{"id":2484,"date":"2025-05-19T14:11:37","date_gmt":"2025-05-19T12:11:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=2484"},"modified":"2025-05-19T14:58:25","modified_gmt":"2025-05-19T12:58:25","slug":"narrateur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2025\/05\/narrateur\/","title":{"rendered":"Narrateur"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Sylvie Patron<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00abth\u00e9ories pan-narratoriales\u00bb (<em>pan-narrator theories<\/em>), ainsi nomm\u00e9es par leurs adversaires th\u00e9oriques (voir K\u00f6ppe et St\u00fchring 2011), regroupent toutes les th\u00e9ories qui se basent sur l\u2019axiome de l\u2019existence d\u2019un narrateur dans tous les r\u00e9cits et d\u2019un narrateur fictionnel dans tous les r\u00e9cits de fiction, \u00e0 commencer par la narratologie, depuis son av\u00e8nement dans le contexte de la po\u00e9tique structuraliste et dans la plupart de ses versions pass\u00e9es et pr\u00e9sentes (voir en particulier Barthes 1981 [1966]; Todorov 1981 [1966]; Genette 2007 [1972], 2007 [1983]; Bal 1985, 2017 [1978]; Stanzel 1984 [1979]; Prince 2012 [1982]; Rimmon-Kenan 2002 [1983]; Chatman 1990; les repr\u00e9sentants de la narratologie rh\u00e9torique contemporaine). Les \u00abth\u00e9ories du narrateur optionnel\u00bb (voir Patron 2016 [2009]; K\u00f6ppe et St\u00fchring 2011) consid\u00e8rent la deuxi\u00e8me partie de cet axiome comme une hypoth\u00e8se et avancent une s\u00e9rie d\u2019arguments \u00e0 l\u2019encontre de cette hypoth\u00e8se. Pour les repr\u00e9sentants ou repr\u00e9sentantes de ces th\u00e9ories, on ne peut parler d\u2019un narrateur (ou, implicitement, d\u2019une narratrice) fictionnel(le) que dans le cas o\u00f9 l\u2019auteur ou l\u2019autrice \u00abcr\u00e9e\u00bb (construit, repr\u00e9sente) un narrateur (ou une narratrice) dans une d\u00e9marche qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme intentionnelle. Il s\u2019agit \u00e0 l\u2019origine de th\u00e9ories destin\u00e9es \u00e0 rendre compte de la narration dans les romans ou les nouvelles (le r\u00e9cit de fiction litt\u00e9raire), mais il existe \u00e9galement des versions de la th\u00e9orie du narrateur optionnel portant sur d\u2019autres formes de fiction (cin\u00e9matographiques, graphiques, etc.) et d\u2019autres formes de r\u00e9cits litt\u00e9raires, ant\u00e9rieures au roman moderne (voir en particulier Hamburger 1986 [1957, 1968]; Kuroda 2022 [articles de 1973, 1974, 1975]; Banfield 1995 [1982], 2018 [articles post\u00e9rieurs \u00e0 1982]; Bordwell 1985; Spearing 2005; Patron 2016 [2009], 2015; Thon 2016; Patron [dir.]&nbsp;2022).<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Les th\u00e9ories du narrateur optionnel prennent au s\u00e9rieux la distinction entre l\u2019auteur et le narrateur, sans laquelle \u00abaucun concept de narrateur n\u2019est possible\u00bb (Rothschild 1990: 23<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>), tandis que certains repr\u00e9sentants ou repr\u00e9sentantes des th\u00e9ories pan-narratoriales brouillent r\u00e9guli\u00e8rement cette distinction. Elles ont une repr\u00e9sentation claire de ce que signifie \u00abfictionnel\u00bb dans leurs th\u00e9ories. Elles r\u00e9activent, plus ou moins consciemment, le concept originel de narrateur ou de narratrice, indissociable du mode de narration dans le r\u00e9cit de fiction \u00e0 la premi\u00e8re personne, en admettant la possibilit\u00e9 de certaines extrapolations et, dans certaines versions, en en faisant un concept transm\u00e9dial.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les th\u00e9ories pan-narratoriales<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La narratologie de G\u00e9rard Genette, parangon des th\u00e9ories pan-narratoriales, s\u2019appuie sur une \u00ab\u00e9pist\u00e9mologie du minimum\u00bb (selon l\u2019acception de Jean-Claude Milner): un nombre minimal d\u2019axiomes exprim\u00e9s par un nombre minimal de concepts primitifs. Le premier axiome de la narratologie genettienne est relatif \u00e0 l\u2019histoire, c\u2019est-\u00e0-dire au contenu du r\u00e9cit: il y a une histoire, distincte du r\u00e9cit dans lequel elle se manifeste (l\u2019histoire \u00e9tant minimalement d\u00e9finie par la pr\u00e9sence d\u2019une succession \u00e9v\u00e9nementielle). Cet axiome se fonde sur les discordances, connues de longue date dans la th\u00e9orie et l\u2019analyse du r\u00e9cit, entre l\u2019ordre des \u00e9v\u00e9nements de l\u2019histoire et l\u2019ordre dans lequel ces \u00e9v\u00e9nements sont pr\u00e9sent\u00e9s au lecteur ou \u00e0 la lectrice. Le deuxi\u00e8me axiome est relatif \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation du r\u00e9cit: le r\u00e9cit est toujours le produit de l\u2019acte d\u2019\u00e9nonciation de quelqu\u2019un \u00e0 destination de quelqu\u2019un d\u2019autre, ce que la narratologie appelle la \u00abnarration\u00bb. Le troisi\u00e8me axiome ne concerne que le r\u00e9cit de fiction: il pose que, dans ce cas, l\u2019histoire et la narration sont fictionnelles (exactement \u00abficti[ves]\u00bb dans Genette 2007 [1972]: 16, ce qui signifie en contexte: immanentes au r\u00e9cit et sans attestation dans le monde r\u00e9el de r\u00e9f\u00e9rence). Au troisi\u00e8me de ces axiomes est li\u00e9 le concept de narrateur fictionnel. Genette fait reposer sa th\u00e9orie sur l\u2019\u00e9vidence des axiomes et des concepts primitifs, et ne donne aucune d\u00e9finition du narrateur (qui est introduit dans le texte, premi\u00e8rement par la r\u00e9f\u00e9rence au narrateur proustien, deuxi\u00e8mement dans une citation de Todorov 1981 [1966], qui fait autorit\u00e9). Le terme \u00abnarrateur\u00bb ne figure pas non plus dans l\u2019index des mati\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la th\u00e9orie pan-narratoriale telle qu\u2019elle est embl\u00e9matiquement repr\u00e9sent\u00e9e dans la th\u00e9orie de Genette, on se donne le concept de narrateur, ou de narrateur fictionnel, qui fonctionne comme un primitif ind\u00e9finissable. Il est ins\u00e9parable du concept de r\u00e9cit, ou de r\u00e9cit de fiction, qu\u2019on peut consid\u00e9rer comme \u00e9tant le m\u00eame concept exprim\u00e9 autrement. Les distinctions comme la distinction genettienne entre narrateurs \u00abhomodi\u00e9g\u00e9tique\u00bb (pr\u00e9sent comme personnage dans l\u2019histoire qu\u2019il raconte) et \u00abh\u00e9t\u00e9rodi\u00e9g\u00e9tique\u00bb (absent de l\u2019histoire qu\u2019il raconte) sont des distinctions secondaires, qui ne remettent pas en cause la conception moniste du r\u00e9cit de fiction.<\/p>\n\n\n\n<p>Les th\u00e9ories imm\u00e9diatement post\u00e9rieures \u00e0 celle de Genette soit sortent du cadre d\u00e9fini pour les th\u00e9ories pan-narratoriales&nbsp;(voir Chatman 1978, qui ne se donne pas le concept de narrateur, mais s\u2019interroge sur son sens, d\u2019o\u00f9 r\u00e9sultent des conditions d\u2019usage pertinentes), soit, beaucoup plus fr\u00e9quemment, reprennent ce cadre th\u00e9orique en lui apportant parfois des \u00e9l\u00e9ments de clarification. C\u2019est le cas dans cette citation de Shlomith Rimmon-Kenan:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>La narration peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 la fois comme r\u00e9elle et comme fictionnelle. Dans le monde empirique, l\u2019auteur est l\u2019agent responsable de la production du r\u00e9cit et de sa communication. Cependant, le proc\u00e8s de communication empirique est moins pertinent pour la po\u00e9tique du r\u00e9cit de fiction que sa contrepartie dans le texte. Dans le texte, la communication implique un narrateur fictionnel transmettant un r\u00e9cit \u00e0 un narrataire fictionnel. (Rimmon-Kenan 2002 [1983]: 3)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans le chapitre qu\u2019elle consacre \u00e0 la narration, Rimmon-Kenan r\u00e9serve le terme \u00abnarrateur\u00bb au narrateur fictionnel du r\u00e9cit de fiction. En revanche, elle ne dissipe pas la confusion pr\u00e9sente dans la citation pr\u00e9c\u00e9dente entre le narrateur comme entit\u00e9 interne ou immanente au r\u00e9cit (\u00absa contrepartie dans le texte\u00bb) et le narrateur comme entit\u00e9 fictionnelle (\u00abun narrateur fictionnel transmettant un r\u00e9cit \u00e0 un narrataire fictionnel\u00bb). Il est caract\u00e9ristique des th\u00e9ories pan-narratoriales des ann\u00e9es 1970 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 que leur usage des termes \u00abfictif\u00bb ou \u00abfictionnel\u00bb ne soit articul\u00e9 sur aucune th\u00e9orie de la fiction.<\/p>\n\n\n\n<p>La simplicit\u00e9 du mod\u00e8le dans les th\u00e9ories pan-narratoriales est probablement une des raisons de leur succ\u00e8s quantitatif, particuli\u00e8rement voyant, dans l\u2019\u00e9dition, les milieux universitaires et scolaires, etc. Il ne peut cependant masquer le fait que ces th\u00e9ories ont suscit\u00e9 d\u2019embl\u00e9e des oppositions et que la th\u00e8se pan-narratoriale a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e, voire falsifi\u00e9e, dans de nombreux ouvrages et articles (voir la bibliographie de Patron [dir.]&nbsp;2022).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les th\u00e9ories du narrateur optionnel<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les th\u00e9ories alternatives aux th\u00e9ories pan-narratoriales, qui sont donc des th\u00e9ories du narrateur (ou, implicitement, de la narratrice) optionnel(le), sont d\u2019abord le fait de linguistes, form\u00e9s par la grammaire g\u00e9n\u00e9rative transformationnelle et s\u2019appuyant sur un tout autre mod\u00e8le de la science que le mod\u00e8le minimaliste structuraliste (\u00abl\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de la falsification\u00bb, selon Milner \u00e0 nouveau). Ann Banfield falsifie la proposition de Genette selon laquelle \u00ab[e]n tant que le narrateur peut \u00e0 tout instant intervenir <em>comme tel<\/em> dans le r\u00e9cit, toute narration est, par d\u00e9finition, virtuellement faite \u00e0 la premi\u00e8re personne\u00bb (Genette 2007 [1972]: 255), \u00e0 partir du cas d\u2019observation singulier que constituent les phrases du style indirect libre \u00e0 la troisi\u00e8me personne et au pass\u00e9, ou phrases qui \u00abrepr\u00e9sentent la subjectivit\u00e9 de troisi\u00e8me personne\u00bb (voir Banfield 1995 [1982]: notamment chap. 5; Patron 2016 [2009]: chap. IX; Patron, 2022a: 18). Pour leur usage du terme \u00abnarrateur\u00bb, pris au sens d\u2019un \u00abje-origine\u00bb fictionnel (ou, implicitement, fictionnelle), Banfield et S.-Y. Kuroda se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 la th\u00e9orie de K\u00e4te Hamburger:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Ce n\u2019est que lorsque le po\u00e8te narrant \u00abcr\u00e9e\u00bb r\u00e9ellement un narrateur, \u00e0 savoir le je-narrateur [<em>Ich-Erz\u00e4hler<\/em>] du r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne [<em>Ich-Erz\u00e4hlung<\/em>], qu\u2019on peut parler de ce dernier comme d\u2019un narrateur (fictif). (Hamburger 1986 [1957, 1968]: 128, cit\u00e9 dans Banfield 1995\u00a0[1982]: 279<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Certaines contestations des th\u00e9ories pan-narratoriales viennent de la th\u00e9orie du cin\u00e9ma (David Bordwell, Beryl Gaut, Paisley Livingston, Katherine Thomson-Jones: voir la bibliographie de Patron [dir.] 2022) et, plus r\u00e9cemment, de la narratologie transm\u00e9diale. Jan-No\u00ebl Thon partage avec les th\u00e9oriciens du cin\u00e9ma l\u2019id\u00e9e que \u00abtout narrateur que nous souhaiterions d\u00e9crire comme une strat\u00e9gie repr\u00e9sentationnelle des \u0153uvres narratives dans les diff\u00e9rents m\u00e9dia (et non uniquement dans les films) devra \u00eatre \u201cperceptible\u201d ou plut\u00f4t \u201ccompr\u00e9hensible\u201d par les r\u00e9cepteurs de ces \u0153uvres (et non uniquement par certains critiques fortement investis dans le fait de le \u201cpercevoir\u201d, en raison de leurs engagements th\u00e9oriques ant\u00e9rieurs)\u00bb (2016: 130). Thon propose de d\u00e9finir les narrateurs (et, implicitement, les narratrices) comme des \u00abpersonnages narrants\u00bb auxquels les r\u00e9cepteurs et r\u00e9ceptrices peuvent attribuer cette sorte de repr\u00e9sentation \u00abnarratoriale\u00bb qui prend prototypiquement la forme de la narration verbale, que ce soit dans les films, les bandes dessin\u00e9es ou les jeux vid\u00e9o (voir 2016: 165).<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres th\u00e9oriciens ou th\u00e9oriciennes fondent leurs contestations sur des consid\u00e9rations relevant de la th\u00e9orie de la fiction et\/ou de la th\u00e9orie de l\u2019interpr\u00e9tation. Richard Walsh, par exemple, souligne que<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>[l]a fonction du narrateur [dans les th\u00e9ories pan-narratoriales] est de permettre que le r\u00e9cit soit lu comme quelque chose de connu plut\u00f4t que comme quelque chose d\u2019imagin\u00e9, quelque chose de rapport\u00e9 comme fait plut\u00f4t que de racont\u00e9 comme fiction. [\u2026] Mais un tel point de vue se heurte \u00e0 l\u2019obstacle suivant: certaines choses que le narrateur est suppos\u00e9 \u00abconna\u00eetre\u00bb sont de clairs indices du statut fictionnel du r\u00e9cit, et donc contredisent la raison qu\u2019il peut y avoir \u00e0 poser un tel agent. (Walsh 2007 [1997]: 73)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>D\u2019autres pointent les \u00abquestions idiotes\u00bb (<em>silly questions<\/em>, Walton 1990: 174-183) et les \u00abinterpr\u00e9tations \u00e9tranges\u00bb ou \u00abinqui\u00e9tantes\u00bb (<em>strange interpretations<\/em>, <em>disquieting interpretations<\/em>, Andersson et Sandberg 2018), des interpr\u00e9tations que les lecteurs ou lectrices ordinaires consid\u00e9reraient comme forc\u00e9es, erron\u00e9es, sans lien et parfois m\u00eame contradictoires avec l\u2019\u0153uvre \u00e0 commenter, entra\u00een\u00e9es par les th\u00e9ories pan-narratoriales. \u00c0 l\u2019argument selon lequel les repr\u00e9sentants ou repr\u00e9sentantes des th\u00e9ories pan-narratoriales \u00abpr\u00e9sentent g\u00e9n\u00e9ralement des interpr\u00e9tations judicieuses et \u00e9difiantes\u00bb des r\u00e9cits de fiction, Greger Andersson et Tommy Sandberg r\u00e9pondent que cela s\u2019explique par le fait qu\u2019ils \u00abn\u2019appliquent pas leur th\u00e9orie de fa\u00e7on rigoureuse\u00bb (Andersson et Sandberg 2018: 242).<\/p>\n\n\n\n<p>Sylvie Patron propose une synth\u00e8se de ces contestations (d\u2019abord linguistiques, ou logico-linguistiques avec Hamburger: voir Patron 2016 [2009], 2015, puis de formes plus diversifi\u00e9es: voir Patron 2015: chap. 8, 2022a). Elle \u00e9tablit que deux concepts de narrateur, et non un seul, sont \u00e0 l\u2019origine du concept de narrateur dans les th\u00e9ories pan-narratoriales (voir Patron 2016 [2009]; 2022b; 2023). Le premier concept de narrateur a \u00e9t\u00e9 introduit pour rendre compte du mode de narration dans le roman-M\u00e9moires, ou roman \u00e0 la premi\u00e8re personne au sens originel du terme (\u00abconcept originel de narrateur\u00bb). Il est \u00e0 l\u2019origine du narrateur \u00abhomodi\u00e9g\u00e9tique\u00bb de la narratologie genettienne et post-genettienne. Le second concept de narrateur est n\u00e9 dans le contexte de la controverse allemande sur les intrusions d\u2019auteur (ou, implicitement, d\u2019autrice) dans le r\u00e9cit de fiction \u00e0 la troisi\u00e8me personne, \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Il est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019\u00abomni-narrateur\u00bb ou \u00abarchi-narrateur\u00bb des th\u00e9ories pan-narratoriales. C\u2019est ce concept qui est mobilis\u00e9 dans les d\u00e9clarations apodictiques du type \u00abil ne peut y avoir de r\u00e9cit sans narrateur\u00bb (Barthes 1981 [1966]: 24).<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux concepts r\u00e9sument des questions ou ensembles de questions tr\u00e8s diff\u00e9rents (ce qui autorise \u00e0 parler de deux concepts diff\u00e9rents ou \u00e0 dire qu\u2019entre les deux, il n\u2019y a qu\u2019une relation d\u2019homonymie). Le concept originel de narrateur va de pair avec une conception dualiste ou diff\u00e9rentialiste du r\u00e9cit de fiction, qui consid\u00e8re le r\u00e9cit de fiction \u00e0 la premi\u00e8re personne comme un cas particulier de r\u00e9cit de fiction. Le second concept de narrateur va de pair avec une conception moniste du r\u00e9cit de fiction: il n\u2019y a qu\u2019un seul mod\u00e8le de r\u00e9cit de fiction, avec des distinctions secondaires (autrement dit, cette conception rel\u00e8gue la diff\u00e9rence effective, empirique, entre les r\u00e9cits de fiction \u00e0 la premi\u00e8re et \u00e0 la troisi\u00e8me personne, \u00e0 un rang secondaire).<\/p>\n\n\n\n<p>On peut aussi envisager les diff\u00e9rences entre les deux concepts en disant que le premier est un concept empirique: il est le r\u00e9sultat d\u2019observations, de donn\u00e9es historiques et critiques; le second, en revanche, est un concept th\u00e9orique: il ne prend sens que dans un cadre th\u00e9orique donn\u00e9. Le premier renvoie au narrateur (ou \u00e0 la narratrice) en tant que \u00abcr\u00e9ation\u00bb (construction, repr\u00e9sentation) de l\u2019auteur ou de l\u2019autrice; le second est une \u00abcr\u00e9ation\u00bb ou une \u00e9laboration de la th\u00e9orie. Dans la premi\u00e8re conception, le narrateur (ou la narratrice) n\u2019est pas une fiction pour la th\u00e9orie, c\u2019est un objet empirique imm\u00e9diat; dans la deuxi\u00e8me, le narrateur est une fiction th\u00e9orique. Le premier narrateur est repr\u00e9sent\u00e9 dans le r\u00e9cit; le second n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9, il peut \u00eatre un narrateur \u00abimplicite\u00bb ou \u00abpar d\u00e9faut\u00bb (Walsh 2007 [1997]: 78). Le premier est optionnel, est l\u2019objet d\u2019un choix auctorial; le second est une n\u00e9cessit\u00e9 th\u00e9orique de tout r\u00e9cit de fiction, qui pr\u00e9c\u00e8de et \u00e9limine la question des choix auctoriaux. Le premier admet une sp\u00e9cification en genre: il peut \u00eatre un narrateur ou une narratrice; dans le cas du second, la diff\u00e9rence de genre est suspendue, elle est sans pertinence. Le premier concept de narrateur se d\u00e9finit par l\u2019articulation de plusieurs composantes fondamentales; le second r\u00e9pond \u00e0 un besoin ou un ensemble de besoins th\u00e9oriques, mais il est intrins\u00e8quement pauvre (il a une extension maximale et une compr\u00e9hension minimale). Le premier concept n\u2019a jamais suscit\u00e9 de contestations dans la th\u00e9orie; le second a \u00e9t\u00e9 relativement long \u00e0 s\u2019implanter dans la th\u00e9orie et, d\u00e8s ce moment, a fait l\u2019objet de contestations r\u00e9currentes.<\/p>\n\n\n\n<p>La dualit\u00e9 des deux concepts est irr\u00e9ductible, et les th\u00e9ories pan-narratoriales sont grev\u00e9es par des propositions mobilisant le deuxi\u00e8me concept qui sont parfois tellement g\u00e9n\u00e9rales qu\u2019elles ne peuvent plus trouver d\u2019applications dans la r\u00e9gion d\u2019origine du premier, ou qui sont invalid\u00e9es par l\u2019existence et les d\u00e9terminations empiriques du premier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en anglais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Andersson, Greger, &amp; Sandberg, Tommy (2018), \u201cSameness versus Difference in Narratology: Two Approaches to Narrative Fiction\u201d, <em>Narrative<\/em>, n\u00b0 26 (3), p. 241-261.<\/p>\n\n\n\n<p>Bal, Mieke (1985, 2017 [1978]), <em>Narratology: Introduction to the Theory of Narrative<\/em>, Toronto, Toronto University Press, 4<sup>th<\/sup> ed.<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Bordwell, David (1985), <em>Narration in the Fiction Film<\/em>, Madison, University of Wisconsin Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Chatman, Seymour (1978), <em>Story and Discourse: Narrative Structure in Fiction and Film<\/em>, Ithaca, Cornell University Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Chatman, Seymour (1990), <em>Coming to Terms: The Rhetoric of Narrative in Fiction and Film<\/em>, Ithaca, Cornell University Press.<\/p>\n\n\n\n<p>K\u00f6ppe, Tilmann, &amp; St\u00fchring, Jan (2011), \u201cAgainst Pan-Narrator Theories\u201d, <em>Journal of Literary Semantics<\/em>, n\u00b0 40 (1), p. 59-80.<\/p>\n\n\n\n<p>Prince, Gerald (2012 [1982]), <em>Narratology: The Form and Functioning of Narrative<\/em>, Berlin, Mouton, reprint. De Gruyter, \u201cJanua Linguarum. Series Maior\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Rimmon-Kenan, Shlomith (2002 [1983]), <em>Narrative Fiction: Contemporary Poetic<\/em>, London, Routledge, 2<sup>nd<\/sup> ed. \u201cNew Accents\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Rothschild, Jeffrey M.&nbsp; (1990), \u201cRenaissance Voices Echoed: The Emergence of the Narrator in English Prose\u201d, <em>College English<\/em>, n\u00b0 52 (1), p. 21-35.<\/p>\n\n\n\n<p>Stanzel, Franz K. (1984 [1979]), <em>A Theory of Narrative<\/em>, C. Goedsche (trans.), Cambridge, Cambridge University Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Spearing, A. C. (2005), <em>Textual Subjectivity: The Encoding of Subjectivity in Medieval Narratives and Lyrics<\/em>, Oxford, Oxford University Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Thon, Jan-No\u00ebl (2016), <em>Transmedial Narratology and Contemporary Media Culture<\/em>, Lincoln, University of Nebraska Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Walsh, Richard (2007 [1997]), \u201cWho Is the Narrator?\u201d, <em>Poetics Today<\/em>, n\u00b0 18 (4), p. 495-513, r\u00e9\u00e9d. sous le titre&nbsp;\u201cThe Narrator&nbsp;and the Frame of Fiction\u201d, <em>The Rhetoric of Fictionality: Narrative Theory and the Idea of Fiction<\/em>, Columbus, Ohio State University Press, p. 68-85.<\/p>\n\n\n\n<p>Walton, Kendall (1990), <em>Mimesis as Make-Believe: On the Foundations of the Representational Arts<\/em>, Cambridge, Harvard University Press.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en fran\u00e7ais<\/strong><a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Banfield, Ann (1995 [1982]), <em>Phrases sans parole. Th\u00e9orie du r\u00e9cit et du style indirect libre<\/em>, C. Veken (trad.), Paris, Le Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Banfield, Ann (2018), <em>Nouvelles phrases sans parole.<\/em> <em>D\u00e9crire l\u2019inobserv\u00e9 et autres essais<\/em>, J.-M. Marandin, N. Lallot &amp; Sylvie S. (trad.), S. Patron (\u00e9d.), Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Barthes, Roland (1966, 1981), \u00abIntroduction \u00e0 l\u2019analyse structurale des r\u00e9cits\u00bb, in <em>L\u2019Analyse structurale du r\u00e9cit<\/em> (<em>Communications<\/em>, n\u00b0 8), R. Barthes (dir.), Paris, Le Seuil, \u00abPoints\u00bb, p. 7-33.<\/p>\n\n\n\n<p>Genette, G\u00e9rard (2007 [1972]), \u00abDiscours du r\u00e9cit. Essai de m\u00e9thode\u00bb, <em>Figures III<\/em>, Paris, Le Seuil, r\u00e9\u00e9d. sous le titre <em>Discours du r\u00e9cit<\/em>, \u00abPoints\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Genette, G\u00e9rard (2007 [1983]), <em>Nouveau Discours du r\u00e9cit<\/em>, Paris, Le Seuil, r\u00e9\u00e9d. \u00e0 la suite de <em>Discours du r\u00e9cit<\/em>, \u00abPoints\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Hamburger, K\u00e4te (1986 [1957, 1968]), <em>Logique des genres litt\u00e9raires<\/em>, P. Cadiot (trad.), Paris, Le Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Kuroda, S.-Y. (2022 [2012]), <em>Pour une th\u00e9orie po\u00e9tique de la narration<\/em>, C. Braconnier, T. Fauconnier &amp; S. Patron (trad.), S. Patron (\u00e9d.), Paris, Armand Colin, r\u00e9\u00e9d. Limoges, Lambert-Lucas.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2016 [2009]), <em>Le Narrateur. Introduction \u00e0 la th\u00e9orie narrative<\/em>, Paris, Armand Colin, r\u00e9\u00e9d. sous le titre <em>Le Narrateur. Un probl\u00e8me de th\u00e9orie narrative<\/em>, Limoges, Lambert-Lucas.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2015), <em>La Mort du narrateur et autres essais<\/em>, Limoges, Lambert-Lucas.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2022a), \u00abIntroduction\u00bb, in S. Patron (dir.), <em>La Th\u00e9orie du narrateur optionnel. Principes, perspectives, propositions<\/em>, Villeneuve d\u2019Ascq, Presses universitaires du Septentrion, p. 11-39.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2022b), \u00abLe narrateur: une approche historique et \u00e9pist\u00e9mologique\u00bb, in S. Patron (dir.), <em>La Th\u00e9orie du narrateur optionnel. Principes, perspectives, propositions<\/em>, Villeneuve d\u2019Ascq, Presses universitaires du Septentrion, p. 111-130.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2023 [2022]), \u00ab&nbsp;Le narrateur&nbsp;\u00bb, <em>Vox Poetica<\/em>, mis en ligne le 20 f\u00e9vrier 2023, URL: https:\/\/vox-poetica.com\/t\/articles\/Patron2023.html.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (dir.) (2022), <em>La Th\u00e9orie du narrateur optionnel. Principes, perspectives, propositions<\/em>, Villeneuve d\u2019Ascq, Presses universitaires du Septentrion.<\/p>\n\n\n\n<p>Todorov, Tzvetan (1981 [1966]), \u00abLes cat\u00e9gories du r\u00e9cit litt\u00e9raire\u00bb, in <em>L\u2019Analyse structurale du r\u00e9cit<\/em> (<em>Communications<\/em>, n\u00b0 8), R. Barthes (dir.), Paris, Le Seuil, \u00ab Points \u00bb, p. 131-157.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour citer cet article:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sylvie Patron \u00abNarrateur\u00bb, <em>Glossaire du R\u00e9NaF, <\/em>mis en ligne le 19 mai 2025, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2025\/05\/narrateur\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2025\/05\/narrateur\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Je traduis toutes les citations.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je modifie sensiblement la traduction.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> La premi\u00e8re \u00e9dition de cet ouvrage est en fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Tous ces ouvrages et articles existent aussi en anglais.<strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_msocom_1\"><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sylvie Patron Les \u00abth\u00e9ories pan-narratoriales\u00bb (pan-narrator theories), ainsi nomm\u00e9es par leurs adversaires th\u00e9oriques (voir K\u00f6ppe et St\u00fchring 2011), regroupent toutes les th\u00e9ories qui se basent sur l\u2019axiome de l\u2019existence d\u2019un narrateur dans tous les r\u00e9cits et d\u2019un narrateur fictionnel<\/p>\n","protected":false},"author":1001512,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[1,4,3],"tags":[48,14,46,77,78],"class_list":{"0":"post-2484","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-uncategorized","7":"category-actualites-du-natrans","8":"category-glossaire","9":"tag-auteur","10":"tag-enonciation","11":"tag-narrateur","12":"tag-narratrice","13":"tag-theorie-du-narraeur-optionnel"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2484","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001512"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2484"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2484\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2491,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2484\/revisions\/2491"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2484"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2484"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2484"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}