Quelques réflexions sur la télévision, Jean-Jacques Lagrange

A l’issue de la votation contre No Billag, le réalisateur Jean-Jacques Lagrange livre quelques réflexions sur les évolutions de la Télévision Suisse Romande. Ce pionnier de la télévision met en parallèle les premières années d’existence du média et le tournant que ses professionnels vivent aujourd’hui: après la création de la télévision en 1954, il s’agit maintenant de la réinventer.

Par Roxane Gray, mars 2018

Jean-Jacques Lagrange à l’école de la télévision, Notrehistoire.ch

 

Jean-Jacques Lagrange a été réalisateur pour la Télévision Suisse Romande (TSR) de 1954 à 1994. Il en perpétue aujourd’hui la mémoire, en partageant, notamment sur le site Notrehistoire.ch, récits et témoignages sur ses années de télévision. Ce réalisateur a, non seulement suivi, mais également accompagné et pensé les transformations successives de la télévision. En témoignent son exposé consacré aux nouvelles techniques de reportage « De la Bolex à la Microcam » présenté en 1978 lors de la Quinzaine de la télévision, mais aussi la production de nombreux écrits. Citons, pour exemples, l’article « La télévision en Suisse Romande » paru dans l’Annuaire de la Nouvelle Société Helvétique en 1968 ; l’ « Etude sur le métier de réalisateur et de producteur » rédigée l’année suivante ou encore le rapport « Prévoir l’avenir » produit en 1976.

Par le prisme de ses écrits destinés aux professionnels de la TSR comme à son public et de ses participations à des rencontres nationales et internationales, ce chef des réalisateurs a pris part aux réflexions, aux discussions ainsi qu’aux expérimentations portant sur les transformations techniques et organisationnelles de la télévision et des métiers qui la constituent. Le 5 mars 2018, au lendemain de la votation contre No Billag, Jean-Jacques Lagrange est revenu, en quelques lignes, sur les évolutions plurielles qu’a connues la télévision suisse. Non pas pour les mythifier mais bien au contraire pour inscrire la réforme que connaît aujourd’hui la SSR dans un temps long, jalonné par des mutations et restructurations constantes.

Photo de Jean-Jacques Lagrange utilisée dans le cadre de l’appel des créateurs culturels contre No Billag

 

Nous publions sur cette page son texte intitulé « Réflexions après le vote du 4 mars » dont voici le contenu:

 

« Le refus par 71,6 % de l’initiative No Billag pour une participation de 54,1 % des citoyens est un véritable plébiscite pour une redevance du service public audiovisuel. Ce vote signifie que les Suisses veulent une information générale et de proximité qui soit indépendante et de qualité, outil nécessaire à notre démocratie directe et ils font confiance au service public SSR. C’est un démenti aux propos du conseiller national UDC et rédacteur en chef de la Weltwoche, Roger Köppel, qui écrivait que « le service public fabrique des fakenews et est une institution étatique, surdimensionnée, surpayée, surestimée et surannée ».

Sans attendre le résultat du vote, le nouveau directeur général de la SSR, Gilles Marchand, a proposé un plan de réforme-choc qui doit adapter la SSR au nouveau monde numérique. Contrairement à ce que disent les initiants qui pensent que la SSR « est un mammouth qui s’est endormi sur l’oreiller de paresse de la redevance », la proposition coup-de-poing de Marchand n’est de loin pas la première réforme de notre radio-tv.

Pour avoir vécu la TSR depuis sa naissance en 1954, je peux témoigner qu’elle n’a fait, en un demi-siècle, que se réformer et s’adapter techniquement. Petit rappel : évoluer de deux heures d’émission par jour à vingt heures quotidiennes, passer du kinescope à l’enregistrement magnétique et du noir-blanc à la couleur, affronter dès 1959 la concurrence des tv étrangères voisines arrosant notre petit pays (situation unique en Europe à ce moment-là), former des dizaines de réalisateurs et spécialistes tv en l’absence d’une école de cinéma, résister plus tard à la concurrence de la tv par câble qui amène un défi de centaines de chaînes, s’adapter aux restructurations du plan Hayek et du plan Andersen, abandonner la pellicule film et prendre le virage de la vidéo légère, du son stéréo, de la radio et de la tv numérique, du montage virtuel, de l’internet, de la TVHD, etc…et finalement fusionner radio et tv tout en produisant un programme généraliste conservant une audience majoritaire de 35% de part de marché est le résultat de l’effort de tout un personnel hautement qualifié qui a assuré une place de choix de la SSR au sein de l’UER. Sans parler des coupes budgétaires et des économies imposées régulièrement aux créateurs de programmes et aux techniciens avec un double slogan : « faire plus avec moins » et « les bonnes idées ne coûtent pas cher ».

Ces soixante-quatre ans d’histoire sont la réponse des professionnels aux partisans néo-liberaux des lois du marché et de la concurrence comme un certain M. Bessard qui affirme que « le service public radio-tv est un outil ringard, non rentable et politiquement dévoyé qui ne peut tenir la cadence de l’initiative et de l’innovation privées ».

 

Dans l’émission après le vote contre No Billag, on a entendu les représentants des partis politiques et des autres médias commenter la réforme Marchand en salivant déjà sur la part supplémentaire qu’ils pourraient tirer de la redevance ou en discutant des limites à mettre au périmètre de la SSR qui devrait se contenter de ce que les privés ne veulent pas faire…ça nous promet de rudes batailles pour l’enjeu politique de la discussion parlementaire à venir !

 

En provoquant un faux débat sur la redevance, l’initiative libertarienne No Billag a vraiment court-circuité le vrai débat planifié ce printemps pour la rédaction d’une nouvelle loi sur les médias qui tienne compte des bouleversement technologiques de l’ère numérique qui nous menacent tous : presse, radio, tv, web, services publics et privés doivent s’allier plutôt que se combattre. Car le paysage suisse des médias n’est pas brillant. La diversité des titres est mise à mal, l’ATS est en crise profonde. Les grands éditeurs fusionnent les rédactions, licencient les journalistes et peinent à assumer leur rôle en matière de débat démocratique, plus préoccupés qu’ils sont à garantir des rendements pour leurs actionnaires sans oublier l’effondrement des revenus publicitaires accaparés par les grandes chaînes étrangères qui, en retour, n’investissent pas un centime dans la production suisse. Chacun lorgne vers un partage de la redevance qui laisserait les miettes à la SSR. Il est pourtant primordial de définir d’abord le mandat de prestations d’un service public plébiscité par les citoyens avant de parler de la mission de la SSR puis éventuellement de toucher à la redevance.

 

Mais, il faut surtout penser à l’enjeu essentiel du XXIe siècle face à ce géant qui menace tous les médias : l’emprise des réseaux sociaux GAFA et de Netflix qui siphonnent déjà 80% des revenus publicitaires mondiaux sur le web, amassent des sommes colossales sans payer d’impôts, veulent devenir producteurs-éditeurs-diffuseurs et colonisent nos vies avec les algorithmes qui en savent plus sur nous que nos plus proches parents.

 

No Billag a été heureusement balayée…mais tout reste à faire ! L’enjeu est aussi grand que celui que nous avons rencontré en créant la télévision suisse il y a soixante-quatre ans ! »

 

Pour consulter les textes de Jean-Jacques Lagrange:

« La télévision en Suisse Romande », Annuaire de la Nouvelle Société Helvétique, 1968.

« Etude sur le métier de réalisateur et de producteur », 12 juin 1969, Fonds « Télévision suisse » PP 525/1919, Archives cantonales vaudoises.

Rapport « Prévoir l’avenir », novembre 1976, extraits consultables dans le dossier de la rétrospective, « Jean-Jacques Lagrange, documentariste. Hommage à l’un des fondateurs de la télévision suisse romande », 1983, Fonds Moritz et Erika de Hadeln, boîte n°187, Cinémathèque suisse.

« Le mirage No Billag », Revue Culture Enjeu, décembre 2017.

« Une Suisse sans voix? », Idée suisse contre No Billag. Réflexions sur le futur de la SSR, 3 février 2018.

« Pourquoi je voterai Non à No Billag », Notrehistoire.ch, 8 février 2018.

 

Quelques références:

« Quatre sages de la SSR livrent leurs idées pour sauver le service public », Le Temps, 12 décembre 2017.

Consulter le blog « Idée suisse contre No Billag. Réflexions sur le futur de la SSR ».

« No Billag », revue CultureEnjeu, numéro 56, décembre 2017.