{"id":552,"date":"2019-02-21T10:54:38","date_gmt":"2019-02-21T09:54:38","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=552"},"modified":"2023-05-27T09:23:46","modified_gmt":"2023-05-27T07:23:46","slug":"monde-narratif-storyworld","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/02\/monde-narratif-storyworld\/","title":{"rendered":"Monde narratif \/ Storyworld"},"content":{"rendered":"<p>Par Ana\u00efs Goudmand<\/p>\n<p>L\u2019expression \u201cmonde narratif\u201d est une traduction du terme \u201c<em>storyworld<\/em>\u201d, issu de la narratologie cognitive. Cette notion reprend partiellement l\u2019approche binaire du r\u00e9cit d\u00e9velopp\u00e9e par les th\u00e9ories formelles du r\u00e9cit (division <em>fabula\/sujet<\/em> chez les formalistes russes, <em>histoire\/discours<\/em> ou <em>histoire\/r\u00e9cit<\/em> chez leurs h\u00e9ritiers structuralistes, sur le mod\u00e8le \u00a0de l\u2019opposition <em>signifiant\/signifi\u00e9<\/em>), mais tente de d\u00e9passer ses limites et incompl\u00e9tudes en s\u2019\u00e9mancipant de la th\u00e9orie bipartite du signe de la linguistique saussurienne, qui tendait \u00e0 \u00e9vacuer la question de la r\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 (voir Herman 2018, Pier 2018). <!--more-->Thomas Pavel a ainsi pu parler d\u2019un \u201cmoratoire\u201d formaliste sur les rapports entre \u201cr\u00e9f\u00e9rence et fictionnalit\u00e9\u201d (Pavel 1988 [1986]). Selon David Herman, les mondes narratifs renvoient aux ph\u00e9nom\u00e8nes de mod\u00e9lisation qui se produisent lors de l\u2019interpr\u00e9tation des r\u00e9cits\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Les mondes narratifs [<em>storyworlds<\/em>] sont des mod\u00e8les mentaux des personnages, des \u00e9v\u00e9nements, des lieux, des motivations et des comportements dans le monde au sein duquel les r\u00e9cepteurs se projettent [\u2026] durant le processus de compr\u00e9hension d\u2019un r\u00e9cit. [\u2026] J\u2019utilise ici le terme <em>monde <\/em>(et <em>monde narratif<\/em>) d\u2019une fa\u00e7on plus ou moins analogue \u00e0 celle dont les linguistes utilisent l\u2019expression <em>mod\u00e8le du discours. <\/em>Un mod\u00e8le du discours peut \u00eatre d\u00e9fini comme une repr\u00e9sentation mentale globale qui permet aux interlocuteurs de faire des inf\u00e9rences \u00e0 propos des \u00e9l\u00e9ments explicitement ou implicitement inclus dans le discours. (Herman 2002: 5, m. t.)<\/p><\/blockquote>\n<p>Herman consid\u00e8re que la projection mentale d\u2019un monde narratif est indispensable \u00e0 l\u2019actualisation du r\u00e9cit : \u201cla compr\u00e9hension narrative est un processus de (re)construction des mondes narratifs \u00e0 partir des indices textuels et des inf\u00e9rences qu\u2019ils permettent\u201d (2002: 6, m. t.). Ce processus cognitif s\u2019articule \u00e0 un engagement affectif, les mondes narratifs \u00e9tant des \u201cenvironnements projet\u00e9s mentalement et \u00e9motionnellement, dans lesquels les interpr\u00e8tes sont appel\u00e9s \u00e0 vivre un m\u00e9lange complexe de r\u00e9actions cognitives et affectives, comprenant la sympathie, l\u2019\u00e9laboration d\u2019inf\u00e9rences causales, l\u2019identification, l\u2019\u00e9valuation, le suspense, et ainsi de suite\u201d (Herman 2002: 16-17, m. t.).<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame sens, la condition minimale du r\u00e9cit est d\u00e9finie par Marie-Laure Ryan comme \u201cla capacit\u00e9 de cr\u00e9er un monde, ou plus exactement d\u2019inspirer la repr\u00e9sentation d\u2019un monde\u201d (2013: 363, m. t.). Selon elle, la notion de \u201cmonde\u201d ne se limite pas \u00e0 la fiction: elle envisage le monde narratif comme \u201cun concept plus large que le monde fictionnel parce qu\u2019il recouvre \u00e0 la fois les histoires factuelles et fictionnelles, c\u2019est-\u00e0-dire les histoires pr\u00e9sent\u00e9es comme des v\u00e9rit\u00e9s sur le monde r\u00e9el et les histoires qui cr\u00e9ent leur propre monde imaginaire\u201d (2014: 33, m. t.). Ryan insiste sur le fait que le monde narratif ne se r\u00e9sume pas \u00e0 une simple cartographie mentale, mais qu\u2019il implique \u00e9galement des donn\u00e9es dynamiques:<\/p>\n<blockquote><p>Le monde [<em>world<\/em>] sugg\u00e8re un espace, mais l\u2019histoire [<em>story<\/em>] est une s\u00e9quence d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roule dans le temps. Par cons\u00e9quent, les mondes narratifs [<em>storyworlds<\/em>] ne sont pas simplement des cadres statiques qui englobent les objets mentionn\u00e9s dans une histoire, ce sont des mod\u00e8les dynamiques de situations qui \u00e9voluent: des simulations mentales du d\u00e9veloppement de l\u2019intrigue, pourrait-on dire. [\u2026] Je propose de d\u00e9finir les mondes narratifs par la combinaison d\u2019une composante statique qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019histoire, et d\u2019une composante dynamique qui saisit son d\u00e9roulement. (Ryan\u00a02013: 364, m.\u00a0t.)<\/p><\/blockquote>\n<p>En vertu de la composante temporelle des r\u00e9cits, le monde narratif est, selon Ryan,\u00a0\u201cun mod\u00e8le dynamique de situations \u00e9volutives, et sa repr\u00e9sentation dans l\u2019esprit du r\u00e9cepteur est une simulation des changements caus\u00e9s par les \u00e9v\u00e9nements de l\u2019intrigue\u201d (Ryan 2014\u00a0: 32, m.\u00a0t.).<\/p>\n<p>La th\u00e9orie du d\u00e9placement d\u00e9ictique, qui emprunte \u00e0 la linguistique la notion de deixis, a tent\u00e9 de d\u00e9tailler les modalit\u00e9s de cette projection mentale du r\u00e9cepteur dans l\u2019espace-temps du r\u00e9cit (Duchan, Bruder, Hewitt\u00a01995). Selon Erwin M. Segal, la compr\u00e9hension narrative proc\u00e8de d\u2019une modification du centre d\u00e9ictique (la situation g\u00e9ographique et temporelle actuelle dans lequel se situe le sujet, r\u00e9f\u00e9r\u00e9s par les pronoms, adjectifs ou adverbes d\u00e9ictiques):<\/p>\n<blockquote><p>La Th\u00e9orie du D\u00e9placement D\u00e9ictique postule que dans le r\u00e9cit fictionnel, les lecteurs et les auteurs d\u00e9placent leur centre d\u00e9ictique, situ\u00e9 dans le monde r\u00e9el, vers une image d\u2019eux-m\u00eames situ\u00e9e dans un emplacement du monde de l\u2019histoire. Cet emplacement se repr\u00e9sente comme une structure cognitive qui comprend souvent les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un temps et d\u2019un lieu sp\u00e9cifique du monde fictionnel, ou m\u00eame de l\u2019espace subjectif d\u2019un personnage de fiction. (Segal\u00a01995: 15, m.\u00a0t.)<\/p><\/blockquote>\n<p>La seconde g\u00e9n\u00e9ration des th\u00e9ories cognitives du r\u00e9cit se caract\u00e9rise \u00e9galement par un tournant vers une conception \u201cincarn\u00e9e\u201d (<em>embodiment<\/em>) de l\u2019esprit: elle cherche \u00e0 expliquer les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019immersion dans les mondes narratifs en s\u2019appuyant notamment sur les d\u00e9couvertes concernant le r\u00f4le des neurones-miroirs dans l\u2019empathie (Kukkonen &amp; Caracciolo 2014, Kuzmi?ova 2014).<\/p>\n<p>Jan-No\u00ebl Thon apporte cependant une nuance aux d\u00e9finitions cognitives du monde narratif: il affirme qu\u2019assimiler les mondes narratifs \u00e0 leur repr\u00e9sentation mentale \u201crevient \u00e0 ignorer le fait que nous pr\u00e9supposons g\u00e9n\u00e9ralement une forme de plausibilit\u00e9 intersubjective lorsque nous parlons de ce qui est repr\u00e9sent\u00e9 par les \u0153uvres narratives \u00e0 travers les medias\u201d (2015b: 25, m.\u00a0t.). Par cons\u00e9quent, il faut selon lui se garder d\u2019un exc\u00e8s de subjectivisme:<\/p>\n<blockquote><p>Il demeure important [\u2026] de distinguer aussi clairement que possible entre la repr\u00e9sentation m\u00e9diatique externe d\u2019un monde narratif, les repr\u00e9sentations mentales internes de ce monde et le monde en tant que tel. [\u2026] [L]es formes complexes de la construction de la signification intersubjective qui sont impliqu\u00e9es dans la repr\u00e9sentation du monde narratif ne peuvent pas non plus \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 la construction individuelle de repr\u00e9sentations mentales (plus ou moins subjectives). (Thon 2016: 51, m.\u00a0t.)<\/p><\/blockquote>\n<p>Il distingue donc entre la mat\u00e9rialit\u00e9 de la repr\u00e9sentation, la projection mentale d\u2019un monde \u00e0 partir d\u2019un r\u00e9cit, qui est in\u00e9vitablement diff\u00e9rente d\u2019un individu \u00e0 l\u2019autre, et le monde narratif lui-m\u00eame, qui correspondrait \u00e0 ce que les diff\u00e9rentes projections ont de commun entre elles. Il propose donc de d\u00e9finir les mondes narratifs comme des \u201cconstructions intersubjectives et communicationnelles\u201d, qui impliquent aussi bien \u201cles dispositions mentales collectives des r\u00e9cepteurs, les r\u00e8gles de communication ou les conventions de repr\u00e9sentation (sp\u00e9cifiques au m\u00e9dia comme au genre), que les intentions (hypoth\u00e9tiques) de l\u2019auteur\u201d (2015: 25-26, m. t.).<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en anglais<\/strong><\/p>\n<p>Duchan, Judith F., Gail A. Bruder &amp; Lynne E. Hewitt,(dir.) (1995), <em>Deixis in Narrative: A Cognitive Science Perspective<\/em>, Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates.<\/p>\n<p>Gerrig, Richard J. (1993), <em>Experiencing Narrative Worlds: On the Psychological Activities of Reading<\/em>, New Haven, Yale University Press.<\/p>\n<p>Herman, David (2002), <em>Story Logic: Problems and Possibilities of Narrative<\/em>, Lincoln, University of Nebraska Press, \u00abFrontiers of Narrative\u00bb.<\/p>\n<p>Herman, David (2008 [2005]), \u201cStoryworld\u201d, in <em>Routledge Encyclopedia of Narrative Theory<\/em>, D. Herman, M. Jahn, M. &amp; M.-L. Ryan\u00a0(dir.), Londres, New York, Routledge, p. 569-570.<\/p>\n<p>Herman, David (2013), <em>Storytelling and the Sciences of Mind<\/em>, Cambridge (Mass.), The MIT Press.<\/p>\n<p>Kukkonen, Karin &amp; Marco Caracciolo (2014), \u201cIntroduction: What is the \u2018Second Generation?\u2019\u201d, <em>Style<\/em>, n\u00b0\u00a048 (3), p. 261-274.<\/p>\n<p>Kuzmi?ova, Ane\u017eka (2014), \u201cLiterary Narrative and Mental Imagery: A View from Embodied Cognition\u201d,<em> Style<\/em>, n\u00b048 (3), p. 275-293.<\/p>\n<p>Ryan, Marie-Laure (1991), <em>Possible Worlds, Artificial Intelligence and Narrative Theory<\/em>, Bloomington, University of Indiana Press.<\/p>\n<p>Ryan, Marie-Laure (2013), \u201cTransmedia storytelling and transfictionality\u201d, <em>Poetics Today<\/em>, n\u00b0\u00a034 (3), p. 362-388.<\/p>\n<p>Ryan, Marie-Laure (2014), \u201cStory\/Worlds\/Media: Tuning the Instruments of a Media Conscious Narratology\u201d, in <em>Storyworlds Across Media: Toward a Media-conscious Narratology<\/em>, M.-L. Ryan\u00a0&amp; J.-N. Thon (dir.), Lincoln, University of Nebraska Press, p.\u00a025-49.<\/p>\n<p>Segal, Erwin M. (1995), \u201cNarrative Comprehension and the Role of Deictic Shift Theory\u201d, in <em>Deixis in Narrative: A Cognitive Science Perspective<\/em>, J. F. Duchan, G. A. Bruder &amp; L. E. Hewitt (dir.), Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates, p. 3-17.<\/p>\n<p>Thon, Jan-No\u00ebl (2015), \u201cConverging Worlds. From Transmedial Storyworlds to Transmedial Universes\u201d, <em>Storyworld, A Journal of Narrative Studies<\/em>, n\u00b0 7 (2), p. 21-53.<\/p>\n<p>Thon, Jan-No\u00ebl (2016), <em>Transmedial Narratology and Contemporary Culture<\/em>, Lincoln, University of Nebraska Press.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en fran\u00e7ais<\/strong><\/p>\n<p>Goudmand,\u00a0Ana\u00efs (2015), \u201cLes s\u00e9ries transm\u00e9diatiques. Des univers sans fins?\u201d,\u00a0<em>Proteus, Cahiers des th\u00e9ories de l\u2019art,<\/em> n\u00b0 9, p. 8-18. En ligne,\u00a0URL:\u00a0<a href=\"https:\/\/www.revue-proteus.com\/articles\/Proteus09-1.pdf\">https:\/\/www.revue-proteus.com\/articles\/Proteus09-1.pdf<\/a><\/p>\n<p>Herman, David (2018), \u201cLes\u00a0<em>storyworlds\u00a0<\/em>au c\u0153ur des relations entre le r\u00e9cit et l\u2019esprit\u201d, in <em>Introduction \u00e0 la narratologie postclassique. Les nouvelles directions de la recherche sur le r\u00e9cit<\/em>, S. Patron (dir.), Villeneuve d\u2019Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, p. 95-120.<\/p>\n<p>Pavel, Thomas (1988 [1986]), <em>Univers de la fiction<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Pier, John (2018), \u201cMonde narratif et s\u00e9miosph\u00e8re\u201d, <em>Communications<\/em>, n\u00b0\u00a03 (2), p. 265-286. En ligne, URL\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-communications-2018-2-page-265.htm#re8no8\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-communications-2018-2-page-265.htm#re8no8<\/a><\/p>\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n<p>Ana\u00efs Goudmand, \u00ab\u00a0Monde narratif \/ Storyworld\u00a0\u00bb, <em>Glossaire du R\u00e9NaF<\/em>, mis en ligne le 21 f\u00e9vrier 2019, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/02\/monde-narratif-storyworld\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/02\/monde-narratif-storyworld\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ana\u00efs Goudmand L\u2019expression \u201cmonde narratif\u201d est une traduction du terme \u201cstoryworld\u201d, issu de la narratologie cognitive. 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