{"id":2465,"date":"2025-04-22T10:30:39","date_gmt":"2025-04-22T08:30:39","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=2465"},"modified":"2025-04-25T10:15:48","modified_gmt":"2025-04-25T08:15:48","slug":"narrations-a-la-deuxieme-et-a-la-cinquieme-personnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2025\/04\/narrations-a-la-deuxieme-et-a-la-cinquieme-personnes\/","title":{"rendered":"Narrations \u00e0 la deuxi\u00e8me et \u00e0 la cinqui\u00e8me personnes"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Daniel Seixas Oliveira<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le r\u00e9cit litt\u00e9raire, la d\u00e9signation, dans la dur\u00e9e, d\u2019un protagoniste par un pronom de deuxi\u00e8me personne est un ph\u00e9nom\u00e8ne relativement r\u00e9cent: il faut attendre la derni\u00e8re d\u00e9cennie du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pour que ce mode narratif se d\u00e9veloppe v\u00e9ritablement. La narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne n\u2019est toutefois pas une invention des \u00e9crivains du si\u00e8cle pass\u00e9: la forme semble \u00eatre disponible d\u00e8s le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, hors de France \u00e0 tout le moins (voir par exemple la nouvelle de Hawthorne, \u00ab\u00a0The Haunted Mind\u00a0\u00bb, publi\u00e9e en 1835). En France, c\u2019est avec la parution de <em>La Modification<\/em> de Michel Butor (1957) que la narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne \u2013 ou plut\u00f4t, dans le cas du roman de Butor, \u00ab\u00a0\u00e0 la cinqui\u00e8me personne\u00a0\u00bb \u2013 fait une entr\u00e9e remarqu\u00e9e sur la sc\u00e8ne litt\u00e9raire. Le protagoniste du roman est, de bout en bout du r\u00e9cit, d\u00e9sign\u00e9 par un&nbsp;\u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, dit \u00ab\u00a0de politesse\u00a0\u00bb \u2013 il semble que, dans les r\u00e9cits men\u00e9s \u00e0 la cinqui\u00e8me personne, le pronom d\u00e9signe toujours un protagoniste vouvoy\u00e9: ne sera donc pas abord\u00e9 ici le cas, vraisemblablement encore virtuel, des r\u00e9cits qui d\u00e9signent, par le truchement du \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, un sujet collectif jouant le r\u00f4le de protagoniste. La narration singuli\u00e8re du roman de Butor ne manque pas d\u2019\u00eatre comment\u00e9e par les critiques de l\u2019\u00e9poque; Barthes \u00e9crit ainsi:<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>La Modification<\/em> n\u2019est pas seulement un roman symbolique, c\u2019est aussi un roman de la cr\u00e9ature, au sens pleinement <em>agi<\/em> du terme. Je ne crois nullement, pour ma part, que le vouvoiement employ\u00e9 par Butor dans <em>La Modification<\/em> soit un artifice de forme, une variation astucieuse sur la troisi\u00e8me personne du roman, dont on doive cr\u00e9diter \u00ab\u00a0l\u2019avant-garde\u00a0\u00bb; ce vouvoiement me parait litt\u00e9ral: il est celui du cr\u00e9ateur \u00e0 la cr\u00e9ature, nomm\u00e9e, constitu\u00e9e, cr\u00e9\u00e9e dans tous ses actes par un juge et g\u00e9n\u00e9rateur. (Barthes 1958: 7)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, Delbouille (1963: 87) formule la m\u00eame hypoth\u00e8se, mais pour mieux l\u2019invalider:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>La question reste alors de savoir par qui ce \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb est prononc\u00e9. Il pourrait s\u2019agir, peut-\u00eatre, d\u2019un romancier qui aurait pris, vis-\u00e0-vis de son h\u00e9ros, l\u2019attitude d\u2019un juge d\u2019instruction, mais ici encore il faut imaginer une continuelle intrusion de l\u2019auteur dans l\u2019univers qu\u2019il cr\u00e9e. Ne s\u2019agit-il pas, plus vraisemblablement, du h\u00e9ros lui-m\u00eame, qui soliloque en quelque sorte, mais dans un monologue tr\u00e8s diff\u00e9rent du \u00ab\u00a0monologue int\u00e9rieur\u00a0\u00bb? (Delbouille 1963: 87)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se monologale, qui consid\u00e8re la narration en \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb comme un cas d\u2019auto-adresse, est s\u00e9duisante \u2013 elle renvoie \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience humaine: on se parle parfois \u00e0 soi-m\u00eame \u2013, mais convient pourtant fort peu au r\u00e9cit butorien: si le protagoniste soliloquait,&nbsp;\u00ab\u00a0il se dirait <em>tu<\/em>\u00a0\u00bb (Estang 1958: 56).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Si les narrations \u00e0 la deuxi\u00e8me et \u00e0 la cinqui\u00e8me personnes ne se laissent pas ais\u00e9ment appr\u00e9hender, c\u2019est qu\u2019elles sont bien peu naturelles. En effet, peu de r\u00e9cits d\u00e9signent, \u00e0 l\u2019oral, leur protagoniste par un pronom \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb. Le recours spontan\u00e9 \u00e0 la narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne concerne de fait peu de genres de discours oraux: on pourrait mentionner l\u2019\u00e9loge fun\u00e8bre, l\u2019interrogatoire de police \u2013 o\u00f9 celui qui prend en charge l\u2019interrogatoire peut d\u00e9cider de raconter, \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, les \u00e9v\u00e9nements qui ont conduit le suspect \u00e0 \u00eatre arr\u00eat\u00e9 \u2013 ou encore ces micro-r\u00e9cits que l\u2019on produit lorsqu\u2019on cherche \u00e0 placer notre interlocuteur dans une situation imaginaire en recourant \u00e0 un \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb \u00e0 valeur g\u00e9n\u00e9rique. Le r\u00e9cit litt\u00e9raire \u00e0 la deuxi\u00e8me personne est de surcro\u00eet bien diff\u00e9rent de son \u00e9quivalent spontan\u00e9ment produit: tandis que, dans les quelques genres de discours oraux \u00e9voqu\u00e9s, le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb r\u00e9f\u00e8re presque toujours \u00e0 l\u2019allocutaire de celui qui produit le r\u00e9cit, dans les r\u00e9cits litt\u00e9raires, la deuxi\u00e8me personne d\u00e9signe g\u00e9n\u00e9ralement non pas le r\u00e9cepteur effectif du discours narratif \u2013 le lecteur \u2013 mais un protagoniste de la di\u00e9g\u00e8se. De plus, alors que le recours \u00e0 la narration en \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb se justifie, dans le monde r\u00e9el, par son contexte d\u2019utilisation, l\u2019emploi d\u2019une telle forme, dans un roman par exemple, n\u2019est que rarement explicitement motiv\u00e9, tant et si bien que les lecteurs d\u2019un r\u00e9cit \u00e0 la deuxi\u00e8me personne peuvent se demander non seulement pourquoi le texte qu\u2019ils re\u00e7oivent et qui leur est apparemment adress\u00e9 est manifestement destin\u00e9 \u00e0 un autre, mais, comme l\u2019avance Bonheim (1983: 76), il s\u2019interrogeront sans doute encore sur les raisons qui ont pouss\u00e9 le narrateur \u00e0 raconter \u00e0 quelqu\u2019un sa propre histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019exception de quelques articles notables \u2013 comme ceux de Morrissette (1965), qui, le premier, a essay\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une g\u00e9n\u00e9alogie de la narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne tout en soumettant quelques cas \u00e0 l\u2019analyse, de Hopkins &amp; Perkins (1981) ou de Boheim (1983) \u2013, il aura fallu attendre que la litt\u00e9rature offre suffisamment d\u2019exemples de r\u00e9cits \u00e0 la deuxi\u00e8me personne pour que la recherche s\u2019att\u00e8le \u00e0 une description rigoureuse de la forme. Dans les ann\u00e9es 1990, Monika Fludernik est sans conteste celle qui a le plus \u0153uvr\u00e9 \u00e0 poser les bases th\u00e9oriques d\u2019une analyse syst\u00e9matique de la narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, en proposant une d\u00e9finition pr\u00e9cise du ph\u00e9nom\u00e8ne, en recensant et en classant diff\u00e9rents types de textes concern\u00e9s, et en soulignant la n\u00e9cessit\u00e9 de repenser les mod\u00e8les narratologiques traditionnels, consid\u00e9r\u00e9s comme peu \u00e0 m\u00eame d\u2019int\u00e9grer le r\u00e9cit \u00e0 la deuxi\u00e8me personne (voir notamment Fludernik 1993a, 1993b, 1994a, 1994b, 1996). En accord sur ce point avec Richardson (1991), Fludernik met notamment en avant l\u2019id\u00e9e que le protagoniste d\u00e9sign\u00e9 par un pronom de deuxi\u00e8me personne peut, dans certaines configurations narratives, ne pas \u00eatre celui \u00e0 qui la narration est adress\u00e9e; autrement dit, dans certains r\u00e9cits \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, le protagoniste ne serait pas le narrataire. Dans de tels cas, Henri Skov Nielsen avance l\u2019id\u00e9e que le pronom de deuxi\u00e8me personne&nbsp;a un fonctionnement proprement fictionnel:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>[\u2026] ce qui surprend dans la plupart des fictions \u00e0 la deuxi\u00e8me personne [\u2026], c\u2019est le fait que, bien que le protagoniste y soit d\u00e9sign\u00e9 par un \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb, rien ne sugg\u00e8re qu\u2019il ou elle se sente interpell\u00e9. Il n\u2019entend pas de voix, n\u2019a pas l\u2019impression qu\u2019on lui parle [\u2026]. Ainsi, si, en linguistique naturelle, le pronom de la premi\u00e8re personne d\u00e9signe \u00ab\u00a0celui qui parle\u00a0\u00bb, celui de troisi\u00e8me personne \u00ab\u00a0celui dont on parle\u00a0\u00bb et celui de deuxi\u00e8me personne \u00ab\u00a0celui \u00e0 qui l\u2019on parle\u00a0\u00bb, il semble que dans de nombreux r\u00e9cits fictionnels \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, le pronom perde cette fonctionnalit\u00e9. (Nielsen 2011: 66; dans cette citation comme dans les suivantes, la traduction est n\u00f4tre)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Mais, si celui <em>dont<\/em> on raconte l\u2019histoire n\u2019est pas celui <em>\u00e0 qui<\/em> l\u2019on raconte l\u2019histoire, pourquoi n\u2019est-il pas d\u00e9sign\u00e9 par un pronom de troisi\u00e8me personne? L\u2019int\u00e9r\u00eat de la deuxi\u00e8me personne, par rapport \u00e0 la troisi\u00e8me, r\u00e9siderait dans le jeu qu\u2019elle permet d\u2019instaurer avec le lecteur, un jeu notamment li\u00e9 \u00e0 la plasticit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle du pronom:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Parmi les caract\u00e9ristiques [de la deuxi\u00e8me personne], on peut citer l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 relative \u00e0 l\u2019identit\u00e9 et au statut du \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb: il s\u2019agit, d\u00e8s le d\u00e9part, d\u2019un pronom \u00e9pist\u00e9mologiquement plus douteux que le traditionnel \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb, que nous n\u2019avons normalement aucun mal \u00e0 traiter lorsque nous d\u00e9couvrons un texte de fiction pour la premi\u00e8re fois. (Richardson&nbsp;2006: 20)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>[L\u2019usage de la deuxi\u00e8me personne] peut impliquer un engagement accru du lecteur vis-\u00e0-vis du personnage [\u2026]: il se peut qu\u2019on s\u2019oppose \u00e0 l\u2019identification avec un \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb auquel on r\u00e9siste, ou qu\u2019on \u00e9prouve une sympathie plus profonde \u00e0 l\u2019\u00e9gard du protagoniste [\u2026] ou bien, comme cela arrive souvent, une dialectique s\u2019instaure dans laquelle le lecteur alterne entre identification et mise \u00e0 distance. (Richardson 2006: 28)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans ces r\u00e9cits o\u00f9 le pronom de deuxi\u00e8me personne perd ses pr\u00e9rogatives \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb, on observe un autre ph\u00e9nom\u00e8ne surprenant: l\u2019absence de toute premi\u00e8re personne et de toute trace du narrateur. Si la possibilit\u00e9 d\u2019un r\u00e9cit sans narrateur a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendue \u00e0 propos du r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne (voir ici m\u00eame \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2022\/10\/narration-a-la-troisieme-personne\/\">Narration \u00e0 la troisi\u00e8me personne<\/a>\u00a0\u00bb et Patron 2009 et 2016 notamment), l\u2019id\u00e9e qu\u2019un r\u00e9cit qui adopte la forme la plus \u00e9l\u00e9mentaire de la communication puisse se passer compl\u00e8tement d\u2019une figure narratoriale semble contre-intuitive \u2013 Hopkins &amp; Perkins excluent d\u2019ailleurs cette possibilit\u00e9 (1981: 131). On aura pourtant d\u00e9fendu cette hypoth\u00e8se (Seixas Oliveira 2024), en montrant notamment que, d\u00e8s lors qu\u2019il consid\u00e8re que le protagoniste du r\u00e9cit en \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb est le seul centre d\u00e9ictique et le seul foyer de conscience du texte \u2013 et donc la seule instance narrative du r\u00e9cit qui soit imm\u00e9diatement disponible \u2013, le lecteur peut se passer de la figure du narrateur: tout subjectiv\u00e8me est alors assum\u00e9 par le personnage principal, sans la m\u00e9diation d\u2019un raconteur qui, pr\u00e9suppos\u00e9 par le pronom de deuxi\u00e8me personne, ne se manifeste nulle part sous la forme d\u2019un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. La repr\u00e9sentation de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb est en ce sens parente de ce qui fait \u00ab\u00a0le propre de la fiction\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Cohn (2001 [1999]), \u00e0 savoir la repr\u00e9sentation des \u00e9tats de conscience d\u2019un personnage d\u00e9sign\u00e9 par un pronom de troisi\u00e8me personne. Une telle lecture de certains r\u00e9cits \u00e0 la deuxi\u00e8me personne suppose que l\u2019on accepte le caract\u00e8re essentiellement \u00ab\u00a0anti-mim\u00e9tique\u00a0\u00bb des textes consid\u00e9r\u00e9s, une voie que suivent les tenants de la \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/08\/narratologie-non-naturelle-unnatural-narratology\/\">narratologie non naturelle<\/a>\u00ab\u00a0, un courant qui s\u2019est justement int\u00e9ress\u00e9 aux textes fictionnels exp\u00e9rimentaux o\u00f9 il est fait un emploi \u00ab\u00a0non naturel\u00a0\u00bb de la deuxi\u00e8me personne (voir par exemple Richardson 1991&nbsp;et 2006; Nielsen 2011; Reitan 2011). Mais sans doute ce type de lecture est-il le fait des lecteurs \u00ab\u00a0professionnels\u00a0\u00bb: il est probable que, dans la pratique, la plupart des lecteurs naturalisent \u2013 et d\u00e8s lors, neutralisent \u2013 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de certains r\u00e9cits \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, comme le postule Fludernik. C\u2019est en tout cas ce que postulent certains commentaires, notamment journalistiques, \u00e0 propos de r\u00e9cits en \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, qui font l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une homologie identitaire entre le protagoniste et un hypoth\u00e9tique narrateur, faisant basculer le r\u00e9cit du c\u00f4t\u00e9 du monologue int\u00e9rieur \u2013 lequel semble \u00eatre la forme la plus encline \u00e0 rendre vraisemblable la description des \u00e9tats de conscience d\u2019un protagoniste d\u00e9sign\u00e9 par un pronom de deuxi\u00e8me personne (sur ce point, voir Seixas Oliveira 2024: 111-116).<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9cits en \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb sans \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb apparent repr\u00e9sentent une part importante \u2013 si ce n\u2019est la part majoritaire \u2013 des r\u00e9cits litt\u00e9raires \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, mais n\u2019\u00e9puisent pas \u00e0 eux seuls les potentialit\u00e9s de la forme. Les auteurs de certains r\u00e9cits de facture autobiographique, tel <em>L\u2019Enfant que tu \u00e9tais<\/em> d\u2019Alain Bosquet (1982) ou <em>Post-scriptum<\/em> de Jo\u00ebl Jouanneau (2012), recourent ainsi \u00e0 la narration en \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb pour des raisons que les \u00e9crivains explicitent d\u00e8s les premi\u00e8res pages de leurs livres respectifs. Bosquet \u00e9crit ainsi&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Je ne puis parler de [l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais] \u00e0 la premi\u00e8re personne: je ne m\u2019arroge pas le droit d\u2019affirmer que je suis encore, \u00e0 mon \u00e2ge, ce qu\u2019il \u00e9tait autrefois. J\u2019aurais de la peine \u00e0 le traiter \u00e0 la troisi\u00e8me: il n\u2019est pas un \u00e9tranger avec qui je veuille tenir d\u2019inutiles distances. Je le tutoie plut\u00f4t: c\u2019est ma mani\u00e8re de lui montrer mon affection. (Bosquet 1982: 10)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans d\u2019autres r\u00e9cits encore, la deuxi\u00e8me personne sert \u00e0 \u00e9voquer un \u00eatre cher disparu: l\u2019auteur ou l\u2019autrice retrace alors la vie du d\u00e9funt \u00e0 travers une adresse fictive \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, comme c\u2019est le cas dans la premi\u00e8re partie de <em>Lambeaux<\/em> de Charles Juliet (1995) et dans <em>Avec tes mains<\/em> d\u2019Ahmed Kalouaz (2008). On trouve aussi des romans o\u00f9 la narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne soutient la repr\u00e9sentation d\u2019une sorte de \u00ab\u00a0schizophr\u00e9nie endophasique\u00a0\u00bb, comme dans <em>Tu<\/em> de Sandrine Soimaud (2011), o\u00f9 une jeune femme, la protagoniste \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb qui est intern\u00e9e dans un h\u00f4pital psychiatrique, fait r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9tat \u00e0 son m\u00e9decin d\u2019une voix int\u00e9rieure qui ne cesse de lui parler \u2013 la voix \u00e0 l\u2019origine du r\u00e9cit. Il faudrait mentionner enfin au moins deux autres types de r\u00e9cits au fonctionnements bien sp\u00e9cifiques: ceux que Richardson (2006: 28-30) regroupe sous l\u2019appellation de <em>hypothetical second-person narratives<\/em> \u2013 des textes d\u2019allure prescriptive o\u00f9 le r\u00e9cit ne rapporte pas une histoire qui a (eu) lieu, mais \u00e9voque un sc\u00e9nario hypoth\u00e9tique que le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb est invit\u00e9 \u00e0 suivre, souvent par le biais de phrases imp\u00e9ratives, comme dans les livres de <em>self-development<\/em> \u2013 et ceux que l\u2019on classe dans la cat\u00e9gorie des \u00ab\u00a0livres dont vous \u00eates le h\u00e9ros\u00a0\u00bb, livres-jeux o\u00f9 le lecteur est explicitement invit\u00e9 \u00e0 endosser le costume du h\u00e9ros \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb et dont les enjeux tr\u00e8s sp\u00e9cifiques sont souvent abord\u00e9s dans le cadre plus large de l\u2019analyse des r\u00e9cits interactifs. Dans tous ces cas de figure \u2013 et il y en a d\u2019autres \u2013, la narration \u00e0 la deuxi\u00e8me personne n\u2019est sans doute pas aussi d\u00e9stabilisante que dans les r\u00e9cits exp\u00e9rimentaux abord\u00e9s plus t\u00f4t. C\u2019est qu\u2019ils vraisemblabilisent, souvent en leur sein m\u00eame, leur \u00e9nonciation particuli\u00e8re, en explicitant les r\u00f4les d\u00e9volus aux diff\u00e9rents actants du r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en anglais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bonheim, Helmut (1983), \u00ab\u00a0Narration in the Second Person\u00a0\u00bb, <em>Recherches Anglaises et Nord-Am\u00e9ricaines<\/em>, n<sup>o<\/sup> 16, p. 68-80.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (1993a), \u00ab\u00a0Second Person Fiction: Narrative You as Addressee and\/or Protagonist\u00a0\u00bb, <em>Arbeiten aus Anglistik und Amerikanistik<\/em>, n\u00b0 18 (2), p. 217-247.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (1993b), <em>The Fictions of Language and the Languages of Fiction. The Linguistic Representation of Speech and Consciousness<\/em>, London\/New York, Routledge.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (1994a), \u00ab\u00a0Introduction: Second-Person Narrative and Related Issues\u00a0\u00bb, <em>Style<\/em>, n\u00b0 28 (3), p. 281-311.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (1994b), \u00ab\u00a0Second-Person Narrative as a Test Case for Narratology: The Limits of Realism\u00a0\u00bb, <em>Style<\/em>, n\u00b0 28 (3), p. 445-479.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (1996), <em>Towards a <\/em><em>\u00ab\u00a0<\/em><em>Natural\u00a0\u00bb<\/em><em> Narratology<\/em>, Londres &amp; New York, Routledge.<\/p>\n\n\n\n<p>Hopkins, Mary Frances, Leon Perkins (1981), \u00ab\u00a0Second Person Point of View in Narrative\u00a0\u00bb, in <em>Critical Survey of Short Fiction<\/em>, F. N. Magill (dir.), New Jersey, Salem Press, p. 119-132.<\/p>\n\n\n\n<p>Morrissette Bruce (1965), \u00ab\u00a0Narrative You in Contemporary Literature\u00a0\u00bb, <em>Comparative Literature Studies<\/em>, n\u00b0 2 (1), p. 1-24.<\/p>\n\n\n\n<p>Nielsen, Henrik Skov (2011), \u00ab\u00a0Fictional Voices? Strange Voices? Unnatural Voices? \u00ab\u00a0, in <em>Strange Voices in Narrative Fiction<\/em>, P. K. Hansen <em>et al. <\/em>(dir.), Berlin &amp; Boston, De Gruyter, p. 55-82.<\/p>\n\n\n\n<p>Reitan, Rolf (2011), \u00ab\u00a0Theorizing Second-Person Narratives: A Backwater Project?\u00a0\u00bb, in <em>Strange Voices in Narrative Fiction<\/em>, P. K. Hansen <em>et al. <\/em>(dir.), Berlin &amp; Boston, De Gruyter, p. 147-174.<\/p>\n\n\n\n<p>Richardson, Brian (1991), \u00ab\u00a0The Poetics and Politics of Second Person Narrative\u00a0\u00bb, <em>Genre<\/em>, n<sup>o<\/sup> 24, p. 309-330.<\/p>\n\n\n\n<p>Richardson, Brian (2006), <em>Unnatural Voices: Extreme Narration in Modern and Contemporary Fiction<\/em>, Colombus, The Ohio State University Press.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en fran\u00e7ais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Barthes, Roland (1958), \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9cole Robbe-Grillet\u00a0\u00bb, <em>Arguments<\/em>, n<sup>o<\/sup> 6, Paris, Les \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Bosquet, Alain (1982), <em>L&rsquo;enfant que tu \u00e9tais<\/em>, Paris, Grasset.<\/p>\n\n\n\n<p>Butor, Michel (1957),&nbsp;<em>La modification<\/em>, Paris, Les \u00c9ditions de Minuit..<\/p>\n\n\n\n<p>Cohn, Dorrit (2001 [1999]), <em>Le propre de la fiction<\/em>, C. Hary-Schaeffer (trad.), Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Delbouille, Paul (1963), \u00ab\u00a0Le \u2018vous\u2019 de <em>La modification<\/em>\u00ab\u00a0, <em>Cahiers d\u2019analyse textuelle<\/em>, n<sup>o<\/sup> 5, p. 82-87.<\/p>\n\n\n\n<p>Estang, Luc (1958), \u00ab\u00a0Couronnes et bandeaux\u00a0\u00bb, <em>Pens\u00e9e fran\u00e7aise<\/em>, n<sup>o<\/sup> 17, p. 55-57.<\/p>\n\n\n\n<p>Jouanneau, Jo\u00ebl (2012),&nbsp;<em>Post-scriptum<\/em>, Arles, Actes Sud.<\/p>\n\n\n\n<p>Juliet, Charles (1995),&nbsp;<em>Lambeaux<\/em>, Paris, P.O.L.<\/p>\n\n\n\n<p>Kalouaz, Ahmed (2009),&nbsp;<em>Avec tes mains<\/em>, Rodez, \u00c9ditions du Rouergue.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2009), <em>Le narrateur. Introduction \u00e0 la th\u00e9orie narrative<\/em>, Paris, Armand Colin.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2016), <em>La mort du narrateur et autres essais<\/em>, Limoges, Lambert-Lucas.<\/p>\n\n\n\n<p>Seixas Oliveira, Daniel (2024), <em>De te fabula narratur. Essai sur le r\u00e9cit \u00e0 la deuxi\u00e8me personne<\/em>, Presses Universitaires de Saint-\u00c9tienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Soimaud, Sandrine (2011),\u00a0<em>Tu<\/em>, Paris, Buchet &amp; Chastel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Daniel Seixas Oliveira, \u00ab\u00a0Narrations \u00e0 la deuxi\u00e8me et \u00e0 la cinqui\u00e8me personnes\u00a0\u00bb, <em>Glossaire du R\u00e9NaF<\/em>, mis en ligne le 22 avril 2025, URL\u00a0: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2025\/04\/narrations-a-la-deuxieme-et-a-la-cinquieme-personnes\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2025\/04\/narrations-a-la-deuxieme-et-a-la-cinquieme-personnes\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Daniel Seixas Oliveira Dans le r\u00e9cit litt\u00e9raire, la d\u00e9signation, dans la dur\u00e9e, d\u2019un protagoniste par un pronom de deuxi\u00e8me personne est un ph\u00e9nom\u00e8ne relativement r\u00e9cent: il faut attendre la derni\u00e8re d\u00e9cennie du XXe si\u00e8cle pour que ce mode narratif<\/p>\n","protected":false},"author":1001512,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[1,4,3],"tags":[76,75,14,46,16],"class_list":{"0":"post-2465","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-uncategorized","7":"category-actualites-du-natrans","8":"category-glossaire","9":"tag-cinquieme-personne","10":"tag-deuxieme-personne","11":"tag-enonciation","12":"tag-narrateur","13":"tag-narration"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2465","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001512"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2465"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2465\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2475,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2465\/revisions\/2475"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2465"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2465"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2465"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}