{"id":1146,"date":"2020-04-20T15:53:35","date_gmt":"2020-04-20T13:53:35","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/?p=1146"},"modified":"2020-04-30T12:02:53","modified_gmt":"2020-04-30T10:02:53","slug":"relatabilite-relatability","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2020\/04\/relatabilite-relatability\/","title":{"rendered":"Relatabilit\u00e9 \/ Relatability"},"content":{"rendered":"<p>Par Jan Baetens<\/p>\n<p>On appelle <em>relatable<\/em> (le mot est un pur calque de l\u2019anglais, le terme \u00e9tant proprement intraduisible de mani\u00e8re litt\u00e9rale<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>) une personne, une situation ou un r\u00e9cit auquel on peut s\u2019identifier, dont on se sent proche. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, le caract\u00e8re de <em>relatabilit\u00e9<\/em> n\u2019a gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 pris en consid\u00e9ration par les narratologies, en d\u00e9pit de l\u2019importance capitale de cette cat\u00e9gorie dans la cr\u00e9ation et, surtout, dans le succ\u00e8s ou l\u2019\u00e9chec des s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es et, sans doute, de la litt\u00e9rature populaire en g\u00e9n\u00e9ral, o\u00f9 le rapport personnel entre public r\u00e9el et personnage fictif joue toujours un r\u00f4le de premier plan.<!--more--><\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9cent pour la notion de <em>relatable<\/em> \u2013 \u00e0 ne pas confondre avec celle de \u201c<em><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/11\/narrateur-non-fiable-unreliable-narrator\/\">reliable<\/a><\/em>\u201d (digne de confiance) ou de \u201dracontable\u201d (qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre racont\u00e9, suffisamment int\u00e9ressant pour l\u2019\u00eatre) \u2013 est \u00e0 situer dans le contexte plus large d\u2019une mise en question des crit\u00e8res qui encadrent nos jugements, qu\u2019ils soient esth\u00e9tiques ou \u00e9thiques: d\u2019une part, comment \u00e9valuer des formes et des mani\u00e8re de faire\u00a0; et d\u2019autre part, que penser de leur valeur en termes humains et autres (car nos valeurs actuelles s\u2019\u00e9tendent \u00e0 la vie d\u2019autres esp\u00e8ces, comme \u00e0 celle de la plan\u00e8te)?<\/p>\n<p>Traditionnellement, ce qui nous fait aimer telle pi\u00e8ce, tel genre, tel style, tel auteur plut\u00f4t que tels autres, pouvait encore se r\u00e9sumer par des adages classiques tels que \u201cle beau, le bon, le vrai\u201d, ou encore \u201cdivertir et instruire\u201d. Nous plaisait ce qui nous apportait quelque chose sur les plan cognitif (le vrai, y compris ses revers, comme le mensonge), esth\u00e9tique (le beau, dont le laid n\u2019est jamais absent, mais aussi le simple plaisir du divertissement ou de l\u2019\u00e9vasion) et moral (le bon, avec le frisson du mal en bonus). \u00c0 quoi il convient d\u2019ajouter, dans nos soci\u00e9t\u00e9s modernes, qui vivent de renouvellement permanent des objets consommables, la fascination du neuf, voire du neuf pour le neuf.<\/p>\n<p>Ces consid\u00e9rations n\u2019ont rien perdu de leur actualit\u00e9, mais elles ne suffisant plus \u00e0 expliquer les divergences ou, au contraire, les curieuses sym\u00e9tries dans la r\u00e9ception d\u2019un livre ou d\u2019une s\u00e9rie. De nouvelles cat\u00e9gories sont n\u00e9cessaires, et dans ce d\u00e9bat, deux livres de Sianne Ngai, autrice non encore traduite en fran\u00e7ais, occupent aujourd\u2019hui une place de premier rang\u00a0: <em>Ugly Feelings<\/em> (2005) et <em>Our Aesthetic Categories<\/em> (2012). Dans le sillage d\u2019Adorno et Horkheimer, mais sans suivre le ton apocalyptique de leurs th\u00e8ses sur l\u2019industrie culturelle, Ngai part de l\u2019id\u00e9e que la soci\u00e9t\u00e9 hypercapitaliste dans laquelle nous vivons a chang\u00e9 radicalement la nature des \u0153uvres, et davantage encore nos mani\u00e8res d\u2019en faire l\u2019exp\u00e9rience. Elle d\u00e9montre ainsi que les anciens clivages, par exemple \u201cbeau versus laid\u201d ou \u201cancien versus moderne\u201d, ne sont plus h\u00e9g\u00e9moniques mais s\u2019effacent au profit de nouvelles cat\u00e9gories, \u00e9cart\u00e9es jusqu\u2019ici comme mineures ou fausses, telles que \u201czany\u201d (loufoque), \u201ccute\u201d (mignon) ou \u201cinteresting\u201d (int\u00e9ressant).<\/p>\n<p>Un r\u00e9cent article de Brian Glavey, \u201cHaving a Coke with You is Even More Fun Than Ideology Critique\u201d (<em>2019<\/em>), propose d\u2019ajouter une notion plus inattendue encore \u00e0 la liste de Ngai: celle de <em>relatable<\/em>. Bien que son analyse porte sur le discours po\u00e9tique, non sur la prose narrative ou le r\u00e9cit visuel, le concept de <em>relatable<\/em> \u00e9claire une dimension capitale de notre rapport contemporain au r\u00e9cit. Glavey insiste beaucoup sur le fait que le <em>relatable<\/em> peut \u00eatre con\u00e7u comme ce qui annule la distance entre ce qui est propos\u00e9 au lecteur (le livre, plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019\u0153uvre d\u2019art) et sa vie de tous les jours (qui, en g\u00e9n\u00e9ral, n\u2019a rien de livresque ni d\u2019artistique). Il en d\u00e9duit, \u00e0 titre d\u2019hypoth\u00e8se, que le succ\u00e8s d\u2019une production moderne ne tient plus seulement \u00e0 ses qualit\u00e9s intrins\u00e8ques mais aussi \u00e0 sa capacit\u00e9 d\u2019engendrer cette impression de <em>relatabilit\u00e9<\/em>, qu\u2019il distingue de l\u2019identification au sens \u00e9troit du terme, et dont il souligne la capacit\u00e9 de cr\u00e9er des liens entre lecteurs ou spectateurs. La <em>relatabilit\u00e9<\/em> s\u2019av\u00e8re \u00eatre un agr\u00e9gateur puissant dans la mani\u00e8re dont se constituent des groupes de fans autour des \u0153uvres, soulignant par l\u00e0 un glissement culturel d\u2019une approche fond\u00e9e sur le jugement \u201cobjectif\u201d des \u0153uvres \u00e0 une approche plus \u201csubjective\u201d, ouverte \u00e0 l\u2019intervention active du public dans le traitement des faits esth\u00e9tiques.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p>Glavey, Brian (2019), \u201cHaving a Coke with you is even more fun than ideology critique\u201d, <em>PMLA<\/em>, n\u00b0134 (5), p. 996-1011,<\/p>\n<p>Ngai, Sianne (2005), <em>Ugly Feelings<\/em>. Cambridge (MA), Harvard Unuiversity Press.<\/p>\n<p>Ngai, Sianne (2012), <em>Our Aesthetic Categories<\/em>. Cambridge (MA), Harvard Unuiversity Press.<\/p>\n<p><strong>Note<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> En anglais, l\u2019expression \u00ab to relate to something\/somebody \u00bb signifie <em>\u00eatre concern\u00e9<\/em> et un \u00ab relative \u00bb est un <em>proche<\/em> ou un <em>parent<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Pour citer cet article<\/strong><\/p>\n<p>Jan Baetens, \u201cRelatabilit\u00e9 \/ Relatability\u201d, <em>Glossaire du R\u00e9NaF<\/em>, mis en ligne le 20 avril 2020, URL: <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2020\/04\/relatabilite-relatability\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><span id=\"sample-permalink\">https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2020\/04\/<span id=\"editable-post-name\"><\/span>relatabilite-relatability\/<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Jan Baetens On appelle relatable (le mot est un pur calque de l\u2019anglais, le terme \u00e9tant proprement intraduisible de mani\u00e8re litt\u00e9rale[1]) une personne, une situation ou un r\u00e9cit auquel on peut s\u2019identifier, dont on se sent proche. 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