{"id":10850,"date":"2024-09-23T14:34:30","date_gmt":"2024-09-23T12:34:30","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/?p=10850"},"modified":"2024-11-11T12:30:12","modified_gmt":"2024-11-11T11:30:12","slug":"hitler-est-entre-a-craiova","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/hitler-est-entre-a-craiova\/","title":{"rendered":"\u00abHitler est entr\u00e9 \u00e0 Craiova\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Ce sont de petits commer\u00e7ants juifs ballott\u00e9s dans une Roumanie englobant alors la Bessarabie et la Transnistrie. Moldaves et ukrainiens de nos jours, ces lieux forment une \u00ab\u00a0g\u00e9ographie des t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb,<em>\u00a0<\/em>d\u00e9voil\u00e9e par Marta Caraion, h\u00e9riti\u00e8re de souvenirs qu\u2019elle a patiemment reconstruits.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On perd la trace du grand-p\u00e8re de Marta Caraion en avril 1942, au bord d\u2019une fosse o\u00f9 il sombre parmi d\u2019innombrables autres&nbsp;juifs massacr\u00e9s en Transnistrie par les fascistes roumains alli\u00e9s de l\u2019Allemagne nazie. Pratiquement jusqu\u2019au bout, Isidor Berman, commer\u00e7ant optimiste mais peu avis\u00e9 \u2013 heureusement mari\u00e9 \u00e0 l\u2019efficace Sprinta, belle femme \u00e9duqu\u00e9e et d\u00e9termin\u00e9e \u00ad\u2013 aura conserv\u00e9 sa foi en l\u2019humanit\u00e9, alors m\u00eame que la haine, la rapine et la destruction s\u2019abattent sur les juifs de Roumanie. De fait, quelques Roumains, Ukrainiens et Sovi\u00e9tiques bienveillants, et rares, ont jalonn\u00e9 la route d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e des Berman. Sur le plan collectif, la moiti\u00e9 des&nbsp;juifs de Roumanie survivent \u00e0 la guerre. Les&nbsp;juifs de Bessarabie et de Transnistrie n\u2019eurent pas m\u00eame une chance sur deux.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Fuir et fuir encore<\/h5>\n\n\n\n<p>Un an apr\u00e8s la naissance de Valentina, les&nbsp;juifs russophones Isidor et Sprinta tentent leur chance \u00e0 Paris, o\u00f9 ils demeurent entre 1928 et 1934. Malgr\u00e9 l\u2019expulsion qui a suivi, ce s\u00e9jour parisien porte pour la petite Valentina l\u2019ind\u00e9l\u00e9bile trace du bonheur. Avec une douceur qui tranche sur les t\u00e9n\u00e8bres, sa fille Marta Caraion rappelle aujourd&rsquo;hui le souvenir \u00e9vanescent du grand-p\u00e8re maternel de Valentina ; profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans le juda\u00efsme, cet homme isol\u00e9 mourra \u00e0 Paris peu apr\u00e8s l&rsquo;expulsion de sa famille&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour sa part, arriv\u00e9e en Suisse avec ses parents Ion et Valentina Caraion, \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1981, Marta go\u00fbte depuis ses&nbsp;14&nbsp;ans \u00e0 une s\u00e9curit\u00e9 durable&nbsp;; devenue Suissesse, enseignant la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019UNIL, elle ne retrouvera Bucarest qu\u2019\u00e0 l\u2019effondrement des r\u00e9gimes communistes&nbsp;; \u00e2g\u00e9e de 23 ans, elle va alors explorer les maigres traces laiss\u00e9es par sa grand-m\u00e8re Sprinta, morte seule dans un appartement pill\u00e9 par les voisins, neuf mois seulement apr\u00e8s la fuite salvatrice des Caraion, traqu\u00e9s par la police secr\u00e8te de&nbsp;Ceau\u0219escu.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">D\u2019une dictature \u00e0 l\u2019autre<\/h5>\n\n\n\n<p>Unis dans l\u2019ath\u00e9isme par-del\u00e0 leurs ancrages initiaux \u2013 orthodoxe&nbsp;pour lui, juif pour elle \u2013 Ion et Valentina ont connu la prison, lui comme po\u00e8te dissident, elle pour son soutien \u00e0 la diffusion des \u00e9crits de son mari. En sa jeunesse roumaine, apr\u00e8s l\u2019errance avec sa m\u00e8re dans cette \u00ab&nbsp;g\u00e9ographie des t\u00e9n\u00e8bres&nbsp;\u00bb relat\u00e9e aujourd\u2019hui par Marta, Valentina n\u2019a jamais cru aux pseudo-lueurs d\u2019un communisme acharn\u00e9, apr\u00e8s la guerre, \u00e0 imposer en Roumanie un r\u00e9cit o\u00f9 la m\u00e9moire des&nbsp;juifs pers\u00e9cut\u00e9s et massacr\u00e9s entache l\u2019id\u00e9e d\u2019un peuple roumain pur (victime de ses dirigeants fascistes), dont il fallait oublier les violences antis\u00e9mites ancr\u00e9es dans une brutale aspiration \u00e0 tuer et \u00e0 voler, glorifi\u00e9e par la qu\u00eate d\u2019une identit\u00e9 chr\u00e9tienne \u00ab&nbsp;pure&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Marta Caraion attaque ce mythe de front et n\u2019\u00e9pargne personne&nbsp;:&nbsp;soldatesque, civils, ex\u00e9cuteurs de tous horizons, violeurs, donneurs d\u2019ordres, pogromistes improvis\u00e9s, sauveurs ambigus, nul n\u2019\u00e9chappe \u00e0 sa qu\u00eate personnelle et historique, servie par la pr\u00e9cision d\u2019une pens\u00e9e et d\u2019une \u00e9criture qui saisissent le lecteur et ne le l\u00e2chent pas malgr\u00e9 l\u2019horreur qui r\u00e9vulse.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Les derniers mots de Valentina<\/h5>\n\n\n\n<p>Valentina mourra en Suisse, en 2016, laissant un t\u00e9moignage \u00e9crit de sa travers\u00e9e de la guerre marqu\u00e9e par un va-et-vient \u00e9perdu \u00e0 travers le pays, au gr\u00e9 des rumeurs, des menaces, des d\u00e9portations, des marches de la mort et des massacres perp\u00e9tr\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e roumaine, ses inspirateurs nazis et ses complices ukrainiens. \u00ab&nbsp;Hitler est entr\u00e9 \u00e0 Craiova&nbsp;\u00bb seront les derni\u00e8res paroles claires que prononcera, en son grand \u00e2ge embrum\u00e9, cette \u00e9ternelle rescap\u00e9e attach\u00e9e au souvenir de Sprinta, sa m\u00e8re courage revenue des enfers avec elle, puis abandonn\u00e9e sous le rideau de fer \u00e0 Bucarest pour que puisse vivre libre l\u2019adolescente Marta.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Du t\u00e9moignage maternel \u00e0 l\u2019enqu\u00eate filiale<\/h5>\n\n\n\n<p>Dans&nbsp;<em>G\u00e9ographie des t\u00e9n\u00e8bres,<\/em>&nbsp;Marta Caraion se saisit aujourd&rsquo;hui du r\u00e9cit de sa m\u00e8re pour remonter le temps jusqu\u2019\u00e0 l\u2019enfance du grand-p\u00e8re Isidor, d\u00e9j\u00e0 menac\u00e9 par les pogroms de la Russie pr\u00e9 et postl\u00e9niniste, bien avant la Shoah, et jamais revenu, lui, du cauchemar nazi de la roumaine Transnistrie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enqu\u00eatrice cherche dans les archives, sur les photos et les objets d\u2019hier si rares, dans les r\u00e9cits d\u2019auteurs juifs ou non, dans les tours et d\u00e9tours de la m\u00e9moire \u2013 celle de Valentina mais aussi de la sienne des ann\u00e9es plus tard \u2013&nbsp;et jusque dans les occasions manqu\u00e9es de faire parler Sprinta, \u00e0 reproduire un contexte propre \u00e0 \u00e9clairer des d\u00e9cisions prises dans l\u2019urgence d\u2019une trag\u00e9die dont nul ne poss\u00e9dait alors tous les contours et qui fut, par la suite, volontairement ou paresseusement occult\u00e9e de l\u2019Histoire.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">D\u2019un massacre \u00e0 l\u2019autre<\/h5>\n\n\n\n<p>Parmi toutes les exactions d\u00e9crites, il est difficile de n\u2019en retenir qu\u2019une seule, on peut penser cependant \u00e0 celle qui a suivi l\u2019explosion de l\u2019\u00e9tat-major roumain du 22 octobre 1941, alors que les Sovi\u00e9tiques chass\u00e9s d\u2019Odessa par l\u2019arm\u00e9e du fasciste Antonescu cherchent \u00e0 d\u00e9truire la ville pour n\u2019en laisser que des ruines. Le travail de minage russe r\u00e9it\u00e8re un pr\u00e9c\u00e9dent attentat contre la Kommandantur allemande.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Suivant l\u2019exemple des Allemands qui r\u00e9pliquent, \u00e0 Kiev, par le massacre de plusieurs dizaines de milliers de&nbsp;juifs au ravin de Babi Yar, le mar\u00e9chal Antonescu d\u00e9clenche un mouvement de repr\u00e9sailles calcul\u00e9 et chiffr\u00e9 (&#8230;).&nbsp;Entre octobre 1941 et avril 1942, en trois \u00e9tapes distinctes, les&nbsp;juifs seront liquid\u00e9s.&nbsp;\u00bb Plus loin, Marta Caraion pr\u00e9cise que vingt-cinq \u00e0 trente mille Juifs sont ex\u00e9cut\u00e9s en deux jours, de toutes les mani\u00e8res possibles comme&nbsp;en&nbsp;tant d\u2019autres occasions atroces \u00e0 travers cette \u00e9ph\u00e9m\u00e8re autant que sinistre Transnistrie, dont Odessa est alors la capitale. Entre la terreur bolchevique et la dictature fasciste, les&nbsp;juifs repr\u00e9sentent toujours une cible de choix, d\u00e9sarm\u00e9e et impuissante, qu\u2019on prend un soin maniaque \u00e0 d\u00e9crire comme hideuse et mena\u00e7ante.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">La machine \u00e0 coudre<\/h5>\n\n\n\n<p>L\u2019autrice pointe, \u00e0 partir de sa propre famille et de \u00ab&nbsp;petits faits incrust\u00e9s dans la grande Histoire&nbsp;\u00bb, cet antis\u00e9mitisme toujours renouvel\u00e9 qui prend, en certaines circonstances, une tournure pogromiste. Cette enqu\u00eate passe aussi par des fables familiales et des objets salvateurs, qui t\u00e9moignent d\u2019une existence disparue mais qui fut v\u00e9cue dans la banalit\u00e9, la douceur ou la cruaut\u00e9 des jours. Parmi ces traces, tant\u00f4t \u00e9vapor\u00e9es et tant\u00f4t palpables, tr\u00f4ne une machine \u00e0 coudre. Et c\u2019est bien \u00e0 retisser la trame d\u00e9chir\u00e9e d\u2019une transmission familiale et historique que s\u2019attache Marta Caraion&nbsp;; son livre fait \u00e9cho alors aux travaux de couture minutieusement effectu\u00e9s par la grand-m\u00e8re Sprinta pour traverser les t\u00e9n\u00e8bres et se mettre avec les siens \u00e0 l\u2019abri.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p class=\"has-border-background-color has-background\"><em>G\u00e9ographie des t\u00e9n\u00e8bres, Bucarest \u2013 Transnistrie \u2013 Odessa, 1941-1981,<\/em>&nbsp;par Marta Caraion, Fayard, 2024<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 partir de sa propre famille endeuill\u00e9e, Marta Caraion d\u00e9voile un pan m\u00e9connu de l\u2019antis\u00e9mitisme pogromiste h\u00e9las toujours renouvel\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1002082,"featured_media":10844,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[120,106],"tags":[144,121],"class_list":{"0":"post-10850","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-le-coin-des-livres","8":"category-lettres","9":"tag-histoire","10":"tag-livre"},"uagb_featured_image_src":{"full":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",1200,700,false],"thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686-150x150.jpg",150,150,true],"medium":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686-300x175.jpg",300,175,true],"medium_large":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686-768x448.jpg",580,338,true],"large":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686-1024x597.jpg",580,338,true],"1536x1536":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",1200,700,false],"2048x2048":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",1200,700,false],"post-thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",1200,700,false],"chaplin_preview_image_low_resolution":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686-540x315.jpg",540,315,true],"chaplin_preview_image_high_resolution":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686-1080x630.jpg",1080,630,true],"chaplin_fullscreen":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",1200,700,false],"gform-image-choice-sm":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",300,175,false],"gform-image-choice-md":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",400,233,false],"gform-image-choice-lg":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",600,350,false],"mailpoet_newsletter_max":["https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/files\/2024\/09\/marta_caraion-4686.jpg",1200,700,false]},"uagb_author_info":{"display_name":"Nadine Richon Salzmann","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/author\/nrichon\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"\u00c0 partir de sa propre famille endeuill\u00e9e, Marta Caraion d\u00e9voile un pan m\u00e9connu de l\u2019antis\u00e9mitisme pogromiste h\u00e9las toujours renouvel\u00e9.","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10850","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002082"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10850"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10850\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11087,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10850\/revisions\/11087"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/media\/10844"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10850"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10850"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/uniscope\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10850"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}