{"id":2177,"date":"2023-06-02T11:43:35","date_gmt":"2023-06-02T09:43:35","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=2177"},"modified":"2024-03-07T17:17:12","modified_gmt":"2024-03-07T16:17:12","slug":"narration-a-la-sixieme-personne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2023\/06\/narration-a-la-sixieme-personne\/","title":{"rendered":"Narration \u00e0 la sixi\u00e8me personne"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Gilles Merminod<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019usage narratologique a consacr\u00e9 les expressions \u00ab r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne \u00bb et \u00ab&nbsp;r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne&nbsp;\u00bb, la notion de r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne ne se rencontre gu\u00e8re dans les ouvrages th\u00e9oriques. Il existe bien, en langue anglaise, &nbsp;quelques travaux qui emploient l\u2019expression \u00ab&nbsp;they-narratives&nbsp;\u00bb pour d\u00e9crire certains r\u00e9cits d\u2019exp\u00e9rience collective (Richardson 2015&nbsp;; Fludernik 2017 ; Alber 2018). Il reste n\u00e9anmoins que la sixi\u00e8me personne se pr\u00e9sente comme le parent pauvre de la narratologie, loin derri\u00e8re les deuxi\u00e8me et m\u00eame quatri\u00e8me personnes. Pourquoi&nbsp;? Serait-ce parce que la sixi\u00e8me personne n\u2019est qu\u2019une variation en nombre de la troisi\u00e8me et qu\u2019au contraire des r\u00e9cits \u00e0 la deuxi\u00e8me ou \u00e0 la cinqui\u00e8me personnes, elle para\u00eet, somme toute, assez naturelle&nbsp;? Peut-\u00eatre, mais ce serait n\u00e9gliger les enjeux qu\u2019il y a \u00e0 d\u00e9peindre avec constance ce que c\u2019est que d\u2019agir et de penser collectivement.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>La quasi-absence du traitement de la sixi\u00e8me personne en narratologie s\u2019explique plus probablement par le fait que les r\u00e9cits de fiction mobilisant ce dispositif sont rares, m\u00eame s\u2019il est \u00e9vident que, dans nombre de romans, il existe des repr\u00e9sentations locales de collectivit\u00e9s d\u2019action et de pens\u00e9e (par exemple\u00a0: des sc\u00e8nes de jeux amoureux, des sc\u00e8nes de foules, etc.), ceci quel que soit le r\u00e9gime principal de la narration (JE, TU, IL, ELLE, etc.). Parmi les r\u00e9cits dans lesquels l\u2019emploi de la sixi\u00e8me personne est le r\u00e9gime narratif principal, on ne rel\u00e8ve g\u00e9n\u00e9ralement comme ouvrages d\u2019importance r\u00e9dig\u00e9s en fran\u00e7ais que <em>Les Choses<\/em> (Georges Perec, 1965) et <em>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em> (Monique Wittig, 1969). Le r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne se rencontre en revanche fr\u00e9quemment dans les pratiques narratives non fictionnelles, d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019agit de rendre compte d\u2019\u00e9v\u00e8nements ou d\u2019exp\u00e9riences concernant une collectivit\u00e9 (Fludernik 2017). Cet usage est pr\u00e9sent dans les r\u00e9cits historiques comme dans les r\u00e9cits d\u2019information m\u00e9diatique. C\u2019est \u00e9galement le cas dans la conversation ordinaire, quand les participants font \u00e9tat d\u2019\u00e9v\u00e8nements dont ils ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins sans \u00eatre directement affect\u00e9s ou dont ils ont eu connaissance par ou\u00ef-dire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La d\u00e9signation d\u2019entit\u00e9s collectives dans la prose romanesque<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Prise litt\u00e9ralement, l\u2019expression \u00ab&nbsp;r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne&nbsp;\u00bb peut para\u00eetre trompeuse, puisqu\u2019elle sert \u00e0 qualifier des textes dans lesquels la d\u00e9signation des protagonistes collectifs s\u2019op\u00e8re en g\u00e9n\u00e9ral au moyen d\u2019un ensemble vari\u00e9 d\u2019expressions (Margolin 2000&nbsp;: 593)&nbsp;: paires et listes de noms propres (<em>J\u00e9r\u00f4me et Sylvie&nbsp;; Sabine, Dani\u00e8le, Galswinthe, Edna, Jos\u00e8phe<\/em>), groupes nominaux pluriels (<em>les gu\u00e9rilli\u00e8res<\/em>) ou \u00e0 pluralit\u00e9 interne (<em>le jeune couple<\/em>), pronoms ind\u00e9finis au pluriel (<em>certaines<\/em>) et pronoms de sixi\u00e8me rang (<em>ils<\/em>, <em>elles, se, les, leur, eux, elles<\/em>). Les pronoms personnels, en raison de leur fonctionnement r\u00e9f\u00e9rentiel et de leurs fonctions textuelles, sont n\u00e9anmoins les unit\u00e9s de d\u00e9signation des protagonistes les plus fr\u00e9quemment observ\u00e9es dans les r\u00e9cits dits \u00ab&nbsp;\u00e0 la sixi\u00e8me personne&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ramen\u00e9s \u00e0 une flexion en nombre des pronoms de troisi\u00e8me personne, les pronoms de sixi\u00e8me rang entrent dans la cat\u00e9gorie benvenistienne de la non-personne (Benveniste 1966), ce qui signifie que les entit\u00e9s qu\u2019ils d\u00e9signent sont g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9es comme n\u2019\u00e9tant pas protagonistes de la situation d\u2019interlocution. Au contraire de NOUS (inclusif ou exclusif) et VOUS (pluriel ou politesse), et interpr\u00e9tations d\u00e9ictiques ou g\u00e9n\u00e9riques mises \u00e0 part, les pronoms de sixi\u00e8me rang n\u2019ont qu\u2019un seul fonctionnement r\u00e9f\u00e9rentiel&nbsp;: ILS et ELLES permettent de r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 une entit\u00e9 collective gr\u00e2ce aux informations fournies pr\u00e9alablement ou subs\u00e9quemment par le texte (<em>anaphore <\/em>et <em>cataphore<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>La collectivit\u00e9 d\u00e9sign\u00e9e est alors d\u2019extension variable. Il peut arriver, comme dans les <em>Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>, que la r\u00e9f\u00e9rence du pronom reste opaque, les contours du collectif ainsi d\u00e9sign\u00e9 correspondant \u00e0 un ensemble flou. Dans d\u2019autres cas, le collectif est plus pr\u00e9cis\u00e9ment circonscrit, \u00e0 l\u2019instar <em>des<\/em> <em>Choses<\/em> o\u00f9 ILS sert principalement \u00e0 r\u00e9f\u00e9rer, d\u2019une part, \u00e0 un couple, J\u00e9r\u00f4me et Sylvie et, d\u2019autre part, au groupe auquel ceux-ci appartiennent. C\u2019est la progression du texte qui permet de saisir les contours du collectif d\u00e9sign\u00e9 par la sixi\u00e8me personne. Dans <em>Les Choses<\/em>, l\u2019extension du pronom est tout d\u2019abord sous-d\u00e9termin\u00e9e. Les protagonistes principaux du roman apparaissent pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la fin du premier chapitre, apr\u00e8s une longue description d\u2019un appartement et de son mobilier.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Ils<\/strong> d\u00e9cachetteraient <strong>leur<\/strong> courrier, <strong>ils<\/strong> ouvriraient les journaux. <strong>Ils<\/strong> allumeraient une premi\u00e8re cigarette. <strong>Ils <\/strong>sortiraient. <strong>Leur<\/strong> travail ne <strong>les<\/strong> retiendrait que quelques heures, le matin. <strong>Ils<\/strong> <strong>se<\/strong> retrouveraient pour d\u00e9jeuner, d\u2019un sandwich ou d\u2019une grillade, selon <strong>leur<\/strong> humeur&nbsp;; <strong>ils<\/strong> prendraient un caf\u00e9 \u00e0 une terrasse, puis rentreraient chez <strong>eux<\/strong>, \u00e0 pied tranquillement. <\/p>\n<cite>(<em>Les Choses, <\/em>chap. 1, par. 8, p. 18)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les actions repr\u00e9sent\u00e9es dans cet extrait \u2013 associ\u00e9es \u00e0 la description pr\u00e9alable d\u2019un appartement \u2013 font comprendre que l\u2019entit\u00e9 collective d\u00e9sign\u00e9e par ILS correspond \u00e0 un groupe de personnes qui vivent ensemble, le plus probablement un couple. Leur identit\u00e9 n\u2019est toutefois pas pr\u00e9cis\u00e9e, et il est difficile de savoir s\u2019il s\u2019agit d\u2019un couple en particulier, de plusieurs couples ayant le m\u00eame quotidien ou encore d\u2019une abstraction de couple prototypique. L\u2019opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle ne dispara\u00eet qu\u2019\u00e0 partir du deuxi\u00e8me chapitre, lorsqu\u2019au pronom ILS succ\u00e8de l\u2019expression \u00ab&nbsp;ce jeune couple&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Ils<\/strong> auraient aim\u00e9 \u00eatre riches. <strong>Ils<\/strong> croyaient qu\u2019<strong>ils<\/strong> auraient su l\u2019\u00eatre. <strong>Ils<\/strong> auraient su s\u2019habiller, regarder, sourire comme des gens riches. <strong>Ils<\/strong> auraient eu le tact, la discr\u00e9tion n\u00e9cessaires. <strong>Ils<\/strong> auraient oubli\u00e9 leur richesse, auraient su ne pas l\u2019\u00e9taler. <strong>Ils<\/strong> ne s\u2019en seraient pas glorifi\u00e9s. <strong>Ils<\/strong> l\u2019auraient respir\u00e9e. <strong>Leurs<\/strong> plaisirs auraient \u00e9t\u00e9 intenses. <strong>Ils<\/strong> auraient aim\u00e9 marcher, fl\u00e2ner, choisir, appr\u00e9cier. <strong>Ils<\/strong> auraient aim\u00e9 vivre. <strong>Leur<\/strong> vie aurait \u00e9t\u00e9 un art de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces choses-l\u00e0 ne sont pas faciles, au contraire. Pour <strong><u>ce jeune couple<\/u><\/strong>, qui n\u2019\u00e9tait pas riche, mais qui d\u00e9sirait l\u2019\u00eatre, simplement parce qu\u2019<strong><u>il<\/u><\/strong> n\u2019\u00e9tait pas pauvre, il n\u2019existait pas de situation plus inconfortable. <strong>Ils<\/strong> n\u2019avaient que ce qu\u2019<strong>ils<\/strong> m\u00e9ritaient d\u2019avoir. <strong>Ils<\/strong> \u00e9taient renvoy\u00e9s, alors que d\u00e9j\u00e0 <strong>ils <\/strong>r\u00eavaient d\u2019espace, de lumi\u00e8re, de silence, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, m\u00eame pas sinistre, mais simplement r\u00e9tr\u00e9cie \u2013 et c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pire \u2013 de <strong>leur<\/strong> logement exigu, de <strong>leurs<\/strong> repas quotidiens, de <strong>leurs<\/strong> vacances ch\u00e9tives. C\u2019\u00e9tait ce qui correspondait \u00e0 <strong>leur<\/strong> situation \u00e9conomique, \u00e0 <strong>leur<\/strong> position sociale. C\u2019\u00e9tait <strong>leur<\/strong> r\u00e9alit\u00e9 , et il n\u2019en n\u2019existait pas d\u2019autre. <\/p>\n<cite>(<em>Les Choses, <\/em>chap. 2, par. 1-2, p. 21-22)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019expression \u00ab&nbsp;ce jeune couple&nbsp;\u00bb \u2013 qui unit un nom collectif (<em>couple<\/em>) \u00e0 une d\u00e9termination d\u00e9monstrative \u00e0 fonction sp\u00e9cifiante (<em>ce<\/em>) \u2013 vient r\u00e9soudre la relative ind\u00e9termination r\u00e9f\u00e9rentielle des protagonistes du roman. Cette expression est reprise une fois par un pronom de troisi\u00e8me personne (\u00ab&nbsp;parce qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas pauvre&nbsp;\u00bb), au sein de la m\u00eame phrase. Puis, la d\u00e9signation des personnages est ensuite \u00e0 nouveau principalement assur\u00e9e par ILS. C\u2019est dans ce m\u00eame chapitre que les pr\u00e9noms des protagonistes sont introduits, par la bande (\u00ab&nbsp;qu\u2019une petite \u00e9critoire [\u2026] s\u00e9parait en deux plans de travail, pour <em>Sylvie<\/em> \u00e0 gauche, pour <em>J\u00e9r\u00f4me<\/em> \u00e0 droite&nbsp;\u00bb, <em>Les Choses, <\/em>chap. 2, par. 7, p. 24)&nbsp;; mais ce n\u2019est qu\u2019au troisi\u00e8me chapitre que les protagonistes sont v\u00e9ritablement pr\u00e9sent\u00e9s par leur pr\u00e9nom respectif&nbsp;(\u00ab&nbsp;<em>J\u00e9r\u00f4me<\/em> avait vingt-quatre ans. <em>Sylvie<\/em> en avait vingt-deux. <em>Ils<\/em> \u00e9taient tous deux psychosociologues&nbsp;\u00bb, <em>Les Choses, <\/em>chap. 3, par. 1, p. 31).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Les Choses<\/em>, l\u2019emploi du pronom ILS n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la d\u00e9signation du seul couple. Dans certaines portions du roman, comme pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9, il vient \u00e9galement d\u00e9signer l\u2019ensemble que forment le couple et son groupe d\u2019amis (\u00ab&nbsp;Avec leurs amis, la vie, souvent, \u00e9tait un tourbillon. <em>Ils<\/em> \u00e9taient toute une bande, une fine \u00e9quipe. <em>Ils<\/em> se connaissaient bien ; <em>ils<\/em> avaient, d\u00e9teignant les uns sur les autres, des habitudes communes, des go\u00fbts, des souvenirs communs&nbsp;\u00bb, <em>Les Choses, <\/em>chap. 4, par. 1-2, p. 41).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La repr\u00e9sentation de communaut\u00e9s de pens\u00e9e ou d\u2019action<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9cits de fiction ont, pour la plupart, privil\u00e9gi\u00e9 la mise en sc\u00e8ne d\u2019individualit\u00e9s plut\u00f4t que d\u2019entit\u00e9s collectives, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019insister sur la singularit\u00e9 de la trajectoire d\u2019un personnage ou d\u2019inscrire celui-ci dans une communaut\u00e9 de destin li\u00e9e \u00e0 une appartenance g\u00e9n\u00e9rationnelle, sociale, de genre, etc. (Fludernik 2017). Les r\u00e9cits \u00e0 la sixi\u00e8me personne ont la particularit\u00e9 de ne pas faire de l\u2019individu la mesure de l\u2019exp\u00e9rience, de la pens\u00e9e et de l\u2019action mais bien plut\u00f4t de le remplacer par une collectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Se constituant et se dissolvant au fil du texte, cette entit\u00e9 collective peut \u00eatre de taille vari\u00e9e (Palmer 2010)&nbsp;: simple bin\u00f4me, foule indiff\u00e9renci\u00e9e ou m\u00eame classe sociale. L\u2019emploi de la sixi\u00e8me personne \u00ab&nbsp;met en \u00e9vidence les enjeux d\u2019appartenance&nbsp;: la question de qui appartient \u00e0 quel groupe&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;souligne les connexions et les relations entre les personnages&nbsp;\u00bb (Alber 2018&nbsp;: 134, ma traduction). Il s\u2019agit alors de comprendre quel est le point d\u2019ancrage commun aux individus qui forment l\u2019entit\u00e9 collective. Ce point d\u2019ancrage peut \u00eatre une identit\u00e9 sociale, la participation conjointe \u00e0 une action, le fait d\u2019\u00eatre affect\u00e9 par le m\u00eame \u00e9v\u00e8nement ou encore le partage de m\u00eames pens\u00e9es (sentiments, aspirations, etc.).<\/p>\n\n\n\n<p>Les collectivit\u00e9s d\u00e9sign\u00e9es par la sixi\u00e8me personne sont repr\u00e9sent\u00e9es comme (r\u00e9)agisant ou pensant ensemble (Fludernik 2014, 2017). Dans <em>Les Choses<\/em>, par exemple, le r\u00e9cit donne \u00e0 voir, avec constance, une s\u00e9rie d\u2019actions et de pens\u00e9es partag\u00e9es&nbsp;: d\u2019une part, et principalement, celles qui sont partag\u00e9es par le couple que forment J\u00e9r\u00f4me et Sylvie&nbsp;; d\u2019autre part, plus ponctuellement mais suffisamment r\u00e9guli\u00e8rement pour qu\u2019il faille le noter, celles qui sont partag\u00e9es au sein du groupe d\u2019amis auquel appartient le couple.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours d\u2019un m\u00eame texte, collectivit\u00e9s de pens\u00e9e et d\u2019action peuvent pr\u00e9senter des variations (disjonction, conjonction, changement de taille ou de nature, etc.). Dans la nouvelle <em>Au fond d\u2019un lit-cage<\/em> d\u2019Alice Rivaz (1982), la collectivit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e est une fratrie, et leur point d\u2019ancrage commun est le rapport \u00e0 leur m\u00e8re mourante. Si tout au long du r\u00e9cit est mise en sc\u00e8ne une collectivit\u00e9 de pens\u00e9e, il y a en certains points des ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019individuation de l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Les trois hommes<\/strong> penchent alors sur le lit de la grabataire <strong>leur<\/strong> visage tout aussi gripp\u00e9 et anxieux. O\u00f9 as-tu mal? demande <strong>l\u2019un d\u2019eux<\/strong>. Ah! comme <strong>ils<\/strong> souffrent! Pour elle. Pour <strong>eux<\/strong>. Comme <strong>ils<\/strong> voudraient fuir au loin, tels des lapins sous le couteau du cuisinier. Mais <strong>leur<\/strong> devoir et les convenance exigent qu&rsquo;<strong>ils <\/strong>assistent sans broncher \u00e0 ce qu&rsquo;<strong>ils<\/strong> redoutent tant, pauvres soldats couards au creux d&rsquo;une tranch\u00e9e o\u00f9 agonise <strong>leur<\/strong> plus cher a\u00een\u00e9. <\/p>\n<cite>(<em>Au fond d\u2019un lit-cage,<\/em> par. 5, p. 199)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Fait remarquable dans cette nouvelle, si certaines actions sont bien assign\u00e9es \u00e0 un seul individu, celui-ci n\u2019est jamais clairement identifi\u00e9 au sein de l\u2019entit\u00e9 collective&nbsp;: ce pourrait \u00eatre toujours le m\u00eame fr\u00e8re ou \u00e0 chaque fois un autre. C\u2019est ce type de ph\u00e9nom\u00e8ne qui peut faire penser que les r\u00e9cits \u00e0 la sixi\u00e8me personne sont des sites privil\u00e9gi\u00e9s de \u00ab&nbsp;d\u00e9personnalisation radicale des personnages \u00bb (Alber 2018: 134, ma traduction). L\u2019ancrage collectif conduit en quelque sorte \u00e0 figurer une exp\u00e9rience exemplaire ou tout du moins g\u00e9n\u00e9ralisable.<\/p>\n\n\n\n<p>La collectivit\u00e9 de pens\u00e9e repr\u00e9sent\u00e9e dans la nouvelle de Rivaz illustre par ailleurs certaines limites du r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne&nbsp;: interpr\u00e8te-t-on les \u00e9motions et sentiments \u00e9voqu\u00e9s (<em>souffrir<\/em>, <em>vouloir<\/em>, <em>devoir<\/em>, <em>redouter<\/em>) comme repr\u00e9sentation de la vie int\u00e9rieure des personnages ou les comprend-on plut\u00f4t comme commentaire \u00e9mis par l\u2019instance narrative&nbsp;? Une telle h\u00e9sitation pointe les difficult\u00e9s qu\u2019il peut y avoir \u00e0 repr\u00e9senter de mani\u00e8re vraisemblable et constante \u00e0 travers un r\u00e9cit plusieurs protagonistes partageant les m\u00eames pens\u00e9es, cheminements de r\u00e9flexion ou fragments de discours int\u00e9rieur. Ces difficult\u00e9s pourraient en partie expliquer la quasi-absence de r\u00e9cits \u00e0 la sixi\u00e8me personne dans la prose romanesque, la repr\u00e9sentation de la vie int\u00e9rieure \u00e9tant souvent consid\u00e9r\u00e9e comme \u00e9tant le propre de la fiction (Cohn 1999).<\/p>\n\n\n\n<p>Question de la repr\u00e9sentation de la vie int\u00e9rieure mise \u00e0 part, les r\u00e9cits \u00e0 la sixi\u00e8me personne ne posent pas plus de probl\u00e8mes de vraisemblance que les r\u00e9cits \u00e0 la troisi\u00e8me personne (Alber 2018&nbsp;: 135). N\u00e9anmoins, selon certains narratologues, leur r\u00e9alisation sur de longs empans de texte produit \u00e0 la lecture un sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 qui pourrait expliquer leur tendance \u00e0 se transformer en r\u00e9cits \u00e0 la troisi\u00e8me personne impliquant de multiples personnages&nbsp;: \u00ab&nbsp;la narration \u00e0 la sixi\u00e8me personne manque rarement de r\u00e9alisme, m\u00eame si au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle se poursuit, il semble de plus en plus \u00e9trange que l\u2019instance narrative ne r\u00e9f\u00e8re pas aux personnages individuellement&nbsp;; dans le cas de [<em>The Things<\/em> de] D. H. Lawrence [(1928)], le passage d\u2019un emploi constant de la sixi\u00e8me personne \u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence, plus classique, \u00e0 \u2018Erasmus\u2019 et \u00e0 \u2018Valerie\u2019, signale une fissure grandissante dans la relation du couple&nbsp;\u00bb (Richardson 2015: 200).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019emploi de la sixi\u00e8me personne est par ailleurs souvent interpr\u00e9t\u00e9 comme le signe d\u2019une distance, voire d\u2019une d\u00e9solidarisation, entre la collectivit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e et l\u2019instance narrative (Fludernik 2017&nbsp;; Alber 2018). C\u2019est cet emploi, associ\u00e9 \u00e0 d\u2019autres traits textuels qui a conduit \u00e0 rapprocher le r\u00e9cit <em>des Choses<\/em> du genre de l\u2019\u00e9crit ethnographique (Alber 2018&nbsp;; Becker 2001). Plus g\u00e9n\u00e9ralement, il semble que \u00ab&nbsp;l\u2019usage prolong\u00e9 de la sixi\u00e8me personne instaure une mentalit\u00e9 \u2018nous\u2019 contre \u2018eux\u2019 dans le r\u00e9cit : un groupe de personnes (g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019instance narrative qui recherche la complicit\u00e9 de son lectorat) est jug\u00e9 diff\u00e9rent (et souvent sup\u00e9rieur) que le groupe d\u00e9sign\u00e9 par la sixi\u00e8me personne&nbsp;\u00bb (Alber 2018&nbsp;: 134). Ce constat ne se v\u00e9rifie n\u00e9anmoins pas toujours, \u00e0 l\u2019exemple <em>des Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>, m\u00eame s\u2019il est difficile de se d\u00e9faire du sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 produit par l\u2019emploi du pronom dans ce roman.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les imaginaires stylistiques de la sixi\u00e8me personne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne, du fait de sa raret\u00e9 dans le domaine romanesque, peut faire l\u2019objet d\u2019un investissement auctorial important (Richardson 2015: 211). Cet investissement peut \u00eatre motiv\u00e9 par des enjeux po\u00e9tiques, esth\u00e9tiques ou m\u00eame politiques. Monique Wittig fait l\u2019observation suivante \u00e0 propos de son emploi de la sixi\u00e8me personne (ELLES) dans <em>Les<\/em> <em>Gu\u00e9rill\u00e8res&nbsp;<\/em>:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L\u2019\u00e9l\u00e9ment constitutif est un pronom, le pronom personnel pluriel de la troisi\u00e8me personne, elles. Il est utilis\u00e9 ici comme un personnage. D\u2019ordinaire un personnage de roman repr\u00e9sente une entit\u00e9 singuli\u00e8re. Mais ici d\u2019embl\u00e9e une entit\u00e9 collective s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e dans le chantier litt\u00e9raire et a pris toute la place du r\u00e9cit. <\/p>\n<cite>(Wittig 1994 : 117-118)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ainsi que l\u2019affirme l\u2019autrice, le pronom ELLES prend une place centrale dans son r\u00e9cit&nbsp;: bien au-del\u00e0 de sa fonction endophorique, il en devient le v\u00e9ritable protagoniste. De cette fa\u00e7on, ELLES est con\u00e7u comme un d\u00e9signateur quasi-rigide, \u00e0 l\u2019instar de ce qui a pu \u00eatre observ\u00e9 pour les r\u00e9cits \u00e0 la deuxi\u00e8me personne (Seixas Oliveira 2021). Chez Wittig, cet usage du pronom vient alimenter le processus cr\u00e9ateur en lui donnant une direction.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>A partir de ce moment-l\u00e0, j\u2019\u00e9cris tr\u00e8s vite ce que je sais d\u00e9j\u00e0 \u00eatre la derni\u00e8re partie du texte. C\u2019est la derni\u00e8re partie parce qu\u2019il y intervient un \u00e9l\u00e9ment jusque-l\u00e0 absent, \u00e9galement un pronom comme entit\u00e9 collective, un pronom qui ne peut pas \u00eatre pr\u00e9sent d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e du livre, puisque justement je joue sur son absence pour donner au elles sa dimension h\u00e9ro\u00efque, et en tant que telle sa dimension universelle. Cette derni\u00e8re partie concerne la guerre ou plut\u00f4t la gu\u00e9rilla entre elles et ils. Et je dois l\u2019\u00e9crire en premier parce que c\u2019est la partie la plus violente du texte. Elle me permet de prendre la mesure du pronom elles en tant que personnage collectif. Je cherche \u00e0 lui donner textuellement une force telle qu\u2019il puisse faire basculer le pronom ils en tant que g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 connotation masculine et lui d\u00e9rober son universalit\u00e9, au moins dans l\u2019espace de ce texte. <\/p>\n<cite>(Wittig 1994 : 119)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019autrice insiste sur la dimension collective que la sixi\u00e8me personne donne au r\u00e9cit, s\u2019agissant de rendre compte de l\u2019exp\u00e9rience des h\u00e9ro\u00efnes (ELLES) ou de ceux contre qui elles se battent dans la derni\u00e8re partie du roman (ILS). Il y a en outre dans le geste de l\u2019autrice, tel qu\u2019elle-m\u00eame le d\u00e9crit, l\u2019intention d\u2019interroger la double instruction donn\u00e9e par le pronom ILS, qui, en fran\u00e7ais, peut d\u00e9signer \u00e0 la fois un groupe d\u2019individus uniquement masculins ou un groupe humain sans d\u00e9termination sp\u00e9cifique de genre.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Mon but a \u00e9t\u00e9 de faire que le elles arrive comme un choc pour le lecteur, comme une surprise puisqu\u2019elles tient tout le r\u00e9cit il doit s\u2019en suivre une sorte de d\u00e9sorientation. Le lecteur entre dans un livre et se trouve confront\u00e9 avec un elles qui n\u2019est pas familier, pas ordinaire et qui est nouveau et h\u00e9ro\u00efque. En tout cas c\u2019est ce qui m\u2019a guid\u00e9e et l\u2019espoir que ce elles pourrait situer le lecteur dans un espace au-del\u00e0 des cat\u00e9gories de sexe pour la dur\u00e9e du livre. (C\u2019est peut-\u00eatre ici que r\u00e9side l\u2019utopie.) <\/p>\n<cite>(Wittig 1994: 121)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ainsi, dans le discours de Wittig, l\u2019usage de la sixi\u00e8me personne m\u00eale \u00e0 la fois enjeux po\u00e9tiques (repr\u00e9senter un monde en proie \u00e0 un conflit entre deux groupes tout d\u2019abord diff\u00e9renci\u00e9s par leur genre), esth\u00e9tiques (s\u2019affranchir des codes habituels de la prose romanesque) et sociopolitiques (donner la possibilit\u00e9 au lectorat, pour un moment au moins, de se lib\u00e9rer des contraintes li\u00e9es aux cat\u00e9gories de genre).<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de remarquer que les effets vis\u00e9s par l\u2019autrice se r\u00e9duisent d\u00e8s lors que le r\u00e9cit est traduit, comme l\u2019illustre la simple comparaison des premi\u00e8res lignes du roman en fran\u00e7ais et en anglais&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Quand il pleut, <strong>elles<\/strong> se tiennent dans le kiosque. <strong>On<\/strong> entend frapper les tuiles et ruisseler sur les pentes du toit. Des franges de pluie entourent le pavillon du jardin, l\u2019eau qui descend aux angles a un d\u00e9bit plus fort, il y a comme des sources qui creusent les cailloux \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 elles touchent le sol. \u00c0 la longue <strong>quelqu\u2019une<\/strong> dit que c\u2019est comme un bruit de miction, qu\u2019<strong>elle<\/strong> ne peut pas y tenir, en se mettant accroupie. <strong>Certaines<\/strong> alors font cercle autour d\u2019<strong>elle<\/strong> pour regarder les nymphes chasser l\u2019urine. <\/p>\n<cite>(<em>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>, chap. 1, par.1, p. 9)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>When it rains <strong>the women<\/strong> stay in the summer-house. <strong>They<\/strong> hear the water beating on the tiles and streaming down the slopes of the roof. Fringes of rain surround the summer-house, the water that runs down at its angles flows more strongly, it is as if springs hollow out the pebbles at the places where it reaches the ground. At last <strong>someone<\/strong> says it is like the sound of micturition, that <strong>she<\/strong> cannot wait any longer, and squats down. Then <strong>some of them<\/strong> form a circle around <strong>her<\/strong> to watch the labia expel the urine. <\/p>\n<cite>(<em>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>, trad. Le Vay 1971, chap. 1, par.1, p. 9)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans le texte original, la premi\u00e8re occurrence du pronom ELLES peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 soit comme n\u2019ayant pas d\u2019ant\u00e9c\u00e9dent, soit comme reprenant le titre de l\u2019ouvrage (<em>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>), groupe nominal pluriel dont le noyau, bien que ne figurant pas \u00e0 l\u2019inventaire lexical du fran\u00e7ais, semble \u00eatre, par sa morphologie, un nom f\u00e9minin, homophone de \u00ab&nbsp;guerri\u00e8re&nbsp;\u00bb. Dans la traduction anglaise, en revanche, la premi\u00e8re d\u00e9signation des protagonistes n\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e par un pronom mais par une expression nominale pleine \u00ab&nbsp;the women&nbsp;\u00bb. Cette expression vient directement assigner un certain nombre de traits au protagoniste collectif du roman (\/humain\/, \/f\u00e9minin\/ et \/adulte\/), informations que le pronom ELLES ne v\u00e9hicule que partiellement (dans le texte en fran\u00e7ais, c\u2019est davantage au travers des actions repr\u00e9sent\u00e9es par le r\u00e9cit que se dessinent les contours identitaires des personnages). Le pronom THEY, quant \u00e0 lui, est employ\u00e9 principalement \u2013 voire exclusivement \u2013 dans sa fonction endophorique. Ainsi, dans la traduction anglaise, le pronom de sixi\u00e8me personne semble perdre la place centrale que lui assigne l\u2019autrice pour retrouver son statut de ressource au service du m\u00e9canisme textuel de reprise-r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n\n\n\n<p>De telles observations n\u2019oblit\u00e8rent pas le fait que, quelles que soient les motivations pr\u00e9sidant \u00e0 l\u2019emploi de la sixi\u00e8me personne et quelles que soient ses transformations au gr\u00e9 de la circulations des textes et de leur traduction, celle-ci ouvre de nouveaux possibles narratifs, dans lesquels la repr\u00e9sentation de communaut\u00e9s de pens\u00e9e et d\u2019action para\u00eet \u00eatre l\u2019enjeu central.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au vu du faible nombre d\u2019\u0153uvres usant de ce r\u00e9gime de narration, il pourrait para\u00eetre peu pertinent d\u2019appeler au d\u00e9veloppement d\u2019\u00e9tudes approfondies traitant sp\u00e9cifiquement du r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne. Il reste n\u00e9anmoins que des recherches sp\u00e9cifiques portant sur les r\u00e9cits \u00e0 la sixi\u00e8me personne permettraient d\u2019avoir une vision plus compl\u00e8te des possibilit\u00e9s et des contraintes associ\u00e9es \u00e0 un tel r\u00e9gime de narration. Par effet de contraste, ces \u00e9tudes nous donneraient l\u2019occasion de comprendre pourquoi d\u2019autres formes de mise en r\u00e9cit de l\u2019exp\u00e9rience collective sont aujourd\u2019hui privil\u00e9gi\u00e9es (notamment les r\u00e9cits \u00e0 la quatri\u00e8me personne, voir Br\u00fcgger 2022). Il serait par ailleurs int\u00e9ressant d\u2019explorer les enjeux li\u00e9s \u00e0 la variation linguistique des pronoms de la sixi\u00e8me personne, que ce soit dans le cas de la traduction d\u2019\u0153uvres litt\u00e9raires (par exemple, le passage du ILS\/ELLES fran\u00e7ais au THEY anglais, et inversement) ou dans le contexte actuel du d\u00e9bat sur les formes pronominales (ILS, ELLES, IELS) et de ses effets sur l\u2019\u00e9criture de fictions.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne n\u2019a, semble-t-il, pas encore connu une grande fortune dans le champ litt\u00e9raire. On peut se demander si les pr\u00e9occupations, nouvelles, sur la cognition distribu\u00e9e et, toujours actuelles, sur les rapports des \u00eatres humains \u00e0 la machine pourraient conduire \u00e0 la production de tels r\u00e9cits. Une autre hypoth\u00e8se, esth\u00e9tique cette fois&nbsp;: si les r\u00e9cits \u00e0 la premi\u00e8re et troisi\u00e8me, puis deuxi\u00e8me et quatri\u00e8me personnes ont \u00e9t\u00e9 investis par la prose romanesque, la sixi\u00e8me personne offre peut-\u00eatre des possibilit\u00e9s expressives encore inexplor\u00e9es. La recherche pourrait contribuer \u00e0 rendre cette forme plus visible et ainsi stimuler la production litt\u00e9raire \u00e0 de nouvelles exp\u00e9rimentations autour du r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alber, Jan (2018), \u201c<em>They<\/em>-Narratives\u201d, in <em>Pronouns in Literature: Positions and Perspectives in Language<\/em>, A. Gibbon &amp; A. Macrae (dir.), Londres, Palgrave Macmillan, p. 131-150.<\/p>\n\n\n\n<p>Benveniste, \u00c9mile (1966), <em>Probl\u00e8mes de linguistique g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Becker, Howard (2001), \u201cGeorges Perec&rsquo;s Experiments\u201d, <em>Ethnography<\/em>, n\u00b0 2 (1), p. 63-76.<\/p>\n\n\n\n<p>Br\u00fcgger, Arthur (2022), <em>La Quatri\u00e8me Case. Essai sur le roman au nous<\/em>, Lausanne, Archipel Essais.<\/p>\n\n\n\n<p>Cohn, Dorrit (1999), <em>The Distinction of Fiction<\/em>, Baltimore, Johns Hopkins University Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (2017), \u201cThe Many in Action and Thought: Towards a Poetics of the Collective in Narrative\u201d,<em> Narrative<\/em>, n\u00b0 25 (2), p. 139-163.<\/p>\n\n\n\n<p>Fludernik, Monika (2014), \u201cCollective Minds in Fact and Fiction: Intermental Thought and Group Consciousness in Early Modern Narrative\u201d,<em> Poetics Today<\/em>, n\u00b0 35 (4), p. 689-730.<\/p>\n\n\n\n<p>Margolin, Uri (2000), \u201cTelling in the Plural: From Grammar to Ideology\u201d, <em>Poetics Today<\/em>, n\u00b0 21 (3), p. 591-618.<\/p>\n\n\n\n<p>Palmer, Alan (2010), <em>Social Minds in the Novel<\/em>, Columbus, The Ohio State University Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Richardson, Brian (2015), \u201cRepresenting Social Minds: \u2018We\u2019 and \u2018They\u2019 Narratives, Natural and Unnatural\u201d, <em>Narrative<\/em>, n\u00b0 23 (2), p. 200-212.<\/p>\n\n\n\n<p>Seixas Oliveira, Daniel (2021), <em>De te fabula narratur. Essai sur le r\u00e9cit \u00e0 la deuxi\u00e8me personne<\/em>, Th\u00e8se de doctorat non publi\u00e9e, Universit\u00e9 de Lausanne.<\/p>\n\n\n\n<p>Wittig, Monique (1994), Quelques Remarques sur <em>Les Gu\u00e9rill\u00e8res<\/em>, <em>L&rsquo;Esprit Cr\u00e9ateur<\/em>, n\u00b0 34 (4), p. 116-122.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Gilles Merminod, \u00ab&nbsp;Narration \u00e0 la sixi\u00e8me personne&nbsp;\u00bb, <em>Glossaire du R\u00e9NaF<\/em>, mis en ligne le 2 juin 2023, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2023\/06\/narration-a-la-sixieme-personne\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2023\/06\/narration-a-la-sixieme-personne\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Gilles Merminod Si l\u2019usage narratologique a consacr\u00e9 les expressions \u00ab r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne \u00bb et \u00ab&nbsp;r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne&nbsp;\u00bb, la notion de r\u00e9cit \u00e0 la sixi\u00e8me personne ne se rencontre gu\u00e8re dans les ouvrages th\u00e9oriques. 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