{"id":395,"date":"2017-06-23T10:14:40","date_gmt":"2017-06-23T08:14:40","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/?page_id=395"},"modified":"2020-01-15T06:38:03","modified_gmt":"2020-01-15T05:38:03","slug":"f-moser-le-role-du-je-et-la-question-de-la-verite-dans-le-temoignage-chretien-2017","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/evangeliser-developper\/f-moser-le-role-du-je-et-la-question-de-la-verite-dans-le-temoignage-chretien-2017\/","title":{"rendered":"F. Moser &#8211; Le r\u00f4le du \u00ab je \u00bb et la question de la v\u00e9rit\u00e9 dans le t\u00e9moignage chr\u00e9tien &#8211; 2017"},"content":{"rendered":"<p>Pour citer cet article : Moser, F. (2017). \u00abLe r\u00f4le du \u201cje\u201d et la question de la v\u00e9rit\u00e9 dans le t\u00e9moignage chr\u00e9tien\u00bb, <em>Les Cahiers de l\u2019ILTP<\/em>, mis en ligne en juin 2017\u00a0: 18 pages. Disponible en libre acc\u00e8s \u00e0 l\u2019adresse\u00a0: <span id=\"sample-permalink\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/06\/f-moser-le-role-du-%e2%80%89je%e2%80%89-et-la-question-de-la-verite-dans-le-temoignage-chretien-2017\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/06\/<span id=\"editable-post-name\">f-moser-le-role-\u2026ge-chretien-2017<\/span>\/<\/a><\/span> \u200e<span id=\"edit-slug-buttons\"><\/span><\/p>\n<div id=\"titlediv\">\n<div class=\"inside\">\n<div id=\"edit-slug-box\" class=\"hide-if-no-js\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/files\/2017\/06\/CahiersILTP_Moser_EvangeliserDevelopper_RT_RoleJe_Juin2017.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger l&rsquo;article au format &lt;pdf&gt;<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>F\u00e9lix Moser<\/strong><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/p>\n<blockquote><p>\u00ab[\u2026] pour bien reconna\u00eetre si c\u2019est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s\u2019examiner par nos comportements au-dehors que par nos motifs au-dedans, puisque si nous n\u2019examinons que le dedans, quoique nous n\u2019y trouvions que du bien, nous ne pouvons pas nous assurer que ce bien vienne v\u00e9ritablement de Dieu\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Introduction : un \u00abje\u00bb d\u00e9guis\u00e9 en \u00abil\u00bb : Jules C\u00e9sar<\/h2>\n<p>Vous avez peut-\u00eatre eu l\u2019occasion de lire la <em>Guerre des Gaules<\/em> de Jules C\u00e9sar. \u00abSans grand rapport avec le sujet annonc\u00e9\u00bb, me direz-vous avec raison. Un point concerne pourtant notre th\u00e8me. Cet empereur, qui ne se distingue ni par son exc\u00e8s de modestie ni par son manque d\u2019ambition, n\u2019utilise jamais le pronom de la premi\u00e8re personne du singulier. Pour narrer ses exploits, il s\u2019exprime toujours \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Il se drape ainsi de la caution donn\u00e9e par une relation objective des faits. Mais cet usage du \u00abil\u00bb est trompeur. C\u2019est en fait un \u00abje\u00bb qui avance sous le d\u00e9guisement d\u2019un \u00abil\u00bb. Son r\u00f4le renvoie \u00e0 l\u2019autoglorification de l\u2019auteur, qui n\u2019est autre que Jules C\u00e9sar lui-m\u00eame. La description objective de la guerre de Gaules est un r\u00e9cit qui pose habilement son r\u00e9dacteur sur un pi\u00e9destal. Dans ce cas pr\u00e9cis, le fait d\u2019utiliser \u00abje\u00bb ou \u00abil\u00bb ne change rien. Les pronoms de la premi\u00e8re et de la troisi\u00e8me personne ont dans ce cas la m\u00eame fonction, puisqu\u2019il en va de mettre la personne concern\u00e9e au centre de l\u2019attention d\u2019un public et d\u2019unifier une perspective sur une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p><!--more-->Mais dans la quasi-totalit\u00e9 des formes de t\u00e9moignage, c\u2019est le pronom personnel \u00abje\u00bb qui joue un r\u00f4le argumentatif et rh\u00e9torique central. L\u2019interrogation autour de ses fonctions et de ses r\u00f4les surgit alors tout naturellement. Notre r\u00e9flexion sur le r\u00f4le du \u00abje\u00bb dans le t\u00e9moignage a encore \u00e9t\u00e9 aiguis\u00e9e par la situation de communication dans laquelle nous nous trouvons aujourd\u2019hui. Le <em>selfie<\/em> se pr\u00e9sente comme le support symbolique illustrant au mieux une des transformations majeures de nos modes de communication. Dans ce contexte, il n\u2019est pas anodin de rappeler que ce mot a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu mot de l\u2019ann\u00e9e dans le dictionnaire d\u2019Oxford en 2013. Si cet anglicisme est relativement r\u00e9cent, la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il recouvre remonte en v\u00e9rit\u00e9 tr\u00e8s loin dans l\u2019histoire. Dire et montrer quelque chose de soi, voire se mettre soi-m\u00eame en sc\u00e8ne, est un moyen tout ordinaire de toute forme de communication. Pensons \u00e0 l\u2019autobiographie en litt\u00e9rature ou \u00e0 l\u2019autoportrait en peinture. De fait, le ph\u00e9nom\u00e8ne remonte \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9, avec les r\u00e9cits d\u2019autoglorification de soi. Nous pouvons alors dire que la technologie a popularis\u00e9 et fortement amplifi\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui est inh\u00e9rent \u00e0 la nature humaine\u00a0: se pr\u00e9senter et donner une bonne image de soi, se mettre en sc\u00e8ne favorablement, constituent tout bonnement une attitude naturelle de la vie sociale.<\/p>\n<p>L\u2019interrogation-cadre qui guide cette contribution peut alors se formuler comme suit : comment articuler d\u2019une part la pr\u00e9sence du \u00abje\u00bb du t\u00e9moin et la pr\u00e9sentation de lui-m\u00eame qui lui est li\u00e9e et d\u2019autre part le renvoi au Dieu de J\u00e9sus-Christ qui forme le c\u0153ur du message \u00e9vang\u00e9lique?<\/p>\n<p>Mais arr\u00eatons-nous pour commencer aux caract\u00e9ristiques du t\u00e9moignage<strong>.<\/strong><\/p>\n<h2>1. Les caract\u00e9ristiques du t\u00e9moignage<\/h2>\n<h3>1.1. Les caract\u00e9ristiques g\u00e9n\u00e9rales du t\u00e9moignage<\/h3>\n<p>L\u2019implication personnelle du t\u00e9moin est requise, mais elle ne dit pas tout de ce qu\u2019est un t\u00e9moignage. En effet, celui qui atteste d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 est appel\u00e9 aussi \u00e0 renvoyer \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qui le d\u00e9passe et qui se d\u00e9ploie bien au-del\u00e0 de lui-m\u00eame. Par nature, le t\u00e9moignage comporte au moins deux p\u00f4les: celui de la <em>conviction <\/em>et celui de l<em>\u2019attestation<\/em>.<\/p>\n<p>La conviction tout d\u2019abord. T\u00e9moigner pr\u00e9suppose n\u00e9cessairement la capacit\u00e9 d\u2019un individu \u00e0 s\u2019exprimer \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier. Car le t\u00e9moin est mis en demeure de dire ce qu\u2019il croit vrai et d\u2019affirmer ce qu\u2019il a per\u00e7u en tant qu\u2019\u00eatre singulier : le t\u00e9moin est le seul \u00e0 avoir discern\u00e9 les choses sous cet angle et de cette mani\u00e8re. En ce sens, son dire est irrempla\u00e7able; pourtant il n\u2019est pas une v\u00e9rit\u00e9 qui fait l\u2019unanimit\u00e9: nous ne sommes ni dans le registre de l\u2019argumentation rationnelle ni dans celui de la preuve irr\u00e9futable. Le t\u00e9moignage, parce qu\u2019il constitue toujours un point de vue particulier, est partiel et partial; il ne peut pas \u00eatre per\u00e7u comme une \u00e9vidence qu\u2019il suffirait de d\u00e9crire<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. De plus, le t\u00e9moignage constitue sa propre limite, parce que sa narration s\u2019enroule autour de la biographie singuli\u00e8re du t\u00e9moin. Le t\u00e9moignage est structur\u00e9 en fonction de la perception, des <em>aprioris<\/em>, des croyances et des valeurs li\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire personnelle du locuteur. Par nature, il est donc fragile et pluriel. Rendre t\u00e9moignage \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ne signifie pas que le t\u00e9moin poss\u00e8de la v\u00e9rit\u00e9, mais qu\u2019il la cherche et qu\u2019il y tend.<\/p>\n<p>Mais le t\u00e9moignage comporte \u00e9galement un deuxi\u00e8me p\u00f4le, celui de <em>l\u2019attestation<\/em>. Il renvoie ainsi \u00e0 une situation qui d\u00e9passe celui qui en rend compte, il \u00e9met la pr\u00e9tention de renvoyer \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 factuelle. Du banal accident de voiture jusqu\u2019aux r\u00e9alit\u00e9s terribles des g\u00e9nocides, le t\u00e9moin relate avec le plus de v\u00e9racit\u00e9 possible des \u00e9v\u00e9nements qu\u2019il a vus ou entendus. Dans le t\u00e9moignage, histoire singuli\u00e8re et histoire \u00e9v\u00e9nementielle se conjuguent. Le t\u00e9moignage est l\u2019expression langagi\u00e8re d\u2019un \u00e9v\u00e9nement historique. Il conjugue donc la sinc\u00e9rit\u00e9 et la qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9 factuelle, sinon il se voit disqualifi\u00e9. Ce point devient \u00e9vident, lorsque nous repla\u00e7ons le t\u00e9moignage dans le cadre juridique. Au tribunal, il en va de dire la v\u00e9rit\u00e9 et rien que la v\u00e9rit\u00e9. Cette derni\u00e8re pr\u00e9suppose que le t\u00e9moin dit que ce qu\u2019il croit \u00eatre vrai. Mais il y a plus: le t\u00e9moin inscrit d\u2019embl\u00e9e son propos face une instance tierce qui indique ce \u00e0 quoi ou \u00e0 qui le t\u00e9moin renvoie. Pr\u00e9cisons encore que ce qui va retenir notre attention dans cette conf\u00e9rence, ce n\u2019est pas le \u00abje\u00bb du t\u00e9moin en lui-m\u00eame, les th\u00e9ories du sujet sont immens\u00e9ment vastes et complexes et elles d\u00e9passeraient largement le cadre de cette contribution. Nous focaliserons notre attention sur le \u00abje\u00bb du t\u00e9moin en tant qu\u2019il s\u2019\u00e9nonce. Nous nous int\u00e9resserons au \u00abje\u00bb des t\u00e9moins tel qu\u2019il appara\u00eet dans un discours persuasif; en l\u2019occurrence, nous observerons la mani\u00e8re d\u2019user du pronom \u00abje\u00bb par un locuteur qui veut pr\u00e9senter \u00e0 ses auditeurs les motifs de croire et d\u2019esp\u00e9rer, en se situant dans le sillage des traditions chr\u00e9tiennes, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans le fil d\u2019une interpr\u00e9tation li\u00e9e aux principes r\u00e9form\u00e9s.<\/p>\n<h3>1.2.\u00a0 Les caract\u00e9ristiques du t\u00e9moignage chr\u00e9tien<\/h3>\n<p>Si nous nous pla\u00e7ons dans une perspective chr\u00e9tienne, le t\u00e9moin est appel\u00e9 \u00e0 s\u2019effacer pour laisser la place \u00e0 Celui \u00e0 qui il veut rendre t\u00e9moignage. Une formule biblique dit de fa\u00e7on paradigmatique quel est le r\u00f4le du \u00abje\u00bb du t\u00e9moin face au Christ; Jean le Baptiste affirme \u00e0 propos du Christ: \u00abIl faut qu\u2019il grandisse et que moi, je diminue\u00bb (Jn 3, 30). Le but du t\u00e9moin chr\u00e9tien n\u2019est donc pas seulement de raconter une exp\u00e9rience religieuse (aussi belle et authentique soit-elle), mais il s\u2019agit de permettre \u00e0 ses auditeurs de trouver leur propre chemin vers la connaissance de Dieu. Quelles sont alors les voies bibliques et rh\u00e9toriques qui s\u2019ouvrent \u00e0 nous pour aider nos interlocuteurs \u00e0 entrer dans cette d\u00e9marche ma\u00efeutique? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, un d\u00e9tour par l\u2019\u00c9vangile selon saint Jean s\u2019av\u00e8re f\u00e9cond, puisque l\u2019auteur du quatri\u00e8me \u00c9vangile accorde une place centrale au t\u00e9moignage rendu au Christ.<\/p>\n<h2>\u00a02. Le r\u00f4le du \u00abje\u00bb du t\u00e9moin au fil du quatri\u00e8me \u00c9vangile<\/h2>\n<p>Nous pouvons imager la pr\u00e9sentation du t\u00e9moignage rendu \u00e0 Dieu le P\u00e8re par l\u2019\u00e9vang\u00e9liste Jean sous forme de cascades. La v\u00e9rit\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le par palier, par une succession de signes et de figures bibliques qui toutes renvoient \u00e0 Dieu lui-m\u00eame. Et cela commence par le t\u00e9moignage du pr\u00e9curseur.<\/p>\n<h3>2.1.\u00a0 Jean le Baptiste et le renvoi \u00e0 l\u2019Envoy\u00e9<\/h3>\n<p>Jean le Baptiste est le premier \u00e0 rendre t\u00e9moignage au Christ. Notons que son dire est enracin\u00e9 : la v\u00e9racit\u00e9 du t\u00e9moignage pr\u00e9suppose un lieu et un temps donn\u00e9s. Le contexte est orient\u00e9 par rapport \u00e0 des destinataires et requis par la r\u00e9alit\u00e9 dont le t\u00e9moin veut rendre compte. Il est alors trivial, mais n\u00e9cessaire de rappeler que l\u2019originalit\u00e9 du t\u00e9moignage chr\u00e9tien est d\u2019attester de la pr\u00e9sence d\u2019une autre personne: \u00abVoici celui dont j\u2019ai dit : apr\u00e8s moi vient un homme qui m\u2019a devanc\u00e9, parce que, avant moi, il \u00e9tait\u00bb (Jn 1, 15). Jean le Baptiste utilise ce que nous qualifions d\u2019un \u00abje\u00bb locatif, qui indique d\u2019o\u00f9 il parle, mais aussi et surtout quel est son centre de perspective. La caract\u00e9ristique du \u00abje\u00bb locatif dans le cadre narratif (en l\u2019occurrence celui de l\u2019\u00c9vangile) r\u00e9side dans la capacit\u00e9 d\u2019unifier les diff\u00e9rentes perspectives d\u2019une situation complexe en les articulant et en les mettant en r\u00e9seau les unes avec les autres. Le \u00abje\u00bb unifi\u00e9 du Baptiste permet de pr\u00e9ciser les comportements requis pour les diff\u00e9rents acteurs du r\u00e9cit. D\u2019abord, le t\u00e9moin ne peut s\u2019attribuer lui-m\u00eame la v\u00e9rit\u00e9 de son dire: \u00abUn homme ne peut rien s\u2019attribuer au-del\u00e0 de ce qui lui est donn\u00e9 du ciel\u00bb (Jn 3, 27), c\u2019est un don venu d\u2019ailleurs; mais ce don externe est venu visiter et transformer l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du t\u00e9moin. Ensuite, le \u00abje\u00bb unifi\u00e9 permet de jouer sur les dimensions de la verticalit\u00e9 et de l\u2019horizontalit\u00e9; d\u00e9sormais le t\u00e9moin renvoie \u00e0 un autre infiniment plus vaste que lui-m\u00eame: \u00abVous-m\u00eames, vous m\u2019\u00eates t\u00e9moins que j\u2019ai dit: \u201cMoi, je ne suis pas le Christ, mais je suis celui qui a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 devant lui\u201d\u00bb (Jn 3, 28). Le Baptiste s\u2019efforce par tous les moyens rh\u00e9toriques \u00e0 sa disposition de signifier la distance entre ce dont il t\u00e9moigne et ce qu\u2019il est lui-m\u00eame. Dans cette perspective, il confesse la formule que j\u2019ai employ\u00e9e tout \u00e0 l\u2019heure: \u00abIl faut qu\u2019il grandisse et que moi, je diminue\u00bb (Jn 3, 30). Nous sommes ici devant une m\u00e9taphore astronomique; celle-ci dit \u00e0 sa mani\u00e8re la distance entre le \u00abje\u00bb du t\u00e9moin et Celui qu\u2019il a pour mission d\u2019annoncer. Le soleil levant du Christ entra\u00eene le cr\u00e9puscule de Jean le Baptiste<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. \u00catre t\u00e9moin implique un renoncement<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> et cela conduit \u00e0 un travail sur soi-m\u00eame. Il n\u2019est pas naturel ni \u00e9vident de s\u2019effacer pour faire place \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du Christ. Il faut s\u2019empresser d\u2019ajouter \u00e0 cela que l\u2019effacement demand\u00e9 au t\u00e9moin n\u2019est pas une sorte de d\u00e9faite mortifiante: l\u2019Envoy\u00e9 de Dieu ne reste pas \u00e0 distance, mais il se fait proche du t\u00e9moin et lui confie un r\u00f4le qui remplit celui-ci de joie. L\u2019\u00c9vang\u00e9liste Jean note que la responsabilit\u00e9 du t\u00e9moin du Christ ne dispara\u00eet pas, bien au contraire il garde un r\u00f4le important, compar\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019ami de l\u2019\u00e9poux. Or, selon la coutume en vigueur \u00e0 cette \u00e9poque en Palestine, c\u2019est \u00e0 ce dernier qu\u2019\u00e9choit la fonction primordiale de conduire l\u2019\u00e9poux vers son \u00e9pouse. Ainsi, \u00e0 l\u2019instar du t\u00e9moin de mariage, le t\u00e9moin du Christ peut se r\u00e9jouir: \u00ab[\u2026] quant \u00e0 l\u2019ami de l\u2019\u00e9poux, il se tient l\u00e0, il l\u2019\u00e9coute, et la voix de l\u2019\u00e9poux le comble de joie\u00bb (Jn 3, 29).<\/p>\n<h3>2.2.\u00a0 Les formules en \u00ab?je suis?\u00bb du Christ<\/h3>\n<p>Le t\u00e9moignage en cascade se poursuit, puisque le Christ dont a t\u00e9moign\u00e9 le Baptiste va \u00e0 son tour renvoyer \u00e0 Dieu le P\u00e8re. Le Christ se fait l\u2019ambassadeur de Dieu parmi les \u00eatres humains. Il ne se rend pas t\u00e9moignage \u00e0 lui-m\u00eame, mais la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il d\u00e9fend n\u2019est autre que sa relation confiante \u00e0 Dieu. Son t\u00e9moignage repose sur le fait qu\u2019il vit dans une d\u00e9pendance totale avec son P\u00e8re. Le Christ est ainsi pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019Envoy\u00e9 de Dieu lui-m\u00eame. \u00abPersonne n\u2019a jamais vu Dieu; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du P\u00e8re, nous l\u2019a d\u00e9voil\u00e9?\u00bb (Jn 1, 18). La christologie johannique relatant l\u2019itin\u00e9raire de l\u2019Envoy\u00e9 \u00e9claire d\u2019une lumi\u00e8re oblique les discours en \u00abje suis\u00bb prononc\u00e9s par le Christ, tel celui sur la lumi\u00e8re du monde (Jn 8, 12-20). En effet, les propos en \u00abje suis\u00bb ne se comprennent que lorsque nous les situons dans leur dimension de renvoi et de relation \u00e9troite tiss\u00e9e entre Dieu et son Fils. Ce dernier, au fil du r\u00e9cit, va rencontrer l\u2019incompr\u00e9hension et le refus. Les techniques du malentendu et de l\u2019ironie mises en \u0153uvre dans le quatri\u00e8me \u00c9vangile montrent l\u2019aveuglement des protagonistes, et la tension dramatique du r\u00e9cit am\u00e8ne le lecteur au proc\u00e8s, \u00e0 la condamnation et \u00e0 la mise \u00e0 mort de Celui qui se fait l\u2019Envoy\u00e9 de Dieu. Ce n\u2019est pas un hasard si Jean use dans son \u00c9vangile du langage juridique et que la confrontation avec Pilate se noue pr\u00e9cis\u00e9ment autour de la question de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h3>2.3.\u00a0 Le \u00abje\u00bb des disciples et l\u2019aide du Paraclet<\/h3>\n<p>Et la cascade des t\u00e9moignages n\u2019est pas termin\u00e9e. L\u2019\u00c9vang\u00e9liste Jean met en sc\u00e8ne d\u2019autres figures, notamment celles de Marie Madeleine, du disciple bien-aim\u00e9 et de Thomas, qui vont livrer leur version irrempla\u00e7able du t\u00e9moignage li\u00e9 \u00e0 l\u2019apparition du Ressuscit\u00e9. Bien plus, l\u2019envoi de l\u2019Esprit-Saint, v\u00e9ritable avocat de la d\u00e9fense, lib\u00e8re les disciples de la crainte et de la haine des ennemis, puisque le c\u0153ur du t\u00e9moignage se joue d\u00e9sormais dans la charit\u00e9. Le don de l\u2019Esprit pr\u00e9suppose une c\u00e9sure, une discontinuit\u00e9 avec l\u2019\u00e9v\u00e9nement christique; pourtant en d\u00e9pit des al\u00e9as de l\u2019histoire, la cascade des t\u00e9moignages peut se poursuivre.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le de l\u2019Esprit est \u00e9galement essentiel, parce qu\u2019il transforme la nature m\u00eame de la relation du Christ avec ses disciples. En effet, ceux-ci sont qualifi\u00e9s d\u2019amis, \u00e0 qui il est possible de donner une mission de confiance<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Ce changement de statut joue un r\u00f4le central dans la mani\u00e8re dont tout disciple pourra porter t\u00e9moignage. Le fait d\u2019\u00eatre mandat\u00e9 par quelqu\u2019un qui se dit notre ami nous autorise \u00e0 parler en son nom. La figure de Pierre dans sa fougue et son reniement m\u00eame en constitue sans doute l\u2019exemple le plus significatif. Mais la liste des t\u00e9moins continue, avec aussi le difficile apprentissage qui va du doute \u00e0 la foi, apprentissage auquel, en tant que lecteurs de l\u2019\u00c9vangile de Jean, nous sommes nous-m\u00eames convi\u00e9s. Certes le Christ n\u2019est plus pr\u00e9sent directement, mais le quatri\u00e8me \u00c9vangile prend bien soin de parler du Paraclet qui nous permet de vivre avec le Christ malgr\u00e9 son absence.<\/p>\n<h2>\u00a03. Arguments justifiant le refus de l\u2019usage du \u00abje\u00bb dans le discours<\/h2>\n<p>Nonobstant la g\u00e9n\u00e9alogie historique, nous nous pencherons sur l\u2019argumentation de deux penseurs qui ont proscrit de fa\u00e7on embl\u00e9matique l\u2019emploi du \u00abje\u00bb dans le discours. Ils ont d\u00e9nonc\u00e9 ce qu\u2019Henri Beyle, qui prit plus tard le pseudonyme de Stendhal, qualifiait non sans humour d\u2019\u00e9gotisme<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<h3>3.1.\u00a0 Quelques pr\u00e9cisions sur l\u2019\u00e9gotisme<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9gotisme, ou parler de soi, n\u2019est pas la n\u00e9gation d\u2019une introspection li\u00e9e au moi. L\u2019\u00e9gotisme fleure la suffisance et la vanit\u00e9, en tant qu\u2019il est une tendance \u00e0 parler de fa\u00e7on d\u00e9taill\u00e9e de sa personnalit\u00e9 physique et morale<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. En rappelant que nous nous focalisons sur l\u2019usage du \u00abje\u00bb dans l\u2019\u00e9nonciation, autrement dit sur la personne qui parle de soi, il nous faut d\u2019embl\u00e9e \u00e9carter un malentendu. Il s\u2019agit de ne pas confondre d\u2019une part l\u2019analyse du moi et son introspection et d\u2019autre part le fait de parler de soi-m\u00eame. La distinction est essentielle, car sans elle nous risquerions de transformer le malentendu en lourd contresens. En effet, le refus de parler de soi n\u2019entra\u00eene en aucune fa\u00e7on un refus de prendre en compte pleinement la n\u00e9cessit\u00e9 de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Chacun dans leur contexte, les deux auteurs dont nous examinerons les th\u00e8ses \u00e0 propos du parler de soi ont \u00e9t\u00e9 en relation individuelle et exigeante avec l\u2019\u00c9vangile. Ce dernier a justement pour cons\u00e9quence de transformer le moi \u00e9go\u00efste en moi qui se d\u00e9tache de son amour propre pour se tourner enti\u00e8rement vers le Christ et son prochain. Dans leurs \u00e9crits, ces deux \u00e9crivains ont \u00e9t\u00e9 parmi les plus rigoureux et les plus cons\u00e9quents penseurs de la subjectivit\u00e9 lorsqu\u2019il en allait de la r\u00e9ception de l\u2019\u00c9vangile par le moi. Leur refus de parler de soi me para\u00eet donc d\u2019autant plus int\u00e9ressant. Ces deux auteurs, malgr\u00e9 les quatre si\u00e8cles qui les s\u00e9parent, font preuve d\u2019une m\u00eame intransigeance\u00a0: celle de commencer par s\u2019appliquer \u00e0 soi-m\u00eame les exigences li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00eatre et au devenir chr\u00e9tiens.<\/p>\n<h3>3.2.\u00a0 Le \u00abje\u00bb honni par les jans\u00e9nistes<\/h3>\n<p>Arr\u00eatons-nous d\u2019abord aux th\u00e8ses avanc\u00e9es par Blaise Pascal pour le motif suivant: \u00abLes messieurs de Port-Royal [\u2026] bannissaient enti\u00e8rement de leurs \u0153uvres l\u2019emploi de la premi\u00e8re personne, qu\u2019ils jugeaient \u00eatre un effet de la vanit\u00e9 et de la trop haute opinion de soi-m\u00eame. Pour montrer leur particuli\u00e8re aversion de ce d\u00e9faut, ils stigmatis\u00e8rent cette mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire sous le nom d\u2019<em>\u00e9gotisme<\/em>, figure de rh\u00e9torique qu\u2019on ne trouve pas dans les trait\u00e9s anciens\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Blaise Pascal lui-m\u00eame a demand\u00e9 de bannir l\u2019usage du \u00abje\u00bb dans le discours pour deux raisons. La premi\u00e8re est li\u00e9e \u00e0 la civilit\u00e9. En termes actuels, nous dirions que, tant pour des motifs de politesse que pour des motifs psychologiques, les membres d\u2019un groupe supportent assez mal que l\u2019un d\u2019entre eux se mette en avant, qu\u2019il se pr\u00e9sente comme plus ing\u00e9nieux que les autres ou encore qu\u2019il prenne toute la place. Si une personne veut \u00eatre entendue, il lui faut laisser de l\u2019espace et du temps de parole aux autres. Mais la seconde raison d\u2019un refus du \u00abje\u00bb dans le discours s\u2019av\u00e8re encore bien plus importante. Blaise Pascal insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de donner la place primordiale au message plut\u00f4t qu\u2019au messager. Il est suivi par Antoine Arnault et Pierre Nicole:<\/p>\n<blockquote><p>\u00abC\u2019est pourquoi les personnes sages \u00e9vitent autant qu\u2019ils le peuvent, d\u2019exposer aux yeux des autres, les avantages qu\u2019ils ont; ils fuient de se pr\u00e9senter en face, &amp; de se faire envisager en particulier, &amp; ils t\u00e2chent plut\u00f4t de se cacher dans la presse, pour n\u2019\u00eatre pas remarqu\u00e9, afin qu\u2019on ne voie dans leurs discours que la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019ils proposent\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce positionnement entra\u00eene naturellement aussi un refus de l\u2019usage rh\u00e9torique du \u00abje\u00bb et du \u00abmoi\u00bb.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abFeu Monsieur Pascal, qui savait autant de v\u00e9ritable Rh\u00e9torique, que personne en ait jamais su, portait cette r\u00e8gle jusques \u00e0 pr\u00e9tendre, qu\u2019un honn\u00eate homme devait \u00e9viter de se nommer, &amp; m\u00eame de se servir des mots de<em> je<\/em>, &amp;<em> moi<\/em>, &amp; il avait accoutum\u00e9 de dire sur ce sujet, que la pi\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne an\u00e9antit le moi humain, &amp; que la civilit\u00e9 humaine le cache &amp; le supprime. Ce n\u2019est pas que cette r\u00e8gle doive aller jusqu\u2019au scrupule?; car il y a des rencontres, o\u00f9 le fait le ferait se g\u00eaner inutilement, que de vouloir \u00e9viter ces mots; mais il est toujours bon de l\u2019avoir en vue\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<h3>3.3. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00abje\u00bb masqu\u00e9 chez S\u00f8ren Kierkegaard<\/h3>\n<p>Venons-en alors \u00e0 la seconde s\u00e9rie d\u2019arguments qui visent \u00e0 l\u2019effacement du \u00abje\u00bb dans le discours qui sert \u00e0 la d\u00e9fense du christianisme. \u00c0 une tout autre \u00e9poque et dans un tout autre contexte que le pr\u00e9c\u00e9dent, invoquons maintenant la r\u00e9alit\u00e9 de la chr\u00e9tient\u00e9 du Danemark au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Nul autre plus que S\u00f8ren Kierkegaard<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a> n\u2019a d\u00e9crit avec plus d\u2019attention le rapport entre l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 en vue de la communication de l\u2019\u00c9vangile. D\u00e9crivons diff\u00e9rents aspects qui ont amen\u00e9 le penseur danois \u00e0 masquer son \u00abje\u00bb dans ses \u00e9crits.<\/p>\n<p>Le<em> premier aspect<\/em> du bannissement du \u00abje\u00bb et du recours \u00e0 des initiales fictives ou \u00e0 des pseudonymes tient \u00e0 la conscience de l\u2019insuffisance que S\u00f8ren Kierkegaard ressentait face \u00e0 l\u2019exigence infinie li\u00e9e \u00e0 l\u2019imitation du Christ. Cet auteur mesurait avec crainte la distance qu\u2019il percevait entre l\u2019exigence de l\u2019amour pr\u00f4n\u00e9e par le Christ et sa propre mani\u00e8re de pratiquer sa foi. Lorsque l\u2019\u00eatre humain se pr\u00e9sente seul devant Dieu r\u00e9ellement et sinc\u00e8rement, il ne peut que d\u00e9sesp\u00e9rer d\u2019arriver par lui-m\u00eame \u00e0 rendre compte du paradoxe chr\u00e9tien, \u00e0 savoir celui d\u2019un Dieu qui s\u2019est fait homme. Refusant de pointer d\u2019abord les insuffisances des autres, S\u00f8ren Kierkegaard s\u2019attribue constamment \u00e0 lui-m\u00eame l\u2019image \u00e9vang\u00e9lique de la paille et de la poutre. Comparant notre compr\u00e9hension de la vie \u00e0 un enfant qui d\u00e9chiffre les lettres, les mots, puis une phrase, en s\u2019aidant d\u2019une baguette pour ne pas perdre une \u00e9tape, ce penseur tire un parall\u00e8le avec sa propre vie. Dans la d\u00e9marche qui consiste \u00e0 se conna\u00eetre soi-m\u00eame, il faut faire preuve de la m\u00eame application que l\u2019enfant. L\u2019impatience de l\u2019enfant, en effet, risque de lui faire sauter une lettre, un mot ou une phrase. Dans l\u2019introspection, le danger r\u00e9side dans le fait que l\u2019\u00eatre humain risque de se d\u00e9rober : soit il examine seulement une partie de lui-m\u00eame, soit il observe seulement les autres. \u00c0 la lumi\u00e8re de Dieu, il s\u2019agit d\u2019abord de faire son examen de conscience personnel sans esquive ni l\u00e2chet\u00e9. En prolongement de cette id\u00e9e, le th\u00e9ologien danois refuse m\u00eame l\u2019\u00e9tiquette chr\u00e9tienne puisqu\u2019il se consid\u00e8re comme un chr\u00e9tien en devenir.<\/p>\n<p>Le <em>deuxi\u00e8me aspect<\/em> du bannissement du \u00abje\u00bb tient dans le diagnostic que cet \u00e9crivain pose sur la situation du christianisme au Danemark en ce 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : l\u2019annonce de l\u2019\u00c9vangile se fait dans un monde embourgeois\u00e9 et dans un christianisme affadi. Il faut donc supprimer les diff\u00e9rents \u00abje\u00bb des commentateurs et pr\u00e9dicateurs de l\u2019\u00e9poque, qui accommodent l\u2019\u00c9vangile, pour que la subjectivit\u00e9 du lecteur soit plac\u00e9e directement en contact avec les \u00c9critures et leurs exigences. Pour illustrer sa d\u00e9marche, S\u00f8ren Kierkegaard recourt \u00e0 la m\u00e9taphore du palimpseste. Sur le parchemin qui a servi plusieurs fois, il faut gratter les derniers \u00e9crits pour d\u00e9couvrir l\u2019original. De m\u00eame, pour retrouver la saveur et les exigences des \u00e9crits bibliques, il faut gratter les diff\u00e9rentes couches du vernis de la chr\u00e9tient\u00e9.<\/p>\n<p>Le <em>troisi\u00e8me aspect<\/em> tient dans la nature du message chr\u00e9tien lui-m\u00eame. En parlant de soi \u00e0 propos du christianisme, le t\u00e9moin se place dans une sorte de situation fausse, dont l\u2019expression la plus criante appara\u00eet dans la revendication de l\u2019humilit\u00e9 : \u00abJe suis modeste, mais j\u2019aimerais bien que cela se sache\u00bb. Ce type de message se disqualifie \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 il est prononc\u00e9. Le silence vaut alors mieux que ce genre de malentendus communicationnels. L\u2019ironie mordante de S\u00f8ren Kierkegaard d\u00e9nonce l\u2019hypocrisie du christianisme \u00e9tatis\u00e9, parfois richement \u00e9tabli. Il s\u2019en prend tout d\u2019abord \u00e0 ceux et celles qui ont pour mission de transmettre le message \u00e9vang\u00e9lique. Il illustre sa critique par de nombreux exemples. Nous n\u2019en retenons qu\u2019un seul. Un pr\u00e9dicateur se met en devoir de pr\u00eacher sur \u00abCherchez d\u2019abord le royaume de Dieu et sa justice\u00bb, mais dans sa recherche d\u2019un poste pastoral il ambitionne d\u2019habiter une cure confortable dans une paroisse bien situ\u00e9e. Le \u00abje\u00bb existentiel du pr\u00e9dicateur se place alors en contradiction avec la v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame qu\u2019il est charg\u00e9 d\u2019\u00e9noncer<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p>Le<em> quatri\u00e8me aspect<\/em> tient \u00e0 la communication du message qui doit \u00eatre d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 des auditeurs bien particuliers appel\u00e9s \u00e0 s\u2019approprier personnellement la v\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne<em>.<\/em> Le but pour S\u00f8ren Kierkegaard n\u2019est pas de transmettre un savoir, mais bien de mettre en route la subjectivit\u00e9 de celui qui l\u2019\u00e9coute pour que celui-ci soit plac\u00e9 en situation d\u2019entendre le message. La formule g\u00e9niale \u00abLe secret de la communication consiste \u00e0 lib\u00e9rer l\u2019autre\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a> montre bien ce qui est en jeu dans le fait d\u2019adresser le message \u00e0 un destinataire singulier<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>.<\/p>\n<h2>\u00a04. De la n\u00e9cessit\u00e9 de dire \u00abje\u00bb : assumer son \u00eatre et son dire<\/h2>\n<p>Mais existe-t-il des situations o\u00f9 il est indispensable de s\u2019exprimer \u00e0 l\u2019aide de la premi\u00e8re personne du singulier? Il faut r\u00e9pondre oui \u00e0 cette question. Dans les faits, de nombreux actes de langage requi\u00e8rent l\u2019usage du \u00abje\u00bb, parce que ceux-l\u00e0 engagent sous des formes diverses l\u2019\u00eatre de la personne et qu\u2019ils offrent ainsi une caution indispensable au dire.<\/p>\n<p>Les expressifs sont par nature une cat\u00e9gorie de verbes qui r\u00e9clament l\u2019usage du pronom personnel de la premi\u00e8re personne. Ceux et celles qui pratiquent l\u2019accompagnement spirituel le savent: l\u2019apprentissage de l\u2019empathie et de la reformulation passe par la prise de conscience de ses propres \u00e9motions. Et tant pour l\u2019accompagnant que pour celui qui en b\u00e9n\u00e9ficie, apprendre \u00e0 comprendre ses propres sentiments ou ce qui est v\u00e9cu appara\u00eet comme une \u00e9tape incontournable. Dire ce que nous ressentons de fa\u00e7on ajust\u00e9e et dans le cadre de circonstances pr\u00e9cises implique fortement le locuteur, et l\u2019expression en \u00abje\u00bb est finalement beaucoup moins \u00e9vidente qu\u2019elle n\u2019y para\u00eet. Ces constats s\u2019appliquent de m\u00eame pour certains d\u00e9claratifs dont le plus courant et le plus beau est bien s\u00fbr la d\u00e9claration d\u2019amour. Par nature, celle-ci engage la sinc\u00e9rit\u00e9 de celui ou celle qui la prononce.<\/p>\n<p>Le langage du pardon pr\u00e9suppose et impose \u00e9galement l\u2019usage du \u00abje\u00bb. La demande de pardon ne peut s\u2019\u00e9mettre en v\u00e9rit\u00e9 que si celui qui a commis une offense s\u2019exprime en \u00abje\u00bb. L\u2019\u00e9nonciation en \u00abje\u00bb concerne aussi la personne l\u00e9s\u00e9e qui doit manifester dans son discours qu\u2019elle accorde le pardon demand\u00e9.<\/p>\n<p>Le pronom de la premi\u00e8re personne du singulier est requis \u00e9galement pour toutes les formes de promissif. Un engagement ouvrant par essence sur l\u2019avenir doit se dire sur la forme d\u2019un \u00abje\u00bb qui assume une n\u00e9cessaire part d\u2019inconnu, car personne ne peut affirmer avec certitude qu\u2019il sera en capacit\u00e9 de tenir une promesse.<\/p>\n<p>Le langage de l\u2019aveu est quant \u00e0 lui irr\u00e9m\u00e9diablement li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9nonciation en \u00abje\u00bb. Dans ce cadre, l\u2019exp\u00e9rience des alcooliques anonymes m\u00e9rite d\u2019\u00eatre mentionn\u00e9e. Ces groupes (les AA) sont form\u00e9s de personnes qui d\u00e9clinent leur identit\u00e9 en confessant leur fragilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 leur d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019alcool; leur aveu est d\u2019autant plus remarquable qu\u2019il est exprim\u00e9 alors qu\u2019ils sont sobres.<\/p>\n<p>Toutes ces mentions du \u00abje\u00bb font appara\u00eetre la n\u00e9cessaire responsabilit\u00e9 li\u00e9e au dire. <em>A contrario<\/em>, nous pouvons rappeler le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019anonymat dont \u00abon\u00bb alimente la rumeur. Le fait de masquer la source \u00e9nonciative et de relayer les propos d\u2019une foule anonyme peut avoir des effets ravageurs pour les gens qui sont les victimes de \u00abon dit\u00bb.<\/p>\n<h2>\u00a05. Notre soci\u00e9t\u00e9 aux prises avec la question du narcissisme<\/h2>\n<p>Enrichis par ce qui pr\u00e9c\u00e8de, nous pouvons maintenant reprendre la question de l\u2019usage du \u00abje\u00bb dans le t\u00e9moignage chr\u00e9tien dans notre contexte actuel<em>.<\/em> Notre soci\u00e9t\u00e9 incite \u00e0 d\u00e9velopper une mise en sc\u00e8ne de soi qui accentue le narcissisme. Christopher Lasch nous permet de mieux saisir le nouveau pouvoir et la forme renouvel\u00e9e d\u2019autorit\u00e9 qui priment dans notre soci\u00e9t\u00e9, et cela en lien avec les discours li\u00e9s \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier. Cet auteur am\u00e9ricain rappelle que le narcissisme primaire est n\u00e9cessaire: il est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019id\u00e9e que la r\u00e9alisation de soi passe forc\u00e9ment par l\u2019approbation de la part d\u2019autrui. Parall\u00e8lement, Christopher Lasch constate une sorte d\u2019hypertrophie du narcissisme secondaire: nombre de nos contemporains s\u2019imaginent que l\u2019autorit\u00e9 passe par le fait qu\u2019ils soient plac\u00e9s temporairement sous les projecteurs des m\u00e9dias. La reconnaissance (dont chaque individu a besoin et qui comporte sa part de l\u00e9gitimit\u00e9) devient maladive, quand elle entre dans une d\u00e9marche qui conduit l\u2019individu \u00e0 s\u2019occuper essentiellement de la mise en sc\u00e8ne de son moi social. Le narcissisme secondaire devient ainsi le puissant moteur d\u2019une action tourn\u00e9e vers l\u2019accomplissement de soi qui devient fr\u00e9n\u00e9tique, parce qu\u2019il cherche l\u2019approbation de soi dans le regard des autres. Or quand la qu\u00eate d\u2019identit\u00e9 devient qu\u00eate de reconnaissance dans le regard d\u2019autrui, l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019individu s\u2019\u00e9tiole et se perd. Il faut relever \u00e9galement que le narcissisme occasionne une souffrance aussi pour ceux qui c\u00f4toient les personnes en qu\u00eate \u00e9perdue de l\u00e9gitimation sociale.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abEn effet, en d\u00e9pit de sa souffrance intime, Narcisse poss\u00e8de de nombreux traits propres \u00e0 lui assurer le succ\u00e8s dans les institutions bureaucratiques; celles-ci encouragent la manipulation des relations interpersonnelles, d\u00e9couragent la formation de liens personnels profonds, et fournissent en m\u00eame temps \u00e0 Narcisse l\u2019approbation dont il a besoin pour se rassurer sur lui-m\u00eame\u00bb<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans l\u2019oc\u00e9an de l\u2019anonymat, dans les vagues et la houle de la culture de la performance et de l\u2019\u00e9panouissement personnel, le salut de l\u2019individu passe par le r\u00e9sultat de ce qu\u2019il vaut en termes de visibilit\u00e9. Il appartient \u00e0 chacun de se donner \u00e0 lui-m\u00eame un nom et un prestige, gr\u00e2ce \u00e0 sa volont\u00e9 d\u2019exister aux yeux d\u2019autrui. Pr\u00e9cisons, pour \u00e9viter de faux proc\u00e8s, qu\u2019il n\u2019est pas question de remettre en cause les nouveaux m\u00e9dias. Ceux-ci constituent un fait de soci\u00e9t\u00e9 incontournable, mais il est juste d\u2019en d\u00e9noncer certaines d\u00e9rives<em>.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019individualisme est devenu un fait de soci\u00e9t\u00e9. Il est de fait un individualisme de masse. Par exemple, il para\u00eet aujourd\u2019hui presque incongru de ne pas poss\u00e9der de <em>smartphone<\/em>. Les progr\u00e8s techniques, dont il faut par ailleurs saluer les prouesses, entra\u00eenent aussi une conformation des individus \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019enjeu donc ne porte pas sur l\u2019\u00e9valuation des nouvelles technologies, mais sur la mani\u00e8re dont la majorit\u00e9 d\u2019entre nous s\u2019en sert. Nous vivons \u00e0 l\u2019\u00e8re de nouvelle id\u00e9ologie de la communication. Le vivre ensemble en est bien s\u00fbr affect\u00e9, mais cette id\u00e9ologie touche \u00e9galement la compr\u00e9hension du moi de la personne. Retenons dans cet article programmatique les aspects les plus saillants des \u00e9volutions li\u00e9es aux nouvelles technologies.<\/p>\n<ul>\n<li>La culture du narcissisme renvoie au passage subtil suivant: celui d\u2019une acceptation d\u2019une figure institutionnelle et r\u00e9elle vers l\u2019acceptation d\u2019un <em>coaching<\/em> Or celui-ci am\u00e8ne l\u2019individu \u00e0 d\u00e9passer sans cesse ses limites, pour ce faire il lui demande de se servir du potentiel encore inexploit\u00e9 qui g\u00eet en lui<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/li>\n<li>L\u2019image id\u00e9ale de l\u2019\u00eatre humain, qui est renvoy\u00e9e \u00e0 travers les multiples m\u00e9dias, est celle d\u2019un jeune, hyperpersonnalis\u00e9, hyperconnect\u00e9 et toujours en interactions. Ce jeunisme et cette mise en \u00e9veil perp\u00e9tuel prennent des formes concr\u00e8tes dans la publicit\u00e9. Mentionnons celle diffus\u00e9e en 2013 lors de l\u2019<em>Open<\/em> de tennis en Australie: \u00abJe suis un homme nouveau. Je n\u2019ai pas d\u2019\u00e2ge, mais je ne m\u00e9prise pas les personnes \u00e2g\u00e9es\u00bb<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>.<\/li>\n<li>Cet homme nouveau, flexible et pragmatique, est soumis \u00e0 de nouveaux codes de sociabilit\u00e9. En particulier, il doit \u00eatre efficace et pour cela aller vite. Il est appel\u00e9 \u00e0 gravir rapidement les \u00e9chelons de sa vie professionnelle. L\u00e0 aussi, illustrons cette nouvelle mani\u00e8re de vivre par la citation d\u2019une femme qui fait carri\u00e8re dans une entreprise: \u00abJ\u2019ai toujours une \u00e9chelle \u00e0 port\u00e9e de main. Je ne peux pas attendre, je n\u2019ai pas de temps pour \u00e7a\u00bb<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, nos contemporains vivent dans des s\u00e9quences d\u2019action plus que de r\u00e9flexion. Ils per\u00e7oivent la r\u00e9alit\u00e9 avec leurs sensations et leurs intuitions plut\u00f4t que par la pens\u00e9e. Et leur id\u00e9al de vie rel\u00e8ve du d\u00e9veloppement personnel et non plus du projet collectif.<\/p>\n<p>En tant que th\u00e9ologien pratique, il est important de relever les cons\u00e9quences de ces nouveaux modes de vie sur le r\u00f4le du \u00abje\u00bb et de la v\u00e9rit\u00e9 dans le t\u00e9moignage.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re cons\u00e9quence se joue au niveau de la socialit\u00e9. Les individus ont tendance \u00e0 se replier sur ce qu\u2019Alain Caill\u00e9 appelait \u00abla socialit\u00e9 primaire\u00bb, autrement dit le r\u00e9seau familial et un groupe restreint d\u2019amis. Le lecteur risque de mettre en doute cette remarque aux regards des centaines, voire des millions d\u2019amis, que chacun peut fr\u00e9quenter sur <em>Facebook<\/em>. Sans doute, il \u00e9merge une nouvelle socialit\u00e9 de connaissances qui nourrit le n\u00e9cessaire et fragile sentiment d\u2019exister, mais ne vaut-il pas mieux se fier au sens commun qui souligne combien les vrais amis sont rares?<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me cons\u00e9quence touche directement le moi. Christopher Lasch parle \u00e0 ce sujet d\u2019un \u00abmoi minimal\u00bb<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>, qui se projette tellement dans l\u2019image que les autres lui renvoient, qu\u2019il est en quelque sorte vid\u00e9 de tout contenu personnel. Cela restreint les buts de sa vie et a une incidence sur la temporalit\u00e9 et l\u2019historicit\u00e9 si n\u00e9cessaires \u00e0 la compr\u00e9hension de la qualit\u00e9 de t\u00e9moins. En effet, le t\u00e9moignage pr\u00e9suppose une insertion dans une histoire, un h\u00e9ritage ainsi que dans un temps et un lieu donn\u00e9s. Comme le dit si bien l\u2019expression \u00e9picurienne souvent teint\u00e9e d\u2019h\u00e9donisme \u00abVivre au jour le jour\u00bb a sans doute sa part de justesse, mais elle gomme le fait que nous sommes inscrits dans une g\u00e9n\u00e9alogie qui se nourrit de pass\u00e9 et qui esp\u00e8re un avenir.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me cons\u00e9quence touche la question de la v\u00e9rit\u00e9 elle-m\u00eame. Les images relavant de l\u2019information et celles relevant du divertissement sont mises sur le m\u00eame plan. Cela entra\u00eene un flou entre le virtuel et le r\u00e9el. Ce point conduit \u00e0 une autre r\u00e9alit\u00e9 que tout citoyen et que tout croyant devraient combattre: l\u2019instillation du relativisme absolu. Cette derni\u00e8re notion dissout la v\u00e9rit\u00e9 en communication \u00e9motionnelle et imm\u00e9diate, elle fractionne l\u2019information en de multiples <em>tweets<\/em> et ne cherche plus \u00e0 savoir si un fait est confirm\u00e9 par d\u2019autres sources. Cette mani\u00e8re de faire am\u00e8ne l\u2019id\u00e9e de la post-v\u00e9rit\u00e9, une \u00e8re o\u00f9 la fin communicationnelle justifie les moyens informationnels. Les effets li\u00e9s \u00e0 la communication deviennent plus importants que le message lui-m\u00eame<em>.<\/em><\/p>\n<h2>\u00a06. Le r\u00f4le du \u00abje\u00bb et la question de la v\u00e9rit\u00e9 dans le t\u00e9moignage chr\u00e9tien<\/h2>\n<p>Les \u00c9critures, de la vie des patriarches aux proph\u00e8tes en passant par les disciples et les ap\u00f4tres, se font l\u2019\u00e9cho d\u2019un appel. Dans le langage des pronoms, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00abtu\u00bb vient comme une invitation pressante \u00e0 se laisser transformer par Dieu : l\u2019\u00eatre humain est invit\u00e9 \u00e0 regarder par-del\u00e0 son moi, devenant attentif \u00e0 Dieu et \u00e0 son prochain. La foi chr\u00e9tienne veut nous lib\u00e9rer de notre moi souvent tyrannique, car celui-ci ne nous laisse jamais en repos. Le c\u0153ur du christianisme r\u00e9side dans l\u2019affirmation qu\u2019un \u00abtu\u00bb d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent appelle un \u00abje\u00bb personnel. Ainsi le \u00abje\u00bb humain ne peut \u00eatre autosuffisant. Il se vit et se dit toujours dans un rapport. Et la force de l\u2019auteur du quatri\u00e8me \u00c9vangile, de Pascal et de Kierkegaard, est d\u2019avoir pos\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de cette alt\u00e9rit\u00e9 pour l\u2019existence d\u2019un \u00abje\u00bb v\u00e9ritable. Or cette n\u00e9cessit\u00e9 se marque particuli\u00e8rement dans le discours de la confession de foi. Le locuteur y exprime son attachement \u00e0 Celui qui l\u2019a envoy\u00e9. Mais la pr\u00e9sence de Celui-ci n\u2019est pas \u00e0 disposition du t\u00e9moin, elle lui est donn\u00e9e, elle ne peut pas \u00eatre ma\u00eetris\u00e9e. En ce sens, la th\u00e9ologie dialectique a raison de rappeler que la religion risque sans cesse de se r\u00e9duire \u00e0 une forme d\u2019anthropologie et que les discours chr\u00e9tiens peuvent eux aussi se muer en une sourde apologie des pr\u00e9dicateurs qui oublieraient le r\u00f4le de Dieu et de son Esprit. Seule l\u2019action pleine et enti\u00e8re de ce dernier permet l\u2019accomplissement du t\u00e9moignage. La vive conscience d\u2019\u00eatre mandat\u00e9 ouvre sur la lib\u00e9ration d\u2019un moi qui se croirait ind\u00e9pendant, ne devant rien \u00e0 personne. La foi chr\u00e9tienne met en lumi\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019interd\u00e9pendance avec autrui. Le t\u00e9moin isol\u00e9 constitue un fragment du t\u00e9moignage global rendu \u00e0 Dieu : d\u2019autres croyants, avec lui et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, sont eux aussi mandat\u00e9s<em>.<\/em> Le sujet qui parle au nom de l\u2019\u00c9vangile est appel\u00e9 \u00e0 s\u2019accepter dans la communaut\u00e9 d\u2019interpr\u00e9tations et d\u2019actions que constitue l\u2019\u00c9glise.<\/p>\n<p>Mais en avons-nous fini avec la question de la v\u00e9rit\u00e9 du t\u00e9moin? Nous le savons h\u00e9las! Il ne suffit pas de s\u2019exprimer au nom de Dieu pour que les distorsions autour du renvoi \u00e0 Dieu, voire les manipulations, se manifestent parfois de la plus mauvaise des mani\u00e8res. Mais sur ce point, le christianisme offre une mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve pratique et humaine importante : les t\u00e9moins veulent rendre t\u00e9moignage \u00e0 celui qui n\u2019est autre que le Seigneur endossant la figure du Serviteur des serviteurs. Comment alors le disciple pourrait-il se vouloir et se dire plus grand que son Ma\u00eetre? Le christianisme constitue une rude \u00e9cole, car il rappelle \u00e0 tous ceux et celles qui veulent rendre compte de leur foi qu\u2019un renoncement \u00e0 leur amour propre et \u00e0 l\u2019enivrement rh\u00e9torique de l\u2019orateur est recommand\u00e9. Plus centralement, le t\u00e9moin fait l\u2019aveu d\u2019un moi fractur\u00e9. Ce moi bris\u00e9 fissure les murs de la prison du moi, et la lumi\u00e8re de la transcendance et du prochain retrouv\u00e9s filtre \u00e0 travers ces l\u00e9zardes. Parler du moi fractur\u00e9 permet de rendre compte de la dualit\u00e9 existant en l\u2019homme, entre d\u2019une part son aspiration \u00e0 la perfection et d\u2019autre part la conscience de ce que Blaise Pascal appelle sa mis\u00e8re<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. Le moi fractur\u00e9 est invit\u00e9 \u00e0 renoncer \u00e0 ses pr\u00e9tentions pour entrer dans une v\u00e9ritable humilit\u00e9. Mais cette derni\u00e8re n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019humiliation qui serait une sorte de n\u00e9gation de la personne. Elle n\u2019implique pas le rejet de la vie d\u2019un moi v\u00e9ritable. Pour l\u2019exprimer autrement, nous pouvons distinguer entre l\u2019orgueil et la fiert\u00e9. L\u2019orgueil nourrit le sentiment de celui qui se croit sup\u00e9rieur et se place au-dessus des autres; son moteur est de vouloir \u00eatre le meilleur, si besoin en \u00e9crasant les autres. La fiert\u00e9 quant \u00e0 elle est l\u00e9gitime : elle na\u00eet de la conscience des charismes re\u00e7us et de leur mise \u00e0 disposition pour autrui. Les motifs de fiert\u00e9 r\u00e9sident dans le fait de donner le meilleur de soi-m\u00eame en sachant que nous sommes un parmi d\u2019autres<em>.<\/em><\/p>\n<h2>\u00a07. Le positionnement du \u00abje\u00bb dans la figure<\/h2>\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 ce point, tentons une br\u00e8ve synth\u00e8se.<\/p>\n<p>Nous ne sommes plus en Asie Mineure dans les ann\u00e9es\u00a090 lors de la r\u00e9daction du quatri\u00e8me \u00c9vangile ni au 17<sup>e<\/sup> si\u00e8cle au temps de la rigueur jans\u00e9niste ni dans la chr\u00e9tient\u00e9 danoise du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Nous sommes dans l\u2019\u00e8re de l\u2019\u00e9motionnel enthousiaste, ayant pour corollaire une inflation du pronom personnel \u00abje\u00bb et une focalisation du moi du t\u00e9moin. Dans ce contexte, il nous semble utile, par-del\u00e0 les diff\u00e9rences de temps et de lieu, de rappeler le fondamental de ceux qui ont insist\u00e9 sur l\u2019effacement du \u00abje\u00bb. Ce qui relie Pascal, Kierkegaard et tant d\u2019autres, r\u00e9side dans la conviction que l\u2019\u00c9vangile vient introduire dans nos vies un d\u00e9calage entre la perception spontan\u00e9e de nous-m\u00eames et celle \u00e0 laquelle nous sommes appel\u00e9s. Mais nous avons \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9 les arguments qui plaident (au nom m\u00eame de l\u2019incarnation et de notre historicit\u00e9) pour l\u2019emploi du pronom personnel \u00abje\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 notre sens, il convient de d\u00e9passer l\u2019alternative qui concerne l\u2019emploi du pronom \u00abje\u00bb ou le renoncement \u00e0 cet emploi. Ce d\u00e9passement peut s\u2019effectuer par le recours aux figures. Ce terme, dans sa polys\u00e9mie, renvoie tout \u00e0 la fois \u00e0 la rh\u00e9torique, \u00e0 l\u2019herm\u00e9neutique biblique et \u00e0 l\u2019anthropologie. La figure, qui est trivialement l\u2019\u00e9vocation d\u2019une chose absente, cr\u00e9e un espace d\u2019interlocution.<\/p>\n<p>En rh\u00e9torique, le t\u00e9moin et le pr\u00e9dicateur en particulier se souviendront de la riche panoplie dont ils disposent pour exprimer l\u2019offre chr\u00e9tienne\u00a0: des narrations aux aphorismes, des paradoxes aux sentences de sagesse (r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es et parfois subverties), sans oublier les langages symboliques, dont la m\u00e9taphore. Cette derni\u00e8re est certainement une des clefs qui permet le mieux d\u2019entrer dans la compr\u00e9hension du message \u00e9vang\u00e9lique, parce qu\u2019elle sollicite l\u2019imagination de l\u2019auditeur et lui offre un espace o\u00f9 il peut s\u2019ouvrir \u00e0 un au-del\u00e0 de ce qui est imm\u00e9diatement donn\u00e9.<\/p>\n<p>En herm\u00e9neutique biblique, signalons de fa\u00e7on programmatique l\u2019importance que rev\u00eat la reprise libre de la figure pour tenter de sortir de la fausse alternative entre recherche historico-critique et compl\u00e9mentarit\u00e9 des t\u00e9moins bibliques<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>. Le th\u00e9ologien pratique soulignera l\u2019importance des figuratifs bibliques et de leur place dans l\u2019intertextualit\u00e9.<\/p>\n<p>En anthropologie \u2014 axe central de notre contribution \u2014 la notion de figure m\u00e9rite d\u2019\u00eatre r\u00e9habilit\u00e9e. En effet, le go\u00fbt pour l\u2019\u00c9vangile peut na\u00eetre gr\u00e2ce \u00e0 des figures incarn\u00e9es. Si nous pensons \u00e0 ceux et celles qui nous ont mis en route et fascin\u00e9s dans la qu\u00eate de Dieu, il vient \u00e0 notre esprit une galerie de personnes dans lesquelles la v\u00e9rit\u00e9 s\u2019est incarn\u00e9e. \u00c0 quel moment alors, le t\u00e9moin peut-il devenir une figure marquante qui met en route la subjectivit\u00e9 de celui \u00e0 qui il s\u2019adresse? Dessinons alors en quelques traits ce qui nous semble caract\u00e9riser la figure.<\/p>\n<p>Un <em>premier trait<\/em> r\u00e9side dans une forme d\u2019abn\u00e9gation. D\u00e9pr\u00e9occup\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, la figure est centr\u00e9e sur ce qu\u2019elle veut transmettre, et son attention est port\u00e9e sur ce que vit son interlocuteur. La personne s\u2019efface devant sa cause et ne cherche pas d\u2019abord \u00e0 se communiquer elle-m\u00eame. En d\u2019autres termes et paradoxalement, elle laisse un espace au message et \u00e0 l\u2019autre, elle n\u2019occupe ni tout le champ d\u2019attention ni l\u2019entier de l\u2019espace de la parole. Elle se laisse saisir par le message et s\u2019ouvre \u00e0 ce que l\u2019autre vit et comprend. Elle offre une qualit\u00e9 de pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Un <em>second trait <\/em>appara\u00eet si nous nous pla\u00e7ons dans une perspective historique plus large. Nous trouvons dans les librairies de nombreuses biographies de grandes figures qui ont influenc\u00e9 la marche du monde. Que serait l\u2019histoire du christianisme sans les Saint-Fran\u00e7ois, sans Martin Luther et les autres R\u00e9formateurs? Que serait le mouvement \u0153cum\u00e9nique sans Willem Adolph Visser\u2019t Hooft? <em>A contrario<\/em>, rien ne nous para\u00eet plus d\u00e9mobilisant qu\u2019une th\u00e9ologie du nivellement, li\u00e9e \u00e0 une sorte de pseudo d\u00e9mocratie eccl\u00e9siale visant \u00e0 araser les personnalit\u00e9s fortes. Car par le r\u00e9cit de leur vie, certaines personnalit\u00e9s interpellent et stimulent l\u2019engagement des autres.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion conduit \u00e0 la mise en avant d\u2019un <em>t<\/em><em>roisi\u00e8me trait<\/em>. Toute figure, en particulier historique, est soumise \u00e0 ce que Nathalie Heinich appelle une anthropologie de l\u2019admiration<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>. Cette derni\u00e8re id\u00e9alise et spiritualise les combats endur\u00e9s par le h\u00e9ros, notamment ceux contre la pauvret\u00e9. Pourtant, m\u00eame si la notori\u00e9t\u00e9 est bien s\u00fbr diff\u00e9rente, le mandat confi\u00e9 aux personnes anonymes est le m\u00eame. Il consiste \u00e0 se d\u00e9centrer et \u00e0 se d\u00e9tacher de soi pour se mettre au service d\u2019autrui. La question se pose alors de savoir comment ce travail de l\u2019humilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 la figure chr\u00e9tienne est possible, et cela nous am\u00e8ne au <em>quatri\u00e8me trait<\/em>.<\/p>\n<p>La figure est appel\u00e9e \u00e0 affronter et assumer une relative solitude<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>. Cette derni\u00e8re, nous le savons, doit \u00eatre soigneusement distingu\u00e9e de l\u2019isolement dont souffrent tant de nos contemporains. L\u2019isolement est une plaie sociale, car ceux qui ne voient personne sont marginalis\u00e9s. La solitude au contraire pr\u00e9suppose une d\u00e9marche volontaire de mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Elle permet de retrouver une juste distance par rapport aux \u00e9v\u00e9nements et \u00e0 nos engagements. Ainsi, elle devient le lieu, entre autres par la m\u00e9ditation et la lecture des \u00c9critures, d\u2019une reconqu\u00eate, celle de la libert\u00e9 chr\u00e9tienne qui toujours se re\u00e7oit et s\u2019acquiert. Ce travail de la solitude permet de relativiser \u00e0 la fois les r\u00e9ussites et les \u00e9checs, le prestige et le manque de notori\u00e9t\u00e9. Elle permet aussi de remettre \u00e0 leur juste place les engouements \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et les modes passag\u00e8res. Les circonstances et les r\u00e9sistances rencontr\u00e9es dans la vie quotidienne peuvent alors \u00eatre per\u00e7ues comme des lieux de mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de notre capacit\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner. Elles nous stimulent pour que nous gardions une ligne de conduite, gage de notre fiert\u00e9. La libert\u00e9 int\u00e9rieure, si bien d\u00e9crite dans la page de l\u2019ap\u00f4tre Paul au chapitre\u00a09 de la Premi\u00e8re Lettre aux Corinthiens, a des incidences sur notre comportement ext\u00e9rieur, d\u2019o\u00f9 la petite exp\u00e9rience que je propose en finale de cet expos\u00e9.<\/p>\n<p>Mais avant de vous livrer \u00e0 une introspection, abordons encore un <em>cinqui\u00e8me trait. <\/em>En christianisme, une vraie personnalit\u00e9 ignore souvent qu\u2019elle en est une. Bien plus, elle n\u2019ambitionne jamais de l\u2019\u00eatre. Par nature, les disciples du Christ sont des individus qui ne cherchent pas \u00e0 devenir une figure, mais ils se veulent au service de quelqu\u2019un qui les d\u00e9passe. Ils cherchent \u00e0 renvoyer \u00e0 J\u00e9sus-Christ qui, tout en \u00e9tant Dieu, s\u2019est fait pleinement humain. L\u2019ad\u00e9quation avec l\u2019esprit de l\u2019\u00c9vangile n\u2019est souvent r\u00e9v\u00e9l\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s coup (\u00e0 l\u2019instar de celle des proph\u00e8tes), tel est son paradoxe.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>En conclusion de cette contribution, nous voulons bri\u00e8vement rappeler notre parcours. Je r\u00e9capitule les principaux r\u00e9sultats de notre enqu\u00eate en reprenant le point n\u00e9vralgique de la question de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Nous avons vu combien le \u00abje\u00bb du t\u00e9moin chr\u00e9tien \u00e9tait inextricablement li\u00e9 \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 qui le d\u00e9passe, puisque le t\u00e9moin se veut m\u00e9diation humaine qui renvoie \u00e0 Dieu \u00e0 bon droit d\u00e9sign\u00e9 comme le Tout-Autre. \u00c0 l\u2019instar de Jean le Baptiste, le t\u00e9moin commence par confesser l\u2019\u00e9cart entre ce qu\u2019il est comme t\u00e9moin et la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 laquelle il renvoie. Cet \u00e9cart donne sa marque singuli\u00e8re de t\u00e9moignage. Le t\u00e9moin ne parle pas directement de Dieu, il parle d\u2019une exp\u00e9rience humaine du divin qui le d\u00e9passe. C\u2019est dire que la v\u00e9rit\u00e9 chr\u00e9tienne se d\u00e9voile \u00e0 celui qui sait qu\u2019il ne la poss\u00e8de pas. Elle doit \u00eatre cherch\u00e9e ind\u00e9pendamment de nos \u00e9tats d\u2019\u00e2me. Ceux-ci sont p\u00e9tris de passion, marqu\u00e9s par les \u00e9volutions peu pr\u00e9visibles de notre moi.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin n\u2019enseigne pas sa propre v\u00e9rit\u00e9. Par contre, il tente de dire son rapport \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Ainsi le propre et la beaut\u00e9 du t\u00e9moignage r\u00e9sident dans la confession assum\u00e9e de l\u2019\u00e9cart entre Dieu et son t\u00e9moin. Il r\u00e9v\u00e8le les traces des empreintes laiss\u00e9es par Dieu dans sa vie, traces toujours fragiles. Celui qui a \u00e9prouv\u00e9 l\u2019angoisse de la maladie peut confesser mieux que quiconque le prix de la sant\u00e9. Le p\u00e9cheur rong\u00e9 par le remords et la culpabilit\u00e9 peut t\u00e9moigner de l\u2019all\u00e9gement de la lib\u00e9ration<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a>. Celui qui d\u00e9couvre dans un \u00e9merveillement renouvel\u00e9 les beaut\u00e9s de la nature saura chanter Celui qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la cr\u00e9ation. Le t\u00e9moin en christianisme souhaite faire voir ce que Dieu accomplit \u00e0 travers nous et toute la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>Dans cette r\u00e9capitulation, il est utile de rappeler la diff\u00e9rence entre la sinc\u00e9rit\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9. La sinc\u00e9rit\u00e9 qui fuit l\u2019hypocrisie est juste et n\u00e9cessaire; elle permet d\u2019assumer son \u00abje\u00bb et son insertion dans une histoire singuli\u00e8re, elle autorise aussi de dire et d\u2019exprimer dans une situation donn\u00e9e ses \u00e9motions, ses sentiments et sa position. Pourtant la sinc\u00e9rit\u00e9 est \u00e9lev\u00e9e aujourd\u2019hui au rang de vertu cardinale; si elle s\u2019av\u00e8re une condition n\u00e9cessaire, elle est cependant insuffisante pour dire le tout de la v\u00e9rit\u00e9. En effet, en sa dimension passag\u00e8re, qui se laisse orienter uniquement par le caract\u00e8re versatile de ses impressions, elle ne peut qu\u2019\u00eatre partielle et temporaire. Seule une parole qui ne mesure pas les cons\u00e9quences de son dire et qui refuse de penser l\u2019\u00e9paisseur du temps qui passe peut viser \u00e0 \u00eatre absolument sinc\u00e8re. Dire la v\u00e9rit\u00e9 ne signifie pas exprimer, \u00e0 tout moment et n\u2019importe o\u00f9, ce que nous pensons et ce que nous ressentons. La v\u00e9rit\u00e9 ne ressemble nullement \u00e0 un seau d\u2019eau que je jetterais \u00e0 un contradicteur ou \u00e0 une personne avec qui je suis en conflit. La formule \u00abJe lui ai tout balanc\u00e9, il en a eu pour son argent\u00bb rel\u00e8ve plus de la vengeance et de l\u2019expression rageuse que de la v\u00e9rit\u00e9. L\u2019usage du \u00abje\u00bb dans un discours doit \u00eatre remis en cause lorsqu\u2019il confond v\u00e9rit\u00e9 et sinc\u00e9rit\u00e9, et lorsque l\u2019individu, en protestant de son absolue transparence, absolutise son dire.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est une qu\u00eate commune, souvent un combat dans un enchev\u00eatrement de conflits de loyaut\u00e9\u00a0: elle requiert l\u2019infinie d\u00e9licatesse du discernement. Notre qu\u00eate de la v\u00e9rit\u00e9 ne doit pas \u00eatre confondue avec la volont\u00e9 de triompher \u00e0 tout prix. Car la volont\u00e9 de triompher risque de nourrir davantage notre soif de gloire personnelle que de donner le dernier mot \u00e0 Dieu. Il nous appartient de servir la v\u00e9rit\u00e9 et non pas de nous servir d\u2019elle. C\u2019est l\u00e0 tout le sens de la pens\u00e9e d\u00e9capante tir\u00e9e d\u2019une lettre de Blaise Pascal. Nous en avons mis un extrait en exergue de cette contribution, il vaut la peine en conclusion de citer cette pens\u00e9e en entier\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00abDieu fait le bien en nous (et non pas quelque autre motif secret), quelque grand qu\u2019il nous paraisse; de sorte que pour bien reconna\u00eetre si c\u2019est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s\u2019examiner par nos comportements au-dehors que par nos motifs au-dedans, puisque si nous n\u2019examinons que le dedans, quoique nous n\u2019y trouvions que du bien, nous ne pouvons pas nous assurer que ce bien vienne v\u00e9ritablement de Dieu. Mais quand nous nous examinons au-dehors, c\u2019est-\u00e0-dire quand nous consid\u00e9rons si nous souffrons les emp\u00eachements ext\u00e9rieurs avec patience, cela signifie qu\u2019il y a une uniformit\u00e9 d\u2019esprit entre le moteur qui inspire nos passions et celui qui permet les r\u00e9sistances \u00e0 nos passions; et comme il est sans doute que c\u2019est Dieu qui permet les unes, on a droit d\u2019esp\u00e9rer humblement que c\u2019est Dieu qui produit les autres.<\/p>\n<p>Mais quoi! on agit comme si on avait mission pour faire triompher la v\u00e9rit\u00e9, au lieu que nous n\u2019avons mission que pour combattre pour elle. Le d\u00e9sir de vaincre est si naturel que, quand il se couvre du d\u00e9sir de faire triompher la v\u00e9rit\u00e9, on prend souvent l\u2019un pour l\u2019autre et on croit rechercher la gloire de Dieu en cherchant en effet la sienne\u00bb<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Ce texte l\u00e9g\u00e8rement remani\u00e9 et augment\u00e9 pour la publication est le fruit d\u2019une conf\u00e9rence tenue \u00e0 l\u2019occasion des journ\u00e9es de lancement de l\u2019Institut L\u00e9manique de Th\u00e9ologie Pratique les 29 et 30 septembre 2016. F\u00e9lix Moser est professeur honoraire de l\u2019Universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Blaise Pascal, \u00ab?Extrait d\u2019une lettre \u00e0 Florin et Gilberte P\u00e9rier?\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes\u00a0II<\/em>, \u00e9dition pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Michel le Guern, Paris, Gallimard, 2000, p.\u00a040.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir Jean-Philippe Pierron, <em>Le passage de t\u00e9moin. Une philosophie du t\u00e9moignage<\/em>, Paris, Cerf, coll. La nuit surveill\u00e9e, 2006, p.\u00a0195.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir Jean Zumstein, \u00ab?Jean\u00a03,22-36 Jean le Baptiste et l\u2019Envoy\u00e9 de Dieu?\u00bb, in Jean Zumstein, <em>L\u2019\u00c9vangile selon Saint Jean (1-12)<\/em>, Gen\u00e8ve, Labor et Fides, coll. Commentaire du Nouveau Testament IVa, deuxi\u00e8me s\u00e9rie, 2014, p.\u00a0127-136, en particulier p.\u00a0133.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir S\u00f8ren Kierkegaard, \u00ab?Il faut qu\u2019il croisse et que je diminue?\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes de S\u00f8ren Kierkegaard\u00a06. Dix-huit discours \u00e9difiants. \u00c9preuve homil\u00e9tique\u00a01843-1844<\/em>, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, \u00e9d. De L\u2019Orante, 1979, p.\u00a0251-264.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Le paraclet johannique, qui comporte une forte connotation juridique et forensique, doit \u00eatre \u00e9galement compris dans le registre de la promesse. Il a une fonction d\u2019enseignement et de soutien. Le proc\u00e8s qui est fait \u00e0 J\u00e9sus-Christ va \u00eatre invers\u00e9 et c\u2019est \u00ab?le monde?\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ensemble ceux qui ont manifest\u00e9 leur hostilit\u00e9 \u00e0 J\u00e9sus et qui l\u2019ont conduit \u00e0 la mort, qui va \u00eatre mis en proc\u00e8s. Le soutien ravive l\u2019audace et donne la paix et la pers\u00e9v\u00e9rance n\u00e9cessaires aux t\u00e9moins chr\u00e9tiens contest\u00e9s. Le croyant peut faire confiance au Christ, car ce dernier vit d\u00e9sormais aupr\u00e8s du P\u00e8re. Voir Ignace de la Potterie, S.J., <em>La v\u00e9rit\u00e9 dans Saint Jean. Tome I. Le Christ et la v\u00e9rit\u00e9. L\u2019Esprit et la v\u00e9rit\u00e9<\/em>, Roma, Editrice Pontificio Istituto Biblico, coll. Analecta Biblica\u00a073, 19?99<sup>2<\/sup>, p.\u00a0329-466.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> On lira avec bonheur Stendhal<em>, <\/em><em>Souvenirs d\u2019\u00e9gotisme, <\/em>Paris, Flammarion, 2013.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir Paul Robert, <em>Dictionnaire alphab\u00e9tique et analytique de la langue fran\u00e7aise, tome second<\/em>, Casablanca &amp; Paris, Soci\u00e9t\u00e9 du Nouveau Littr\u00e9 &amp; Presses Universitaires de France, 1955, p.\u00a01485.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Vincent Descombes, <em>Le parler de soi<\/em>, Paris, Gallimard, coll. Folio essais 596, 2014, p.\u00a033.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Antoine Arnauld et Pierre Nicole, <em>La logique ou l\u2019art de penser, contenant outre les R\u00e8gles communes, plusieurs observations nouvelles, propres \u00e0 former le jugement<\/em>, Paris, Publications de la Facult\u00e9 des Lettres et Sciences humaines de l\u2019Universit\u00e9 de Lille\u00a0XII, 19?64<sup>5<\/sup> [1662], p.\u00a0349-350. Pr\u00e9cisons que par modestie, ces deux auteurs ont souhait\u00e9 que cet ouvrage soit \u00e9dit\u00e9 de fa\u00e7on anonyme.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Antoine Arnauld et Pierre Nicole, <em>op. cit.<\/em>, p\u00a0350.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> S\u00f8ren Kierkegaard est n\u00e9 le 5 mai 1913 et mort le 11 novembre 1855.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Voir S\u00f8ren Kierkegaard, \u00ab?Jugez vous-m\u00eames. Pour un examen de conscience recommand\u00e9 aux contemporains\u00a0\u00bb 1876, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes 18<\/em>, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, \u00e9d. De L\u2019Orante, 1966, p.\u00a0163-165.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> S\u00f8ren Kierkegaard, \u00ab\u00a0Post scriptum d\u00e9finitif et non scientifique aux miettes philosophiques, volume I\u00a0\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes 10<\/em>, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, \u00e9d. De L\u2019Orante, 1977, p.\u00a071.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Mais il est int\u00e9ressant de noter que, ailleurs dans son \u0153uvre, S\u00f8ren Kierkegaard explique qu\u2019il est des circonstances o\u00f9 il faut utiliser les pseudonymes et d\u2019autres o\u00f9 il faut signer de son nom. Voir S\u00f8ren Kierkegaard \u00ab?Le point de vue explicatif de mon \u0153uvre d\u2019\u00e9crivain?\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes\u00a016<\/em>, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, \u00e9d. De L\u2019Orante, 1971, p.\u00a01-102.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a>\u00a0 Christopher Lasch, <em>La culture du narcissisme. La vie am\u00e9ricaine \u00e0 un \u00e2ge de d\u00e9clin des esp\u00e9rances<\/em>, trad. Michel L. Landa, Paris, Flammarion, 2006 [1979], p.\u00a076.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Voir pour l\u2019ensemble de ce passage\u00a0: Carl Cederstr\u00f6m, Andr\u00e9 Spicer, <em>Le syndrome du bien-\u00eatre<\/em>, trad. \u00c9douard Jacquemoud, Paris, \u00c9ditions L\u2019\u00c9chapp\u00e9e, 2016 [2015], p.\u00a017-43, en particulier p.\u00a023.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> <em>Id<\/em>., p.\u00a023-24.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Id.<\/em>, p.\u00a025.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Christopher Lasch &amp; Cornelius Castoriadis, <em>La culture de l\u2019\u00e9go\u00efsme<\/em>, trad. Myrto Gondicas, Paris, Flammarion, coll. Climats, 2012, p.\u00a074 <em>et passim<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Pr\u00e9cisons que Blaise Pascal fournit une analyse fine du moi, analyse qui reste d\u2019une grande pertinence. On ne retient pour la combattre que le slogan \u00ab?le moi est ha\u00efssable?\u00bb tir\u00e9 de la pens\u00e9e\u00a0509, en n\u00e9gligeant de dire pourquoi. Pascal a raison, du moins en partie, quand il d\u00e9nonce les tyrannies dont le moi est capable, lorsque ce moi \u00ab?se fait le centre de tout?\u00bb d\u2019une part et d\u2019autre part lorsqu\u2019il \u00ab?voudrait \u00eatre le tyran de tous les autres?\u00bb. Voir Blaise Pascal, \u00ab?Pens\u00e9e\u00a0509?\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes\u00a0II<\/em>, \u00e9dition pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Michel le Guern, Paris, Gallimard, 2000, p.\u00a0763.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Voir Pierre Force, <em>Le probl\u00e8me herm\u00e9neutique chez Pascal<\/em>, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1989, en particulier p.\u00a087-162. Pour une reprise actuelle et dans une perspective diff\u00e9rente, voir Paul Beauchamp,<em> Le r\u00e9cit, la lettre et le corps. Essais bibliques, <\/em>Paris, Cerf, 20?07<sup>2<\/sup> [1992], p.\u00a041-68.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Voir Nathalie Heinich, <em>La gloire de Van Gogh. Essai d\u2019anthropologie de l\u2019admiration<\/em>, Paris, Minuit, 1991.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Christoph Theobald, <em>Le christianisme comme style. Une mani\u00e8re de faire de la th\u00e9ologie en postmodernit\u00e9<\/em>, tome\u00a02, Paris, Cerf, 2008, p.\u00a01022-1038.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> Voir Jean-Louis Chr\u00e9tien, <em>La voix nue. Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la promesse<\/em>, Paris, Minuit, 1990, p.\u00a0204-208.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> Blaise Pascal, \u00ab?Extrait d\u2019une lettre \u00e0 Florin et Gilberte P\u00e9rier?\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes\u00a0II<\/em>, \u00e9dition pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Michel le Guern, Paris, Gallimard, 2000, p.\u00a040.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour citer cet article : Moser, F. (2017). \u00abLe r\u00f4le du \u201cje\u201d et la question de la v\u00e9rit\u00e9 dans le t\u00e9moignage chr\u00e9tien\u00bb, Les Cahiers de l\u2019ILTP, mis en ligne en juin 2017\u00a0: 18 pages. 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