{"id":1181,"date":"2020-04-30T11:55:10","date_gmt":"2020-04-30T09:55:10","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=1181"},"modified":"2025-04-22T10:40:50","modified_gmt":"2025-04-22T08:40:50","slug":"modele-rhetorique-des-publics-rhetorical-model-of-audiences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2020\/04\/modele-rhetorique-des-publics-rhetorical-model-of-audiences\/","title":{"rendered":"Mod\u00e8le rh\u00e9torique des publics \/ Rhetorical Model of Audiences"},"content":{"rendered":"<p>Par James Phelan<\/p>\n<p>Traduit de l\u2019anglais par Rapha\u00ebl Baroni<\/p>\n<p>La finesse du mod\u00e8le \u00e9labor\u00e9 par la narratologie rh\u00e9torique pour d\u00e9crire les publics se comprend plus facilement si on le replace dans un contexte plus large. Dans sa conception rh\u00e9torique du r\u00e9cit, James Phelan propose la d\u00e9finition de base suivante : \u00ab\u00a0quelqu\u2019un raconte \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, \u00e0 une occasion et dans un ou des buts donn\u00e9s, que quelque chose est arriv\u00e9\u00a0\u00bb (2018 : 48 ; voir aussi 1996). Cette d\u00e9finition oriente l&rsquo;interpr\u00e9tation sur la mani\u00e8re dont la personne qui raconte utilise les ressources du r\u00e9cit (ses \u00e9l\u00e9ments fondamentaux \u00e9tant l&rsquo;intrigue, le personnage, la perspective, le temps et l&rsquo;espace) afin de produire certains effets sur quelqu\u2019un d\u2019autre. Pour analyser ces effets, les chercheurs qui adoptent une perspective rh\u00e9torique se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rentes couches de la communication, en particulier aux couches affective, \u00e9thique, cognitive et th\u00e9matique, afin de construire une repr\u00e9sentation plausible de l&rsquo;exp\u00e9rience de lecture.<!--more--><\/p>\n<p>En d\u00e9cortiquant la signification de ce \u00ab\u00a0quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre\u00a0\u00bb, les th\u00e9oriciens de l\u2019approche rh\u00e9torique ont identifi\u00e9 cinq types de public, qui se r\u00e9partissent en deux groupes, le premier r\u00e9unissant des lecteurs r\u00e9els (ou en chair et en os) et le second comprend des destinataires internes \u00e0 la fiction. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le premier groupe se compose du public r\u00e9el (ou public en chair et en os, en anglais <em>actual audience<\/em>), du public auctorial (en anglais <em>authorial audience<\/em>) et du <em>public narratif<\/em> (en anglais <em>narrative audience<\/em>), alors que le second se compose du <em>narrataire r\u00e9el<\/em> (<em>actual narratee<\/em>) et du <em>narrataire id\u00e9al<\/em> (<em>ideal narratee<\/em>). Peter J. Rabinowitz (1977) a identifi\u00e9 le premier groupe et Gerald Prince (1973, 1985) a introduit la notion de narrataire et a r\u00e9fl\u00e9chi sur son r\u00f4le. Phelan (1996) a sugg\u00e9r\u00e9 que les entit\u00e9s d\u00e9gag\u00e9es par Rabinowitz et par Prince faisaient partie d&rsquo;un mod\u00e8le rh\u00e9torique global, et avec Sarah Copland (2022), ils ont r\u00e9cemment propos\u00e9 d\u2019introduire une distinction entre le narrataire r\u00e9el et le narrataire id\u00e9al.<\/p>\n<p><strong>Public r\u00e9el et public auctorial <\/strong><\/p>\n<p>Le <em>public r\u00e9el<\/em> est constitu\u00e9 de v\u00e9ritables lecteurs, avec leurs nombreux traits identitaires individuels et leurs affiliations \u00e0 des groupes<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.\u00a0 Les vrais lecteurs sont extr\u00eamement divers, mais ils constituent le public que les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a> veulent atteindre en fin de compte. Le <em>public auctorial <\/em>correspond quant \u00e0 lui au groupe id\u00e9al des destinataires auquel s\u2019adresse l&rsquo;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteur<\/a>, ce sont des lecteurs qui sont capables de comprendre pleinement son acte rh\u00e9torique et de l&rsquo;\u00e9valuer de la mani\u00e8re pr\u00e9vue. Le public auctorial repr\u00e9sente g\u00e9n\u00e9ralement une entit\u00e9 hybride n\u00e9e du m\u00e9lange entre ce que les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a> savent sur certains de leurs lecteurs r\u00e9els et ce qu&rsquo;ils souhaitent que leurs lecteurs hypoth\u00e9tiques sachent et fassent pour comprendre leurs communications. (J&rsquo;imagine que la plupart des lecteurs de cette entr\u00e9e du glossaire ont une connaissance exp\u00e9rientielle de ce qui entre en jeu dans la construction du public auctorial).<\/p>\n<p>Pour \u00e9clairer ces concepts, on peut \u00e9voquer \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb de Sandra Cisneros. Dans cette histoire, Cisneros construit le personnage d\u2019une jeune narratrice d\u2019origine hispanique qui s&rsquo;adresse \u00e0 un \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, tr\u00e8s probablement sa s\u0153ur, et qui r\u00e9p\u00e8te comment l\u2019une et l\u2019autre ont acquis leurs poup\u00e9es Barbie, qui ont \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9es par le feu. La narratrice termine son r\u00e9cit en essayant de rassurer \u00e0 la fois ce \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb et elle-m\u00eame sur le fait que leurs poup\u00e9es sont aussi bonnes que celles qui n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9es. Dans leur mani\u00e8re de r\u00e9agir \u00e0 \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb, du fait de leur diversit\u00e9, les lecteurs sont susceptibles de diverger sur de nombreux points, en particulier dans leur \u00e9valuation de l&rsquo;effort final de la narratrice pour les rassurer. Certains lecteurs trouveront que c&rsquo;est une strat\u00e9gie d&rsquo;adaptation efficace, tandis que d&rsquo;autres y verront une interpr\u00e9tation et une \u00e9valuation peu <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/11\/narrateur-non-fiable-unreliable-narrator\/\">fiables<\/a> de la situation.\u00a0 Les chercheurs qui adoptent une approche rh\u00e9torique reconnaissent non seulement l\u2019existence de ces diff\u00e9rences, mais aussi l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de les c\u00e9l\u00e9brer en tant que preuve de la richesse de l&rsquo;histoire de Cisneros et de la contribution des lecteurs dans la construction du sens des r\u00e9cits.<\/p>\n<p>Mais ces th\u00e9oriciens veulent aussi poser des questions suppl\u00e9mentaires : qu&rsquo;attend Cisneros de ses lecteurs et comment les guide-t-elle ? Ils posent ces questions parce qu&rsquo;ils accordent de la valeur \u00e0 la fa\u00e7on dont les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a> et les lecteurs r\u00e9els sont susceptibles de partager des significations communes, et ils pensent qu&rsquo;un tel partage rend possible des engagements valables li\u00e9s \u00e0 l\u2019adoption des id\u00e9es et de la perspective d\u2019autrui. Dans le cas de \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb, par exemple, Cisneros attend de ses lecteurs qu\u2019ils aient une certaine compr\u00e9hension des r\u00e9cits culturels entourant les poup\u00e9es Barbie et elle s&rsquo;appuie sur cette compr\u00e9hension pour guider les jugements du public concernant \u00e0 la fois le d\u00e9ni et la r\u00e9silience que l\u2019on peut lire dans r\u00e9flexions finales du personnage qui raconte l\u2019histoire. Comme le sugg\u00e8re cette discussion, l\u2019approche rh\u00e9torique ne pr\u00e9tend pas d\u00e9crire des r\u00e9ponses de tous les lecteurs r\u00e9els, mais cherche plut\u00f4t \u00e0 d\u00e9crire les inf\u00e9rences et les exp\u00e9riences de ce sous-ensemble de lecteurs r\u00e9els qui cherchent \u00e0 rejoindre le <em>public auctorial<\/em>. Les th\u00e9oriciens rh\u00e9toriques d\u00e9signe cette sous-cat\u00e9gorie avec le terme <em>lecteurs r\u00e9thoriques <\/em>(<em>rhetorical readers<\/em>). En m\u00eame temps, les chercheurs qui adoptent cette perspective consid\u00e8rent leur mani\u00e8re de rendre compte de la lecture du <em>public auctorial<\/em> comme des hypoth\u00e8ses plut\u00f4t que comme des v\u00e9rit\u00e9s incontestables.<\/p>\n<p><strong>Public narratif<\/strong><\/p>\n<p>En analysant la fiction, les th\u00e9oriciens qui se rattachent au courant de la rh\u00e9torique veulent tenir compte du ph\u00e9nom\u00e8ne de la double conscience que l\u2019on peut rattacher au <em>public r\u00e9el<\/em> lorsqu\u2019il lit une fiction : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce public \u00e9prouve des \u00e9motions au sujet des personnages de fiction et il peut adopter des croyances qui ne s&rsquo;appliquent qu&rsquo;au monde racont\u00e9 (par exemple en postulant que la magie existe), d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, le m\u00eame public reste conscients qu\u2019il s\u2019agit de personnages et d\u2019\u00e9v\u00e9nements invent\u00e9s. L\u2019approche rh\u00e9torique explique ce ph\u00e9nom\u00e8ne en identifiant le <em>public narratif<\/em> et en le consid\u00e9rant comme imbriqu\u00e9 dans le <em>public auctorial<\/em><a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Les r\u00e9cits non fictionnels, quant \u00e0 eux, ne g\u00e9n\u00e8rent pas de <em>public narratif<\/em>, car leurs affirmations r\u00e9f\u00e9rentielles excluent cette dissociation entre croyances r\u00e9elles et croyance fictionnelles. Le <em>public narratif<\/em> renvoie \u00e0 une position d&rsquo;observateur au sein de la fiction \u00e0 partir de laquelle les personnages et les \u00e9v\u00e9nements sont consid\u00e9r\u00e9s comme r\u00e9els. Comme le <em>public narratif<\/em> peut percevoir ce qui se passe sans \u00eatre per\u00e7u, Phelan (2018) a d\u00e9crit cette posture \u00e0 travers la m\u00e9taphore d\u2019un <em>public r\u00e9el<\/em> rev\u00eatant une <em>cape d&rsquo;invisibilit\u00e9 <\/em>et p\u00e9n\u00e9trand dans la fiction. Plus largement, il s\u2019agit de comprendre que les <em>lecteurs rh\u00e9toriques<\/em> cherchent \u00e0 occuper \u00e0 la fois la position des publics<em> auctorial<\/em> et <em>narratif<\/em>.<\/p>\n<p>Dans \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb, le <em>public narratif<\/em> r\u00e9agit comme si le personnage de la narratrice et sa situation \u00e9taient r\u00e9els et, ce faisant, il en vient \u00e0 \u00e9prouver de la compassion face \u00e0 ses aspirations et \u00e0 sa d\u00e9tresse, et il peut ainsi \u00eatre profond\u00e9ment \u00e9mu par sa situation\u00a0: le d\u00e9ni du personnage est probl\u00e9matique mais compr\u00e9hensible, et sur un plan \u00e9thique, sa r\u00e9silience est admirable. Comme le <em>public auctorial<\/em> englobe le <em>public narratif<\/em>, il peut partager ces r\u00e9ponses tout en reconnaissant que Cisneros les a engendr\u00e9es pour les mettre au service de ses objectifs. Ces objectifs consistent notamment \u00e0 lier la r\u00e9ponse \u00e9thique et affective de son public \u00e0 la mani\u00e8re dont elle th\u00e9matise la classe sociale et l\u2019identit\u00e9 ethnique de la narratrice et la mani\u00e8re dont elle se positionne vis-\u00e0-vis de ces d\u00e9terminismes.<\/p>\n<p>Comme l&rsquo;a expliqu\u00e9 Rabinowitz (1998), plus les connaissances et les croyances des deux publics se recoupent, plus le degr\u00e9 de r\u00e9alisme de la fiction est \u00e9lev\u00e9. Dans \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb, la seule diff\u00e9rence significative entre ces deux instances est que le <em>public narratif<\/em> consid\u00e8re les personnages et les \u00e9v\u00e9nements comme r\u00e9els alors que le <em>public auctorial<\/em> sait qu&rsquo;ils sont invent\u00e9s. En revanche, les publics <em>narratif<\/em> et <em>auctorial<\/em> de <em>Harry Potter<\/em> de J. K. Rowling divergent au niveau de leurs croyances concernant la magie, les cr\u00e9atures fantastiques et bien d&rsquo;autres choses encore.<\/p>\n<p><strong>Narrataire r\u00e9el et narrataire ideal<\/strong><\/p>\n<p>Le <em>narrataire<\/em>, tel que le d\u00e9finit Prince et comme l&rsquo;affirme la narratologie rh\u00e9torique, est le destinataire du narrateur. Suivant les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a>, il y a de grandes variations dans le degr\u00e9 de caract\u00e9risation des <em>narrataires<\/em> et dans les types de relations \u00e9tablies entre cette instance et les publics <em>auctorial<\/em> et <em>narratif<\/em>.\u00a0 Dans les r\u00e9cits non fictionnels, les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a> souhaitent g\u00e9n\u00e9ralement que le <em>public auctorial<\/em> et le <em>narrataire<\/em> co\u00efncident, bien qu\u2019il soit possible d\u2019\u00e9crire une \u00ab\u00a0lettre ouverte \u00e0 Donald J. Trump\u00a0\u00bb exploitant la diff\u00e9rence entre le <em>narrataire <\/em>et le <em>public auctorial<\/em> auquel s\u2019adresse v\u00e9ritablement le message. Dans les r\u00e9cits de fiction, les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a> qui ne caract\u00e9risent pas le <em>narrataire<\/em> en tant qu\u2019individu (ou petit groupe d&rsquo;individus) veulent g\u00e9n\u00e9ralement que le <em>public narratif<\/em> se sente en affinit\u00e9 avec lui. Dans de tels r\u00e9cits, l\u2019approche rh\u00e9torique ne voit aucun int\u00e9r\u00eat interpr\u00e9tatif \u00e0 diff\u00e9rencier le <em>narrataire<\/em> du <em>public narratif<\/em>. En revanche, quand un <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteur<\/a> rattache le narrataire \u00e0 un individu sp\u00e9cifique (ou \u00e0 un groupe identifiable d&rsquo;individus), la relation narrateur-narrataire devient un \u00e9l\u00e9ment important de l&rsquo;attention du <em>public narratif<\/em> et elle fait donc partie de l&rsquo;engagement global des lecteurs rh\u00e9toriques envers l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Dans son essai de 1977, Rabinowitz a \u00e9galement propos\u00e9 d\u2019isoler ce qu&rsquo;il appelait \u00ab\u00a0le public narratif id\u00e9al\u00a0\u00bb, mais Copland et Phelan (2022) proposent maintenant de remplacer ce terme par celui de \u00ab\u00a0narrataire id\u00e9al\u00a0\u00bb. Rabinowitz, Phelan et Copland s\u2019accordent \u00e0 reconna\u00eetre que, tout comme les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a>, les narrateurs peuvent avoir un public id\u00e9al. Rabinowitz a opt\u00e9 pour le terme \u00ab\u00a0public narratif id\u00e9al\u00a0\u00bb car il consid\u00e8re que cette instance se trouve en concurrence avec celle de Prince. Mais si l\u2019on admet que les id\u00e9es de Rabinowitz et de Prince sont compl\u00e9mentaires plut\u00f4t que concurrentes, on admettre que l\u2019appellation de \u00ab\u00a0narrataire id\u00e9al\u00a0\u00bb est plus adapt\u00e9e pour d\u00e9finir le public souhait\u00e9 par le narrateur.<\/p>\n<p>Cette question de terminologie est importante, car identifier un <em>narrataire id\u00e9al<\/em> ouvre la possibilit\u00e9 d\u2019envisager la gamme des alignements possibles que les <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteurs<\/a> peuvent \u00e9tablir entre le <em>narrataire r\u00e9el<\/em> et le <em>narrataire id\u00e9al<\/em>, ainsi que de r\u00e9fl\u00e9chir sur les effets qui peuvent \u00eatre tir\u00e9s de ces relations. Le spectre va de l&rsquo;alignement total au non-alignement, en passant par l&rsquo;alignement incertain. Albert Camus dans <em>La Chute<\/em> montre ce qu&rsquo;un <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteur<\/a> habile peut produire en jouant sur un non-alignement : son narrateur, Clamence, devient de plus en plus conscient que son narrataire ne r\u00e9pond pas comme il le souhaite et il ajuste son r\u00e9cit en cons\u00e9quence. Camus pousse ainsi les lecteurs rh\u00e9toriques \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 la fois \u00e0 l&rsquo;histoire de Clamence (le <em>narr\u00e9<\/em>) et \u00e0 son acte de narration en tant que tel (le <em>r\u00e9cit<\/em>). Dans \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb, Cisneros joue quant \u00e0 elle sur un alignement incertain, puisqu&rsquo;elle n&rsquo;inclut aucune trace de la r\u00e9ponse de sa s\u0153ur. Cisneros oriente ainsi l&rsquo;attention des lecteurs rh\u00e9toriques sur ce qui est racont\u00e9, en particulier sur les r\u00e9flexions du personnage de la narratrice concernant sa propre situation. En m\u00eame temps, Cisneros utilise le narrataire pour souligner l\u2019importance des enjeux soulev\u00e9s par ces r\u00e9flexions\u00a0: elles concernent non seulement la situation du narrateur, mais aussi celle de sa s\u0153ur et, par extension, celle de nombreuses autres personnes plac\u00e9es dans des circonstances similaires.<\/p>\n<p><strong>Le retour du lecteur r\u00e9el <\/strong><\/p>\n<p>La lecture en tant que <em>public narratif<\/em> et en tant que <em>public auctorial<\/em> est la premi\u00e8re \u00e9tape de l&rsquo;engagement des lecteurs rh\u00e9toriques dans le r\u00e9cit. La deuxi\u00e8me \u00e9tape est tout aussi importante\u00a0: elle consiste \u00e0 \u00e9valuer ces exp\u00e9riences r\u00e9alis\u00e9es en tant que <em>public<\/em>. Cette \u00e9valuation implique aussi la prise en compte des multiples dimensions qui s\u2019attachent \u00e0 de telles exp\u00e9riences, notamment sur les plans \u00e9thique, th\u00e9matique et esth\u00e9tique. Les th\u00e9oriciens de l\u2019approche rh\u00e9torique reconnaissent que les vrais lecteurs sont susceptibles de diverger dans leurs \u00e9valuations et consid\u00e8rent cette divergence poss\u00e8de une valeur potentielle. Par exemple, le fait d&rsquo;explorer les raisons pour lesquelles j\u2019accorde tellement de valeur \u00e0 \u00ab\u00a0Barbie-Q\u00a0\u00bb alors que vous pourriez trouver ce texte dangereux, peut ouvrir de nouvelles perspectives sur la communication rh\u00e9torique de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/auteur-implicite-implied-author\/\">auteur<\/a> (ou pour formuler de nouvelles hypoth\u00e8ses sur son fonctionnement), cela peut aussi nous amener \u00e0 mieux comprendre nos pr\u00e9f\u00e9rences \u00e9thiques, th\u00e9matiques et esth\u00e9tiques ainsi que nos engagements personnels.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en anglais<\/strong><\/p>\n<p>Cisneros, Sandra (1991), \u201cBarbie-Q\u201d, in <em>Woman Hollering Creek and Other Stories<\/em>, New York, Random House, p. 14-16.<\/p>\n<p>Copland, Sarah &amp; James Phelan (2022), \u201cThe Ideal Narratee and the Rhetorical Model of Audiences\u201d., <em>Poetics Today<\/em>, n\u00b0 43(1), p. 1-26. DOI: <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/03335372-9470954\">https:\/\/doi.org\/10.1215\/03335372-9470954<\/a><\/p>\n<p>Phelan, James (1996), <em>Narrative as Rhetoric: Technique, Audiences, Ethics, Ideology<\/em>, Columbus, Ohio State University Press.<\/p>\n<p>Prince, Gerald (1985), \u201cThe\u00a0<em>Narratee<\/em>\u00a0Revisited\u201d, <em>Style<\/em>, n\u00b0 19 (3), p. 299-303. URL\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/42945558\">https:\/\/www.jstor.org\/stable\/42945558<\/a><\/p>\n<p>Rabinowitz, Peter J.\u00a0 (1998 [1987]), <em>Before Reading: Narrative Conventions and the Politics of Interpretation,<\/em> Columbus, Ohio State University Press.<\/p>\n<p>Rabinowitz, Peter J. (1977), \u201cTruth in Fiction: A Reexamination of Audiences\u201d, <em>Critical Inquiry<\/em>, n\u00b0 4, p. 121-141.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences en fran\u00e7ais<\/strong><\/p>\n<p>Camus, Albert (1956), <em>La Chute<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n<p>Goudmand, Ana\u00efs (2016), \u00ab\u00a0&lsquo;<em>Oh my God ! They\u2019ve killed&#8230; !&rsquo;<\/em>\u00a0\u00bb Le r\u00e9cit s\u00e9riel entre autonomie et h\u00e9t\u00e9ronomie : cons\u00e9quences du d\u00e9part non planifi\u00e9 des acteurs\u00a0\u00bb, <em>T\u00e9l\u00e9vision<\/em>, n\u00b0 7 (1), p. 65-83. URL : <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-television-2016-1-page-65.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/revue-television-2016-1-page-65.htm<\/a><\/p>\n<p>Phelan, James (2018), \u00ab\u00a0&lsquo;Quelqu&rsquo;un raconte a quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre&rsquo;: une approche rh\u00e9torique de la communication narrative\u00a0\u00bb, in <em>Introduction \u00e0 la narratologie postclassique<\/em>, S. Patron (dir.), Villeneuve d\u2019Ascq, Presses Universitaire du Septentrion, p. 47-68. URL: <a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/septentrion\/19119\">https:\/\/books.openedition.org\/septentrion\/19119<\/a><\/p>\n<p>Prince, Gerald (1973), \u201cIntroduction \u00e0 l&rsquo;<em>\u00e9tude narrataire<\/em>\u201d, <em>Po\u00e9tique<\/em>, n\u00b0 14, p. 178-196.<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lorsque nous lisons ou regardons une \u0153uvre en groupe, nous pouvons \u00e9galement assumer une identit\u00e9 de groupe.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Sur cette distinction en r\u00e9gime s\u00e9riel, voir aussi Goudmand (2016).<\/p>\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n<p>James Phelan (traduit de l\u2019anglais par Rapha\u00ebl Baroni), \u00ab\u00a0Mod\u00e8le rh\u00e9torique des publics \/ Rhetorical Model of Audiences \u00ab\u00a0, <em>Glossaire du R\u00e9NaF<\/em>, mis en ligne le 30 avril 2020, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2020\/04\/modele-rhetorique-des-publics-rhetorical-model-of-audiences\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2020\/04\/modele-rhetorique-des-publics-rhetorical-model-of-audiences\/<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par James Phelan Traduit de l\u2019anglais par Rapha\u00ebl Baroni La finesse du mod\u00e8le \u00e9labor\u00e9 par la narratologie rh\u00e9torique pour d\u00e9crire les publics se comprend plus facilement si on le replace dans un contexte plus large. 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