">inscription<\/a><\/p>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La psychologue Muriel Katz \u00e9claire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une trentaine d&rsquo;exil\u00e9s toujours en qu\u00eate de proches disparus sous les dictatures sud-am\u00e9ricaines entre 1960 et 1990.<\/p>\n","protected":false},"author":1002082,"featured_media":11405,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[128,163,120,9,109,110],"tags":[],"class_list":{"0":"post-11447","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-criminologie","8":"category-histoire","9":"category-le-coin-des-livres","10":"category-recherche","11":"category-sante","12":"category-societe"},"uagb_featured_image_src":{"full":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",1200,700,false],"thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612-150x150.jpg",150,150,true],"medium":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612-300x175.jpg",300,175,true],"medium_large":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612-768x448.jpg",580,338,true],"large":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612-1024x597.jpg",580,338,true],"1536x1536":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",1200,700,false],"2048x2048":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",1200,700,false],"post-thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",1200,700,false],"chaplin_preview_image_low_resolution":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612-540x315.jpg",540,315,true],"chaplin_preview_image_high_resolution":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612-1080x630.jpg",1080,630,true],"chaplin_fullscreen":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",1200,700,false],"gform-image-choice-sm":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",300,175,false],"gform-image-choice-md":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",400,233,false],"gform-image-choice-lg":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",600,350,false],"mailpoet_newsletter_max":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/11\/muriel_katz-7612.jpg",1200,700,false]},"uagb_author_info":{"display_name":"Nadine Richon Salzmann","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/author\/nrichon\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"La psychologue Muriel Katz \u00e9claire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une trentaine d'exil\u00e9s toujours en qu\u00eate de proches disparus sous les dictatures sud-am\u00e9ricaines entre 1960 et 1990.","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11447","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002082"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11447"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11447\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11586,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11447\/revisions\/11586"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11405"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11447"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11447"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11447"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}