{"id":1468,"date":"2021-01-08T17:33:15","date_gmt":"2021-01-08T16:33:15","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=1468"},"modified":"2021-01-11T10:17:37","modified_gmt":"2021-01-11T09:17:37","slug":"rythme-rythm","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2021\/01\/rythme-rythm\/","title":{"rendered":"Rythme \/ Rhythm"},"content":{"rendered":"\n<p>Par Jan Baetens<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse temporelle du r\u00e9cit aborde g\u00e9n\u00e9ralement trois domaines: ordre, fr\u00e9quence et dur\u00e9e (Genette 1972). Souvent pens\u00e9e en termes de vitesse, l\u2019analyse de la dur\u00e9e se donne pour but de d\u00e9crire le rythme du r\u00e9cit. Elle regroupe un certain nombre de questions, tant\u00f4t formelles et tant\u00f4t th\u00e9matiques, que Kathryn Hume \u00e9num\u00e8re ainsi&nbsp;: a) descriptions en prose de vitesse physique, b) retardement narratif, c) le calcul du temps di\u00e9g\u00e9tique par page, d) les r\u00e9flexions fictionnelles sur la vitesse comme donn\u00e9e culturelle (Hume 2005&nbsp;: 105).<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>En pratique toutefois, la plupart des analyses du rythme se concentrent sur l\u2019approche strictement formelle propos\u00e9e par G\u00e9rard Genette, qui d\u00e9finit la vitesse comme \u00ab&nbsp;le rapport entre une mesure temporelle et une mesure spatiale [\u2026] la vitesse du r\u00e9cit se d\u00e9finira par le rapport entre une dur\u00e9e, celle de l\u2019histoire, mesur\u00e9e en secondes, minutes, heures, jours, mois et ann\u00e9es, et une longueur, celle du texte mesur\u00e9e en lignes et en pages (1972&nbsp;: 83). Le mod\u00e8le de Genette distingue ainsi entre quatre types de vitesse, qu\u2019il nomme <em>ellipse<\/em> (avec omission de certains \u00e9l\u00e9ments de l\u2019histoire), <em>sommaire<\/em> (o\u00f9 le discours r\u00e9sume ce qui se passe au niveau du r\u00e9cit), <em>sc\u00e8ne<\/em> (caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019\u00e9galit\u00e9 des temps de l\u2019histoire et du discours, comme dans un dialogue) et enfin <em>pause<\/em> (qui suspend le temps de l\u2019histoire). La plupart des r\u00e9cits m\u00e9langent ces quatre types, qui du reste ne se distinguent pas toujours tr\u00e8s clairement les unes des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019analyse de l\u2019ordre et de la fr\u00e9quence, la dur\u00e9e fait figure de parent pauvre dans l\u2019analyse temporelle du r\u00e9cit, ce qui est paradoxal, puisque, comme le note Genette, s\u2019il est possible d\u2019envisager un r\u00e9cit sans anachronies (et partant sans modification de l\u2019ordre ou manipulation de la fr\u00e9quence), il est difficile de raconter sans <em>anisochronies<\/em> ou \u00ab&nbsp;effets de rythme&nbsp;\u00bb (1972&nbsp;: 88). La moindre attention donn\u00e9e \u00e0 l\u2019analyse du rythme s\u2019explique de plusieurs fa\u00e7ons. Premi\u00e8rement, la vitesse du r\u00e9cit telle que d\u00e9finie par <em>Figures III<\/em> n\u2019est pas toujours facile \u00e0 mesurer, faute de pr\u00e9cisions au sein du texte m\u00eame sur les limites temporelles du r\u00e9cit (comment calculer par exemple l\u2019\u00e9tendue exacte d\u2019expressions comme \u00ab&nbsp;autrefois&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;plus tard&nbsp;\u00bb&nbsp;?). En second lieu, l\u2019analyse narratologique est souvent d\u00e9connect\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience de la lecture, dont le rythme est loin de r\u00e9p\u00e9ter m\u00e9caniquement celui du texte proprement dit (Baetens et Hume 2006). Enfin, la notion de rythme est trop souvent ax\u00e9e sur la seule probl\u00e9matique de la vitesse, au sens de rapidit\u00e9 (sous-entendue&nbsp;: excessive, imma\u00eetrisable), alors que les effets de lenteur ne sont pas moins importants (Kukkonen 2020).<\/p>\n\n\n\n<p>Les limites de l\u2019analyse traditionnelle du rythme narratif ont ainsi conduit \u00e0 un changement de perspective, qui accorde une plus grande place \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la lecture, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une approche qui ne part pas du r\u00e9cit comme un tout achev\u00e9 mais comme une structure dynamique qui se d\u00e9ploie progressivement (Baroni 2007). Il en r\u00e9sulte une approche du rythme qui ne s\u2019appuie plus seulement sur les rapports entre temps de l\u2019histoire et temps du discours, mais qui favorise l\u2019analyse des anisochronies et qui le fait plus particuli\u00e8rement en termes de <em>ralentissement<\/em> ou d\u2019<em>acc\u00e9l\u00e9ration<\/em> (\u00e0 la fois au niveau de l\u2019histoire et au niveau du discours), avec toutes les combinaisons possibles \u00e0 partir de ce couple fondateur. Cette nouvelle analyse b\u00e9n\u00e9ficie souvent d\u2019apports venus d\u2019autres horizons disciplinaires (voir Yahav (2013) pour l\u2019exemple de la musicologie et l\u2019importance des aspects <em>physiques<\/em> du rythme lectoral comme \u00ab&nbsp;embodied experience&nbsp;\u00bb&nbsp;: on sent le rythme du texte comme on sent le rythme d\u2019une musique).<\/p>\n\n\n\n<p>Une contribution essentielle \u00e0 cet \u00e9gard est faite par les chercheurs en narratologie cognitive. Karin Kukkonen (2020) propose ainsi de reprendre l\u2019analyse du rythme \u00e0 partir de ce qu\u2019elle appelle le rythme de l\u2019intrigue (\u00ab&nbsp;plot speed&nbsp;\u00bb), d\u00e9finie de la mani\u00e8re suivante&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>La vitesse de l&rsquo;intrigue peut alors \u00eatre d\u00e9finie comme le temps et le mouvement entre les \u00e9v\u00e9nements de l&rsquo;intrigue dans la conception probabiliste du texte, et c&rsquo;est une sorte de vitesse conceptuelle qui s&rsquo;enracine dans la vitesse physique du monde de l&rsquo;histoire et\/ou dans celle du discours<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-admin\/post.php?post=1468&amp;action=edit#_ftn1\">[1]<\/a>. (Kukkonen 2020: 79)<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Autrement dit&nbsp;: en suivant l\u2019intrigue, le lecteur n\u2019arr\u00eate pas de sp\u00e9culer sur la mani\u00e8re dont le r\u00e9cit pourrait continuer. Telle interaction dynamique d\u00e9termine une autre forme de rythme qui d\u00e9pend de la vitesse ou de la lenteur avec lesquelles on est amen\u00e9 \u00e0 revoir et \u00e0 modifier ses id\u00e9es sur la continuation et la fin du r\u00e9cit. Pour Kukkonen, ce rythme, qui d\u00e9pend bien s\u00fbr et de l\u2019histoire et du discours, influence \u00e0 son tour aussi bien la perception du temps de l\u2019histoire (ce temps va ralentir ou acc\u00e9l\u00e9rer en fonction de la mani\u00e8re dont le lecteur se voit oblig\u00e9 ou non d\u2019ajuster ses id\u00e9es sur l\u2019intrigue) que le v\u00e9cu du temps du discours (en fonction de la mani\u00e8re dont on re\u00e7oit ou plut\u00f4t construit l\u2019intrigue, on lira plus ou moins vite).<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, il convient de noter que la question du rythme est ins\u00e9parable de questions plus larges comme par exemple celle des <em>genres<\/em> (chaque genre g\u00e8re la question du rythme \u00e0 sa fa\u00e7on), de l\u2019<em>histoire<\/em> (la mani\u00e8re dont le roman alterne par exemple sc\u00e8nes d\u2019action et sc\u00e8nes descriptives a beaucoup chang\u00e9 au cours du temps), des <em>supports mat\u00e9riels de l\u2019\u00e9criture<\/em> (le passage du livre au feuilleton ou inversement illustre bien ce ph\u00e9nom\u00e8ne) et, si possible, de tous ces \u00e9l\u00e9ments pris ensemble.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en anglais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Baetens, Jan &amp; Kathryn Hume (2006), \u201cSpeed, rhythm, movement: A Dialogue on K. Hume\u2019s Article \u2018Narrative Speed\u2019\u201d, <em>Narrative<\/em>, n\u00b0 14 (3), p. 351-357. URL: <a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/20107396?seq=1#metadata_info_tab_contents\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/20107396?seq=1#metadata_info_tab_contents<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Hume, Kathryn (2005), \u201cNarrative Speed in Contemporary Fiction\u201d, <em>Narrative<\/em>, n\u00b013 (2), p. 105-124. URL: <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/muse.jhu.edu\/article\/182405\" target=\"_blank\">https:\/\/muse.jhu.edu\/article\/182405<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Hume, Kathryn (2012), <em>\u00ab\u00a0Narrative Speed in Contemporary Fiction<\/em>\u00ab\u00a0, in <em>Aggressive Fictions: Reading the Contemporary American Novel,<\/em> Ithaca, Cornell University Press, p. 14-39. URL: <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/10.7591\/j.ctt7v8kr\" target=\"_blank\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/10.7591\/j.ctt7v8kr<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Kukkonen, Karin (2020), \u201cThe Speed of plot. Narrative acceleration and deceleration\u201d, <em>Orbis Litterarum<\/em>, n\u00b075, p. 73-85. URL: <a href=\"https:\/\/onlinelibrary.wiley.com\/doi\/full\/10.1111\/oli.12251https:\/\/onlinelibrary.wiley.com\/doi\/full\/10.1111\/oli.12251\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">https:\/\/onlinelibrary.wiley.com\/doi\/full\/10.1111\/oli.12251https:\/\/onlinelibrary.wiley.com\/doi\/full\/10.1111\/oli.12251<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Amit Yahav, Amit (2013), \u201cSonorous Duration: <em>Tristram Shandy<\/em> and the Temporality of Novels\u201c, <em>PMLA<\/em>, n\u00b0 128 (4), p. 872-887. URL: <a href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/journals\/pmla\/article\/sonorous-duration-tristram-shandy-and-the-temporality-of-novels\/50B72E036CFC16E97D4D2D68538C8586\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">https:\/\/www.cambridge.org\/core\/journals\/pmla\/article\/sonorous-duration-tristram-shandy-and-the-temporality-of-novels\/50B72E036CFC16E97D4D2D68538C8586<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en fran\u00e7ais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Baroni, Rapha\u00ebl (2007), <em>La Tension narrative<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Genette, G\u00e9rard (1972), <em>Figures III<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Note<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/wp-admin\/post.php?post=1468&amp;action=edit#_ftnref1\">[1]<\/a> En version originale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Plot speed can then be defined as the time and movement between plot events in the probability design of the text, and it is a conceptual kind of speed that gets rooted in the physical speed of the storyworld and\/or discourse&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jan Baetens, \u00ab&nbsp;Rythme \/ Rythm&nbsp;\u00bb, <em>Glossaire du R\u00e9NaF<\/em>, mis en ligne le 8 janvier 2021, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2021\/01\/rythme-rythm\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2021\/01\/rythme-rythm\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Jan Baetens L\u2019analyse temporelle du r\u00e9cit aborde g\u00e9n\u00e9ralement trois domaines: ordre, fr\u00e9quence et dur\u00e9e (Genette 1972). 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