{"id":2017,"date":"2022-09-17T13:25:27","date_gmt":"2022-09-17T11:25:27","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=2017"},"modified":"2023-03-30T14:52:52","modified_gmt":"2023-03-30T12:52:52","slug":"narration-a-la-premiere-personne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2022\/09\/narration-a-la-premiere-personne\/","title":{"rendered":"Narration \u00e0 la premi\u00e8re personne"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Gilles Philippe<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019usage commun nomme <em>r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne<\/em> une fiction dont le narrateur est aussi le protagoniste; le <em>je<\/em> y relate tout ou partie de sa propre histoire. Par extension, la cat\u00e9gorie s\u2019emploie parfois pour d\u00e9signer un r\u00e9cit dont le narrateur n\u2019est ni le protagoniste ni m\u00eame un des acteurs, mais qui rapporte les \u00e9v\u00e9nements comme t\u00e9moin ou conteur de premi\u00e8re ou de seconde main. Rappelons pour m\u00e9moire que, dans <em>Figures III<\/em> (1972), G\u00e9rard Genette avait pos\u00e9 une distinction \u00e0 laquelle certains se r\u00e9f\u00e8rent encore: est dit <em>h\u00e9t\u00e9rodi\u00e9gi\u00e9tique<\/em> un narrateur qui ne s\u2019attribue aucun r\u00f4le dans le r\u00e9cit (tout en restant susceptible d\u2019y appara\u00eetre, au moins par m\u00e9talepse), <em>homodi\u00e9g\u00e9tique<\/em> un narrateur qui appartient aussi au monde du r\u00e9cit; si, dans ce second cas, il est de surcro\u00eet le protagoniste, l\u2019\u00e9tiquette peut alors se pr\u00e9ciser en <em>autodi\u00e9g\u00e9tique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>L\u2019atteste une c\u00e9l\u00e8bre citation de Genette, l\u2019extension de la cat\u00e9gorie peut \u00eatre si grande que celle-ci en vient \u00e0 perdre tout caract\u00e8re discriminant voire op\u00e9ratoire: \u201c\u00e0 mes yeux tout r\u00e9cit est, explicitement ou non, \u2018\u00e0 la premi\u00e8re personne\u2019, puisque son narrateur peut \u00e0 tout moment se d\u00e9signer lui-m\u00eame par ledit pronom\u201d (1983: 65). Il est cependant peu probable qu\u2019une simple intrusion dite \u201cd\u2019auteur\u201d, comme on en trouve par exemple fr\u00e9quemment chez Balzac, suffira \u00e0 donner au lecteur commun le sentiment d\u2019avoir affaire \u00e0 un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne, pas plus que <em>P\u00eacheur d\u2019Islande<\/em> de Pierre Loti (1886) ne cesse d\u2019\u00eatre re\u00e7u comme un r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne parce qu\u2019appara\u00eet tout \u00e0 coup, <em>ex abrupto<\/em>, un narrateur que rien ne laissait attendre: \u201c\u2026 Aussi bien, je ne puis m\u2019emp\u00eacher de conter cet enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-m\u00eame l\u00e0-bas, dans l\u2019\u00eele de Singapour\u201d (III-3).<\/p>\n\n\n\n<p>De tels exemples \u2013 ou d\u2019autres plus extr\u00eames encore et, \u00e0 ce titre, mieux connus \u2013 nous obligent en tout cas \u00e0 prendre acte de l\u2019\u00e9vidente n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019il y a de nuancer la dichotomie, fond\u00e9e au demeurant sur un faux parall\u00e8le, qui oppose g\u00e9n\u00e9ralement les r\u00e9cits \u00e0 la premi\u00e8re et \u00e0 la troisi\u00e8me personne: ce n\u2019est que dans les derni\u00e8res pages de <em>La Peste<\/em> d\u2019Albert Camus (1947) que l\u2019on apprend que le narrateur de la chronique en \u00e9tait un des personnages; dans <em>La Jalousie<\/em> d\u2019Alain Robbe-Grillet (1957), le r\u00e9cit est conduit par un narrateur qui en est aussi le personnage central, bien que, par un tour de force, il ne soit jamais directement mentionn\u00e9. Mais de tels jeux ne fonctionnent pr\u00e9cis\u00e9ment que parce que la distinction entre r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re et r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne est centrale pour la lecture commune; elle reste d\u2019ailleurs retenue comme l\u00e9gitime par l\u2019historiographie des formes fictionnelles.<\/p>\n\n\n\n<p>On doit \u00e0 Sylvie Patron (2016) d\u2019avoir pris la pleine mesure des d\u00e9bats, longs, complexes, parfois tr\u00e8s vifs, qui ont entour\u00e9 ou entourent encore la notion de narrateur. On ne saurait y revenir ici, d\u2019autant qu\u2019on a d\u2019embl\u00e9e compris qu\u2019il \u00e9tait plus sage de r\u00e9server l\u2019\u00e9tiquette de \u201cnarration \u00e0 la premi\u00e8re personne\u201d aux r\u00e9cits dont le narrateur est aussi le protagoniste, avec cette seule pr\u00e9caution qu\u2019il faut ici minimalement nuancer le verbe <em>est<\/em>, puisque dans une phrase comme \u201cLongtemps, je me suis couch\u00e9 de bonne heure\u201d, le <em>je<\/em> qui se souvient n\u2019est pas celui dont il est question dans la phrase; le pr\u00e9dicat \u201cse coucher de bonne heure\u201d ne s\u2019applique pas ou plus \u00e0 lui. C\u2019est \u00e0 la r\u00e9flexion narratologique de langue allemande que l\u2019on doit d\u2019avoir pris acte tr\u00e8s t\u00f4t de la n\u00e9cessit\u00e9 de distinguer <em>je-narr\u00e9<\/em> (<em>erz\u00e4hltes ich<\/em>) et <em>je-narrant <\/em>(<em>erz\u00e4hlendes ich<\/em>), le second m\u00e9ritant seul le nom de <em>narrateur<\/em> (<em>ich-Erz\u00e4hler<\/em>), tandis que le premier partage bien des traits avec la troisi\u00e8me personne.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les tr\u00e8s nombreux travaux qui ont marqu\u00e9 le d\u00e9veloppement de la r\u00e9flexion sur la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne (voir \u00e0 nouveau Patron 2016), certains ont connu une post\u00e9rit\u00e9 critique plus importante, g\u00e9n\u00e9ralement parce qu\u2019ils furent les plus contest\u00e9s. On n\u2019en prendra ici que deux exemples, anciens et congruents, l\u2019un allemand, l\u2019autre polonais, notamment parce qu\u2019ils donnent acc\u00e8s \u00e0 des probl\u00e9matiques r\u00e9currentes dans les \u00e9tudes qui ont ensuite \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9es \u00e0 ce type de r\u00e9cit. Dans <em>Logik der Dichtung<\/em> (1968), K\u00e4te Hamburger soutient que la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne standard (celle qui ob\u00e9it \u00e0 un projet qui se donne comme autobiographique) ne ressortit pas au m\u00eame r\u00e9gime de fictionnalit\u00e9 que la narration \u00e0 la troisi\u00e8me personne standard (celle qui ne fait pas appara\u00eetre de narrateur), puisqu\u2019elle \u201cfeint\u201d d\u2019\u00eatre le produit d\u2019un acte d\u2019\u00e9nonciation qui garantit la r\u00e9alit\u00e9 de ce qui est cont\u00e9. Cela a pour cons\u00e9quence, par exemple, que le narrateur n\u2019y raconte pas les \u00e9v\u00e9nements pour eux-m\u00eames mais en tant que ceux-ci lui semblent int\u00e9ressants, ou encore que le r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne ne devrait pas emprunter le filtre subjectif de personnages tiers ou donner acc\u00e8s au discours int\u00e9rieur d\u2019un de ceux-ci&nbsp;(la question fut plus tard reprise dans Cohn 1978).<\/p>\n\n\n\n<p>Si Hamburger proc\u00e8de \u00e0 une radicalisation de l\u2019opposition entre narration \u00e0 la premi\u00e8re et narration \u00e0 la troisi\u00e8me personne (pour elle, par exemple, les temps du pass\u00e9 n\u2019ont pas la m\u00eame valeur dans l\u2019un et l\u2019autre cas), cela ne la conduit nullement \u00e0 nier l\u2019existence de r\u00e9cits \u00e0 la premi\u00e8re personne qui emprunteraient les outils stylistiques des r\u00e9cits \u00e0 la troisi\u00e8me. Sa d\u00e9marche nous invite au contraire \u00e0 penser cette tension et nous donne les moyens de le faire. Ainsi attire-t-elle vigoureusement notre attention sur le fait qu\u2019un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re ne pr\u00e9sente pas les m\u00eames attendus stylistiques qu\u2019un r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Il ne s\u2019agit pas seulement ici de devancer l\u2019opposition propos\u00e9e par Benveniste entre <em>histoire<\/em> et <em>discours <\/em>(1959), ni m\u00eame de d\u00e9gager un \u201cappareil formel\u201d propre au second (1970): personnes de premier et deuxi\u00e8me rangs, marques de l\u2019ostension, flexions verbales et adverbiaux spatio-temporels qui prennent rep\u00e8re sur le moment ou le lieu de locution, types de phrase ou marques modales pr\u00e9sentant l\u2019\u00e9valuation par le locuteur du contenu assert\u00e9. Il s\u2019agit surtout de faire valoir que les modalit\u00e9s r\u00e9dactionnelles ne sauraient \u00eatre les m\u00eames d\u00e8s lors qu\u2019un <em>je<\/em> relate les faits.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le travail de Hamburger nous permet de poser la question de la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne en termes prioritairement linguistiques ou stylistiques, un texte \u00e9galement ancien de Micha\u0142 G\u0142owi\u0144ski nous permet d\u2019en mieux mesurer les enjeux proprement g\u00e9n\u00e9riques. Dans un essai de 1967, G\u0142owi\u0144ski soutenait que, contrairement au r\u00e9cit \u00e0 la troisi\u00e8me personne, le r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re proc\u00e8de n\u00e9cessairement par \u201cmim\u00e9sis formelle\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il emprunte toujours des formes narratives d\u00e9j\u00e0 attest\u00e9es: le r\u00e9cit autobiographique ou m\u00e9moriel \u00e0 l\u2019\u00e9vidence (par exemple, <em>Voyage au bout de la nuit<\/em> de Louis-Ferdinand C\u00e9line en 1932), mais aussi le journal intime (par exemple, <em>La Naus\u00e9e <\/em>de Jean-Paul Sartre en 1938), ou encore la lettre-confession si souvent utilis\u00e9e par les romanciers du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et que l\u2019on retrouve, par exemple, dans <em>Le N\u0153ud de vip\u00e8res<\/em> de Fran\u00e7ois Mauriac en 1932. Mais les formes \u201cimit\u00e9es\u201d ne sont pas n\u00e9cessairement litt\u00e9raires ni m\u00eame \u00e9crites, puisque le r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne peut aussi prendre les allures d\u2019un <em>skaz<\/em> inspir\u00e9 de la pratique orale (en 1956, <em>La Chute<\/em> d\u2019Albert Camus se donnait ainsi comme un propos adress\u00e9 \u00e0 un interlocuteur) ou d\u2019un monologue int\u00e9rieur (en 1887, \u00c9douard Dujardin en donnait, avec <em>Les lauriers sont coup\u00e9s<\/em>, la premi\u00e8re attestation de langue fran\u00e7aise).<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que de fa\u00e7on moins centrale, l\u2019essai de G\u0142owi\u0144ski nous invite aussi \u00e0 poursuivre la r\u00e9flexion dans deux autres directions. La premi\u00e8re, c\u2019est celle de l\u2019opposition entre r\u00e9cits factuels et r\u00e9cits fictionnels. Nous l\u2019avons dit d\u2019embl\u00e9e, la cat\u00e9gorie de \u201cr\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne\u201d ne s\u2019emploie gu\u00e8re que pour les textes de fiction, sans doute parce qu\u2019ils sont les seuls pour lesquels un choix peut s\u2019\u00eatre pos\u00e9: Kafka a d\u2019abord entrepris \u00e0 la premi\u00e8re personne&nbsp;la r\u00e9daction du<em> Ch\u00e2teau&nbsp;<\/em>(1926); <em>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/em> (1913-1927) ou <em>L\u2019\u00c9tranger<\/em> (1942) ont puis\u00e9 dans des tentatives \u00e0 la troisi\u00e8me. Mais si les r\u00e9cits de fiction \u00e0 la premi\u00e8re personne se r\u00e9duisent \u00e0 des \u00e9nonciations \u00ab&nbsp;feintes&nbsp;\u00bb (Hamburger) ou \u00ab&nbsp;mim\u00e9tiques&nbsp;\u00bb (G\u0142owi\u0144ski), comment peut-on les distinguer des r\u00e9cits factuels? La question n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre pos\u00e9e&nbsp;(voir par exemple Cohn 1999); elle engage toute une th\u00e9orie de la fiction. Est-ce une marque para- ou extratextuelle (un sous-titre g\u00e9n\u00e9rique, par exemple, ou un discours d\u2019accompagnement)? Est-ce simplement la diff\u00e9rence entre le nom du narrateur et celui de l\u2019auteur? On sait qu\u2019elle fut mise \u00e0 mal par l\u2019apparition de l\u2019autofiction \u00e0 la fin du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En 1975, Philippe Lejeune la voyait, pour sa part, dans le \u201cpacte de sinc\u00e9rit\u00e9\u201d ou \u201cde v\u00e9rit\u00e9\u201d qui r\u00e9gissait la relation entre l\u2019auteur de l\u2019autobiographie et son lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on ne veut pas sortir du texte lui-m\u00eame ni \u00e9voquer une possible plus grande \u201clitt\u00e9rarit\u00e9\u201d formelle de la prose fictionnelle au <em>je<\/em>, on peut au moins, voire au mieux, chercher cette diff\u00e9rence dans les tensions qui traversent volontiers les textes de fiction. Bien que chacune des phrases ouvrant les premiers chapitres de <em>L\u2019\u00c9tranger<\/em> contienne ainsi un <em>aujourd\u2019hui<\/em> (sur le mode\u00a0: \u201cAujourd\u2019hui, maman est morte\u201d), la suite du r\u00e9cit ne conserve pas cette allure de journal intime, et l\u2019on ne comprend jamais \u00e0 quel moment le r\u00e9cit a pu \u00eatre produit ni pourquoi les sentiments du <em>je<\/em>-narrant restent imp\u00e9n\u00e9trables, etc. En partant de \u201ctransgressions\u201d relev\u00e9es dans des r\u00e9cits de fiction s\u2019inscrivant <em>a priori<\/em> dans le mod\u00e8le autobiographique standard (l\u2019acc\u00e8s, par exemple, \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019autrui), Henrik Skov Nielsen (2004) a m\u00eame sugg\u00e9r\u00e9 qu\u2019il est souvent indispensable de convoquer derri\u00e8re le <em>je<\/em> une \u201cvoix impersonnelle\u201d qui s\u2019en distingue; on peut \u00eatre tent\u00e9 dans de tels cas de parler de\u00a0<em>surnarrateur<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>La proposition est intrigante; elle heurte un des points de d\u00e9part de G\u0142owi\u0144ski, selon lequel le r\u00e9cit de fiction \u00e0 la premi\u00e8re personne ne saurait \u00eatre lu comme une citation (m\u00eame dans les cas d\u2019ench\u00e2ssement: quand il y a, par exemple, recours au topos du manuscrit retrouv\u00e9, comme dans l\u2019<em>Adolphe<\/em> de Benjamin Constant en 1816), selon lequel surtout le r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne n\u2019invite jamais \u00e0 construire d\u2019instance \u00e9nonciative de niveau sup\u00e9rieur. Il n\u2019est pourtant pas ill\u00e9gitime de postuler une sorte d\u2019archi-\u00e9nonciateur derri\u00e8re un texte comme <em>L\u2019\u00c9tranger<\/em>, instance \u00e0 laquelle on peut pr\u00eater certains effets de sens du r\u00e9cit que l\u2019on ne veut pas attribuer \u00e0 Meursault comme <em>je<\/em>-narrant ni faire remonter \u00e0 l\u2019auteur indiqu\u00e9 sur la couverture. On est proche ici de la notion d\u2019<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteur implicite\u00a0<\/a>; cette couche \u00e9nonciative sup\u00e9rieure explique que l\u2019on acc\u00e8de \u00e0 des informations qui devraient \u00eatre hors du champ du <em>je<\/em>-narrant (notamment dans le cadre d\u2019un r\u00e9cit de type autobiographique) ou que celui-ci ne devrait pas avoir \u00e0 expliciter (notamment dans le cadre d\u2019un journal intime, d\u2019un monologue, etc.).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019essai de G\u0142owi\u0144ski s\u2019achevait sur un appel \u00e0 compl\u00e9ter la perspective strictement descriptive par une perspective diachronique, prenant acte de l\u2019\u00e9volution, au fil du temps, de notre sensibilit\u00e9 aux formes litt\u00e9raires. Ainsi n\u2019est-ce sans doute pas un hasard si la fiction \u00e0 la premi\u00e8re personne ne s\u2019est affirm\u00e9e qu\u2019au d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, s\u2019illustrant par exemple en France par les chefs-d\u2019\u0153uvre de Marivaux (<em>La Vie de Marianne<\/em>, 1731; <em>Le Paysan parvenu<\/em>, 1734) ou de l\u2019abb\u00e9 Pr\u00e9vost (<em>Manon Lescaut<\/em>, 1731). Pour Ren\u00e9 D\u00e9moris (2002), ces romans-m\u00e9moires t\u00e9moignent d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui fait de plus en plus de place \u00e0 l\u2019individu: ils mettent en sc\u00e8ne des destins singuliers qui autorisent pr\u00e9cis\u00e9ment leur protagoniste \u00e0 dire <em>je<\/em> et \u00e0 conter ses propres aventures. Pour Philippe Gasparini \u00e9galement (2004, 2020), le brouillage introduit par l\u2019autofiction ne se comprend que dans la ressaisie des avatars du roman autobiographique. Et l\u2019on veut bien croire que ce nouveau genre embl\u00e9matise une sensibilit\u00e9 \u201cpostmoderne\u201d, dont t\u00e9moignerait \u00e9galement la subjectivisation des \u00e9critures historiques, o\u00f9 le <em>je<\/em> s\u2019affiche de plus en plus (Traverso 2020), sans que l\u2019on bascule pour autant dans la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne au sens que nous avons d\u2019embl\u00e9e retenu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Benveniste, \u00c9mile (1959), \u201cLes relations de temps dans le verbe fran\u00e7ais\u201d, <em>Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 Linguistique<\/em> <em>de Paris<\/em>, n<sup>o<\/sup> 54 (1), p.&nbsp;69-82.<\/p>\n\n\n\n<p>Benveniste, \u00c9mile (1970), \u201cL\u2019appareil formel de l\u2019\u00e9nonciation\u201d, <em>Langages<\/em>, n<sup>o&nbsp;<\/sup>17, p.&nbsp;12-18.<\/p>\n\n\n\n<p>Cohn, Dorrit (1978), \u201cConsciousness in First-Person Texts<em>\u201d<\/em>, in<em> Transparent Minds: Narrative Modes for Presenting Consciousness in Fiction<\/em>, Princeton, Princeton University Press, p. 143-266.<\/p>\n\n\n\n<p>Cohn, Dorrit (1999), \u201cThe First-Person Regime\u201d, in <em>The Distinction of Fiction<\/em>, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, p.&nbsp;30-37.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9moris, Ren\u00e9 (2002), <em>Le roman \u00e0 la premi\u00e8re personne (du classicisme aux Lumi\u00e8res)<\/em>, Gen\u00e8ve, Droz, 2002 (1<sup>re<\/sup> \u00e9dition: Paris, Armand Colin, 1975).<\/p>\n\n\n\n<p>Gasparini, Philippe (2004), <em>Est-il je? Roman autobiographique et autofiction<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Gasparini, Philippe (2020), <em>Po\u00e9tiques du je. Du roman autobiographique \u00e0 l\u2019autofiction<\/em>, Lyon, Presses Universitaires de Lyon.<\/p>\n\n\n\n<p>Genette, G\u00e9rard (1972), <em>Figures III<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Genette, G\u00e9rard (1983), <em>Nouveau discours du r\u00e9cit<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u0142owi\u0144ski, Micha\u0142 (1967), \u201cOn the First-Person Novel\u201d (traduit du polonais par Rochelle Stone), <em>New Literary History <\/em>9, 1977, p.&nbsp;103-114; \u201cSur le roman \u00e0 la premi\u00e8re personne\u201d, (traduit de l\u2019anglais par Alain Bony), <em>Po\u00e9tique<\/em> 72, 1987, p.&nbsp;497-506.<\/p>\n\n\n\n<p>Hamburger, K\u00e4te (1968), <em>Die Logik der Dichtung<\/em>, Stuttgart, Klett (1<sup>re<\/sup> \u00e9dition 1957); <em>Logique des genres litt\u00e9raires<\/em> (traduit de l\u2019allemand par Pierre Cadiot), Paris, Seuil, 1986.<\/p>\n\n\n\n<p>Lejeune, Philippe (1975), <em>Le pacte autobiographique<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Patron, Sylvie (2016), <em>Le<\/em> <em>narrateur, un probl\u00e8me de th\u00e9orie narrative<\/em>, Limoges, Lambert-Lucas&nbsp;(1<sup>re<\/sup> \u00e9dition: <em>Le narrateur. Introduction \u00e0 la th\u00e9orie narrative<\/em>, Paris, Armand Colin, 2009).<\/p>\n\n\n\n<p>Skov Nielsen,&nbsp;Henrik (2004),&nbsp;\u201cThe Impersonal Voice in First-Person Narrative\u201d, <em>Narrative<\/em> n<sup>o<\/sup>&nbsp;12 (2), p.&nbsp;133-150.<\/p>\n\n\n\n<p>Traverso, Enzo (2020), <em>Pass\u00e9s singuliers. Le <\/em>Je<em> dans l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire<\/em>, Montr\u00e9al, Lux \u00c9diteur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Gilles Philippe, \u201cNarration \u00e0 la premi\u00e8re personne\u201d, Glossaire du R\u00e9naf, mis en ligne le 17 septembre 2022, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2022\/09\/narration-a-la-premiere-personne\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2022\/09\/narration-a-la-premiere-personne\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Gilles Philippe L\u2019usage commun nomme r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne une fiction dont le narrateur est aussi le protagoniste; le je y relate tout ou partie de sa propre histoire. Par extension, la cat\u00e9gorie s\u2019emploie parfois pour d\u00e9signer un<\/p>\n","protected":false},"author":1001512,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[1,4,3],"tags":[14,15,16,17],"class_list":{"0":"post-2017","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-uncategorized","7":"category-actualites-du-natrans","8":"category-glossaire","9":"tag-enonciation","10":"tag-heterodiegetique","11":"tag-narration","12":"tag-premiere-personne"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2017","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001512"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2017"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2017\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2017"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2017"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2017"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}