{"id":242,"date":"2017-03-24T17:41:10","date_gmt":"2017-03-24T16:41:10","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/?page_id=242"},"modified":"2019-01-08T12:25:51","modified_gmt":"2019-01-08T11:25:51","slug":"la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/precher-celebrer\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace\/","title":{"rendered":"E. Parmentier &#8211; La b\u00e9n\u00e9diction, un nouveau langage pour dire la gr\u00e2ce ? &#8211; 2017"},"content":{"rendered":"<p>Pour citer cet article : Parmentier, \u00c9. (2017). \u00ab La b\u00e9n\u00e9diction, un nouveau langage pour dire la gr\u00e2ce ? \u00bb, <em>Les Cahiers de l\u2019ILTP<\/em>, mis en ligne en mars 2017 : 12 pages. Disponible en libre acc\u00e8s \u00e0 l\u2019adresse\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/<\/a><em><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/\"><br \/>\n<\/a><br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/files\/2017\/04\/CahiersILTP_Parmentier_Varia_PP_Benediction_Mars2017.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">T\u00e9l\u00e9charger l\u2019article au format &lt;pdf&gt;<\/a><\/p>\n<p><strong>\u00c9lisabeth Parmentier<\/strong><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0gr\u00e2ce\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0salut\u00a0\u00bb, affirmations fondamentales de l\u2019\u0153uvre de Dieu en J\u00e9sus-Christ ne \u00ab\u00a0parlent\u00a0\u00bb plus aujourd\u2019hui. Les th\u00e9ologiens s\u2019attachent \u00e0 rechercher d\u2019autres langages, plus existentiels que juridiques, aux prises avec les besoins exprim\u00e9s par les contemporains. Dans cette perspective, cet expos\u00e9 part de l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019un besoin spirituel majeur de nombreux contemporains \u2013 et pas seulement des personnes qui pratiquent une religion \u2013\u00a0 est celui d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0b\u00e9ni\u00b7es \u00bb. Non seulement des personnes, mais des objets, des situations, des \u00e9l\u00e9ments de la vie sont entour\u00e9s de b\u00e9n\u00e9diction, et ce, au-del\u00e0 des cercles religieux<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Il y a donc l\u00e0 un potentiel de nostalgie que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme un chemin possible pour rejoindre les besoins des contemporains. Mais peut-on faire tout porter \u00e0 la b\u00e9n\u00e9diction, en perspective chr\u00e9tienne\u00a0?<!--more--><\/p>\n<p>Le but sera ici d\u2019analyser ce que peut recouvrir bibliquement et th\u00e9ologiquement ce concept, dont l\u2019attrait est de ne pas relever seulement d\u2019une sp\u00e9culation mais de faire entrer dans une exp\u00e9rience. Jusqu\u2019o\u00f9 la tradition chr\u00e9tienne (ici protestante) peut-elle accompagner et inspirer la qu\u00eate spirituelle actuelle, avec quels apports et quelles limites sur la base des textes bibliques\u00a0?<\/p>\n<p>Nous partirons de la vacuit\u00e9 \u2013 et donc nostalgie \u2013 de ce qui peut \u00eatre ressenti, sans n\u00e9cessairement \u00eatre formul\u00e9 comme tel, comme un manque de gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Nous ne revisiterons pas la b\u00e9n\u00e9diction de mani\u00e8re ex\u00e9g\u00e9tique puisque l\u2019article de Jean-Daniel Macchi en fait une pr\u00e9sentation exhaustive et pr\u00e9cise. L\u2019interrogation, reposant sur l\u2019\u00e9vocation de textes bibliques, mais aussi de th\u00e9ologien\u00b7nes, examine si la b\u00e9n\u00e9diction ne serait pas propice comme porte d\u2019entr\u00e9e vers une compr\u00e9hension plus exp\u00e9rientielle et donc plus existentielle de ce qu\u2019annonce la foi\u00a0: la gr\u00e2ce.<\/p>\n<h4>1.\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019absence de la gr\u00e2ce exprim\u00e9e dans la nostalgie d\u2019une b\u00e9n\u00e9diction<\/h4>\n<p>Dans une conf\u00e9rence sur l\u2019importance de la parole, un psychanalyste, ath\u00e9e convaincu, parlait d\u2019une coll\u00e8gue dynamique et qui partageait ses convictions ath\u00e9es, qui lui demanda, alors qu\u2019elle se mourait d\u2019un cancer, s\u2019il aurait pour elle \u00ab\u00a0une b\u00e9n\u00e9diction\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Que penser de cette demande \u00e9trange de la part d\u2019une ath\u00e9e convaincue\u00a0? \u00c9prouvait-elle le besoin d\u2019\u00eatre b\u00e9nie par un \u00eatre humain pour trouver la force du grand d\u00e9part de la vie\u00a0? Ou d\u2019avoir la consolation que sa vie aura \u00e9t\u00e9 reconnue et salu\u00e9e avant de se terminer ? Ou \u00e9tait-ce une r\u00e9action d\u2019angoisse face \u00e0 l\u2019absence de protection, malgr\u00e9 la \u00ab\u00a0toute-ma\u00eetrise\u00a0\u00bb\u00a0technologique\u00a0? Sans pouvoir faire d\u2019analyse psychologique, force est de constater qu\u2019il est difficile d\u2019\u00eatre un pauvre \u00eatre humain pleinement conscient de sa finitude\u00a0!<\/p>\n<p>Donc que nous reste-t-il\u00a0lorsque l\u2019on prend conscience que tout peut s\u2019arr\u00eater sans que nous puissions l\u2019emp\u00eacher et qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 la vie est fragile et pr\u00e9caire\u00a0? La plupart des contemporains r\u00e9pondront\u00a0: vivre, m\u00eame courtement, une \u00ab\u00a0vie r\u00e9ussie\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<h4>2.\u00a0\u00a0 La qu\u00eate d\u2019une vie \u00ab\u00a0r\u00e9ussie\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Les d\u00e9sirs humains se concentrent, \u00e0 juste titre, sur les r\u00e9alit\u00e9s de l\u2019ici-bas et les besoins de la vie ordinaire. Nombre de contemporains reprochent au christianisme de s\u2019\u00e9chapper vers un monde meilleur, pour un \u00ab\u00a0salut\u00a0\u00bb r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019au-del\u00e0. Il n\u2019est plus question de se consoler dans l\u2019attente de l\u2019au-del\u00e0 pour \u00eatre heureux. Est-ce que la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne est vraiment ad\u00e9quate, elle qui invite \u00e0 croire en d\u00e9pit du voir, qui ne veut ni ne peut apporter de \u00ab\u00a0signes\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0preuves\u00a0\u00bb de la providence de Dieu et qui a eu tendance \u00e0 relativiser le bien-\u00eatre du corps, les sens, en bref, de l\u2019avis des contemporains, la \u00ab\u00a0vraie vie\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>La qu\u00eate de Dieu demeure donc, comme \u00e0 toutes les \u00e9poques \u2013 et les r\u00e9actions des foules au temps de J\u00e9sus l\u2019attestent \u2013 celle d\u2019un divin\u00a0<em>sauveteur\u00a0<\/em>qui doit \u00eatre efficace l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on ne peut plus agir soi-m\u00eame\u00a0: en cas de maladie, de coup dur, bref pour les situations d\u2019urgences, alors que pour la vie ordinaire, les humains n\u2019ont pas vraiment besoin de Dieu.\u00a0 L\u2019un des sympt\u00f4mes de cette tendance est la recherche d\u2019\u00eatres c\u00e9lestes capables assurer ces \u00ab\u00a0sauvetages\u00a0\u00bb, notamment les \u00ab\u00a0anges gardiens\u00a0\u00bb qui volent au secours dans des situations exceptionnelles, les esprits des anc\u00eatres ou les saints, autant de figures interm\u00e9diaires suppos\u00e9es capables d\u2019intervention plus rapide et plus pragmatique que Dieu\u00a0!<\/p>\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00ab\u00a0salut\u00a0\u00bb est finalement bien complexe \u00e0 percevoir, car les ali\u00e9nations dont il est cens\u00e9 lib\u00e9rer sont pr\u00e9cis\u00e9ment de celles que la plupart ne veut nullement abandonner, et pour lesquelles l\u2019on se trouve mille autojustifications.<\/p>\n<p>Que faudrait-il pour une vie \u00ab\u00a0r\u00e9ussie\u00a0\u00bb\u00a0? Une certaine prosp\u00e9rit\u00e9, quelques privil\u00e8ges, un bien-\u00eatre, souvent consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019\u00e9panouissement de toute la personne. Ces besoins impliquent aussi le besoin d\u2019\u00eatre reconnu\u00b7e, valoris\u00e9\u00b7e, s\u00e9curis\u00e9\u00b7e<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Nombreux sont les contemporains qui ne demandent qu\u2019\u00e0 embrasser la foi chr\u00e9tienne, mais qui attendent pour cela de pouvoir \u00ab\u00a0vivre des exp\u00e9riences\u00a0\u00bb de la proximit\u00e9 de Dieu. Le sens m\u00eame de cette exp\u00e9rience suppose qu\u2019elle soit appr\u00e9hend\u00e9e aussi avec les sens, dans tous les registres de la corpor\u00e9it\u00e9, bref dans tout ce que la personne \u00ab\u00a0est\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La tradition chr\u00e9tienne n\u2019a-t-elle pas pr\u00e9cis\u00e9ment pris naissance \u00e0 partir de telles exp\u00e9riences de passages de Dieu, dans une soci\u00e9t\u00e9 h\u00e9bra\u00efque qui ne s\u00e9parait pas corps, \u00e2me et esprit\u00a0? N\u2019est-il pas possible de d\u00e9velopper davantage une r\u00e9flexion th\u00e9ologique qui fasse justice \u00e0 ce qu\u2019ont voulu montrer tous les grands th\u00e9ologiens\u00a0\u00e0 partir de leur v\u00e9cu : une \u00ab\u00a0exp\u00e9rience\u00a0\u00bb de rencontre avec le divin, certes ineffable, mais qui fait justice aux r\u00e9alit\u00e9s de la finitude et de l\u2019histoire humaine\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>?<\/p>\n<p>B\u00e9n\u00e9diction et gr\u00e2ce n\u2019ont-elles pas \u00e0 \u00eatre plus explicitement articul\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, en particulier en th\u00e9ologie protestante o\u00f9 l\u2019on a tant redout\u00e9 la limitation de la b\u00e9n\u00e9diction \u00e0 des conceptions superstitieuses que celle-ci fut occult\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas, dans ce qui suit, de limiter la b\u00e9n\u00e9diction \u00e0 des rituels ou \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment de la liturgie, mais de la concevoir comme langage et action \u00ab\u00a0th\u00e9o-logique\u00a0\u00bb, parole de relation avec Dieu et parole performative. Ceci implique qu\u2019elle soit examin\u00e9e \u00e0 partir du cadre biblique, source et norme des affirmations de foi chr\u00e9tienne.<\/p>\n<h4>3.\u00a0\u00a0 L\u2019exp\u00e9rience\u00a0fondatrice : la b\u00e9n\u00e9diction nous pr\u00e9c\u00e8de, tout comme notre venue au monde<\/h4>\n<p>Une premi\u00e8re \u00e9tape pour approcher la gr\u00e2ce par la porte de la b\u00e9n\u00e9diction est l\u2019\u00e9tape anthropologique\u00a0: la b\u00e9n\u00e9diction pourrait-elle \u00eatre une exp\u00e9rience accessible \u00e0\u00a0<em>tout<\/em>\u00a0\u00eatre humain, ant\u00e9rieurement \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience croyante\u00a0? Nous faisons le pari que cela est possible, puisque la r\u00e9alit\u00e9 de la b\u00e9n\u00e9diction rejoint aussi la r\u00e9alit\u00e9 de la condition humaine\u00a0: personne ne peut se b\u00e9nir soi-m\u00eame, tout comme personne ne se donne la vie et un nom \u00e0 soi-m\u00eame\u00a0! Dans les deux situations nous sommes d\u00e9termin\u00e9s par une parole et des actions externes, qui nous sont\u00a0<em>offertes<\/em>\u00a0et ne sont pas ma\u00eetrisables.<\/p>\n<p>Il importe donc de rechercher comment l\u2019exp\u00e9rience fondatrice de se d\u00e9couvrir \u00eatre humain n\u00e9 d\u2019autrui peut ouvrir \u00e0 la b\u00e9n\u00e9diction.<\/p>\n<p>De nombreux(ses) th\u00e9ologien\u00b7nes expliquent comment une exp\u00e9rience fondatrice les a men\u00e9s \u00e0 leur qu\u00eate de foi. Le th\u00e9ologien allemand Eberhard J\u00fcngel \u00e9voque une exp\u00e9rience fondatrice partag\u00e9e par tout \u00eatre humain. Le jour o\u00f9 chaque personne prend conscience d\u2019exister comme un \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, elle prend aussi conscience que la r\u00e9alit\u00e9 de sa vie demeure toujours pr\u00e9caire et menac\u00e9e \u2013 par toutes sortes de contingences (maladies, malheurs et ultimement la mort). Cette prise de conscience est un choc pour tout \u00eatre humain, car elle est celle du myst\u00e8re du n\u00e9ant\u00a0et de sa proximit\u00e9 : \u00ab\u00a0Pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien\u00a0?\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. C\u2019est le point de d\u00e9part de son ouvrage\u00a0<em>Dieu myst\u00e8re du monde<\/em>, qui recherche le dialogue avec l\u2019ath\u00e9isme\u00a0: l\u2019on constate que Dieu n\u2019est pas n\u00e9cessaire. La science n\u2019a plus besoin de lui et l\u2019Homme peut vivre sans lui (I, 29). Mais J\u00fcngel construit une contre-affirmation\u00a0: certes Dieu n\u2019est pas n\u00e9cessaire. Mais il l\u2019est parce qu\u2019il est \u00ab\u00a0<em>plus que n\u00e9cessaire<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0! (I, 35) Simple jeu de mot provocateur\u00a0? C\u2019est au contraire sa th\u00e8se radicale\u00a0: le \u00ab\u00a0plus que n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb \u00e0 d\u00e9couvrir, c\u2019est l\u2019amour, le v\u00e9ritable \u00ab\u00a0myst\u00e8re du monde\u00a0\u00bb \u2013 non pas myst\u00e8re comme \u00e9nigme, mais au sens \u00e9tymologique de la r\u00e9alit\u00e9 de profondeur inscrite dans l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit ici du\u00a0choc qu\u2019\u00e9prouve l\u2019\u00eatre humain qui se pose vraiment la question\u00a0: pourquoi suis-je\u00a0? Il y aurait infiniment plus de probabilit\u00e9s de ne pas exister, et plus encore de ne pas exister en tant que soi, ou de ne pas en avoir une conscience r\u00e9flexive\u00a0! Cette exp\u00e9rience de la possibilit\u00e9 du non-\u00eatre entra\u00eene pour J\u00fcngel deux r\u00e9actions possibles\u00a0: une angoisse terrible, ou \u00e0 l\u2019inverse la reconnaissance (\u00e0 la Vie), voire la louange qui reconna\u00eet un Cr\u00e9ateur.<\/p>\n<p>L\u2019angoisse vient du vertige impos\u00e9 par la conscience de la finitude\u00a0: tout peut cesser \u00e0 tout moment, le n\u00e9ant et la fin sont inh\u00e9rentes \u00e0 la condition humaine. L\u2019on fuit habituellement cette inqui\u00e9tude dans le divertissement, les plaisirs, l\u2019accumulation de protections et des entourages s\u00e9curisants.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9merveillement au contraire, na\u00eet de la joie que la probabilit\u00e9 tellement infime que le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb existe se trouve r\u00e9alis\u00e9e\u00a0!\u00a0 L\u00e0 peut se produire ce que ce th\u00e9ologien appelle un \u00ab\u00a0miracle\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0En effet, c\u2019est une exp\u00e9rience absolument merveilleuse, non d\u00e9ductible \u00e0 partir des exp\u00e9riences faites, quand se d\u00e9couvre \u00e0 l\u2019homme sa propre existence (\u2026) comme un \u00eatre surgi du n\u00e9ant et sauvegard\u00e9 du n\u00e9ant\u00a0\u00bb. La conscience du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui existe rel\u00e8ve de l\u2019exp\u00e9rience du miraculeux, et surtout est per\u00e7ue comme un don primordial. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une exp\u00e9rience anthropologique avant d\u2019\u00eatre religieuse, celle de la confiance que face \u00e0 cet inconnu impr\u00e9visible qu\u2019est la vie et la finitude demeure le simple don d\u2019exister. L\u2019exp\u00e9rience de questionnement et\/ ou de jubilation qui en na\u00eet pourrait \u00eatre document\u00e9 dans de nombreuses \u0153uvres de tous les domaines des langages humains, sympt\u00f4me qu\u2019elle est accessible \u00e0 toute personne qui a le courage de s\u2019y confronter. La diff\u00e9rence entre les croyant\u00b7es qui s\u2019attachent \u00e0 une religion est qu\u2019ils\/elles s\u2019adressent \u00e0 un interlocuteur divin qu\u2019il leur est possible de remercier pour ce miracle d\u2019exister, l\u00e0 o\u00f9 des personnes ath\u00e9es ou sans appartenance religieuse ne peuvent remercier que l\u2019univers, la vie ou leurs parents.<\/p>\n<p>Ainsi, le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre b\u00e9ni\u00b7e ne part en r\u00e9alit\u00e9 pas d\u2019une\u00a0<em>absence<\/em>, mais d\u2019une\u00a0<em>nostalgie\u00a0<\/em>: celle de renouer avec l\u2019exp\u00e9rience originelle \u00e9prouv\u00e9e ou implicite qu\u2019est la conscience de se sentir fondamentalement b\u00e9ni\u00b7e, de recevoir une vie arrach\u00e9e au n\u00e9ant, voire une parole que personne ne se dit \u00e0 soi-m\u00eame, qui affirme que l\u2019on a \u00ab\u00a0du prix\u00a0\u00bb, une place dans ce monde, un chemin \u00e0 accomplir qui donnera \u00e0 la vie\u00a0<em>un sens<\/em>. De tels besoins que l\u2019on peut qualifier de \u00ab\u00a0spirituels\u00a0\u00bb sont sans conteste au moins aussi importants que les n\u00e9cessit\u00e9s mat\u00e9rielles, bien qu\u2019ils demeurent fort n\u00e9glig\u00e9s dans les soci\u00e9t\u00e9s pourtant dites \u00ab\u00a0d\u00e9velopp\u00e9es\u00a0\u00bb. Les artistes qui les font pressentir et qui rendent sensibles cette nostalgie sont aujourd\u2019hui davantage \u00e9cout\u00e9s que les croyant\u00b7es, qui auraient pourtant un apport original \u00e0 transmettre.<\/p>\n<h4>4.\u00a0\u00a0 Les ressources de la b\u00e9n\u00e9diction chr\u00e9tienne pour une vie confiante<\/h4>\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019une b\u00e9n\u00e9diction\u00a0? Une parole \u00ab\u00a0efficace\u00a0\u00bb qui, en disant le bien pour une personne, le met en \u0153uvre \u2013 sans pour qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une efficacit\u00e9 automatique\u00a0! L\u2019action efficace est \u00e0 discerner, n\u2019est pas n\u00e9cessairement imm\u00e9diate ni sensible, et dans la perspective chr\u00e9tienne, elle appelle la foi, c\u2019est-\u00e0-dire la confiance \u2013 et ce, non la confiance en une force inh\u00e9rente \u00e0 la b\u00e9n\u00e9diction elle-m\u00eame mais \u00e0 celui qui en est l\u2019origine, Dieu. La b\u00e9n\u00e9diction chr\u00e9tienne, dite au nom du Dieu trinitaire, est esp\u00e9r\u00e9e comme la parole qui cr\u00e9e, qui rel\u00e8ve de la m\u00eame puissance que la cr\u00e9ation de la vie au commencement\u2026 mais la personne b\u00e9nie est aussi appel\u00e9e \u00e0 la croire, \u00e0 la saisir et la faire fructifier<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<h4>5.\u00a0\u00a0 Parole et exp\u00e9rience<\/h4>\n<p>La b\u00e9n\u00e9diction para\u00eet plus \u00ab\u00a0efficace\u00a0\u00bb que la gr\u00e2ce, d\u2019abord parce qu\u2019elle se manifeste physiquement\u00a0: la corpor\u00e9it\u00e9 et les sens sont impliqu\u00e9s comme lieux de m\u00e9diation de la proximit\u00e9 de Dieu, en lien avec une parole personnellement adress\u00e9e qui affirme ce qui est donn\u00e9. Elle marque\u00a0la personne qui la prend au s\u00e9rieux et ainsi permet de vivre l\u2019\u00ab\u00a0exp\u00e9rience\u00a0\u00bb d\u2019un don personnel d\u2019une force, d\u2019une aide, d\u2019un accompagnement, selon les formulations qui l\u2019encadrent.<\/p>\n<p>Un autre atout de la b\u00e9n\u00e9diction, comme on le constate dans les textes bibliques, est qu\u2019elle n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9e \u2013 en principe \u2013 \u00e0 des personnes particuli\u00e8rement m\u00e9ritantes, parce qu\u2019elle n\u2019est pas li\u00e9e \u00e0 une performance accomplie, mais pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 une\u00a0<em>vuln\u00e9rabilit\u00e9<\/em>\u00a0et donc \u00e0 une nostalgie\u00a0! \u00a0On ne b\u00e9nit pas la personne qui a r\u00e9ussi ou bien agi, car dans ces cas-l\u00e0, on la r\u00e9compense ou on la loue. Mais on b\u00e9nit la personne pr\u00e9cis\u00e9ment en cela qu\u2019elle a besoin de force, de courage et de proximit\u00e9\u00a0! Il est donc \u00e9galement accessible \u00e0 chacun\u00b7e, et pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 celles et ceux qui se sentent oubli\u00e9\u00b7es ou n\u00e9glig\u00e9\u00b7es, de demander une b\u00e9n\u00e9diction. De m\u00eame, toute personne, m\u00eame celle qui se sent insignifiante, peut \u00eatre appel\u00e9e \u00e0 b\u00e9nir autrui, pourvu qu\u2019elle soit reconnue dans cette t\u00e2che et donc dans cette \u00ab\u00a0autorit\u00e9\u00a0\u00bb par l\u2019autre. L\u2019\u00e9litisme serait donc compl\u00e9tement absurde, et m\u00eame contraire au sens m\u00eame de la b\u00e9n\u00e9diction.<\/p>\n<p>Celle-ci peut \u00e9galement \u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement, et se trouve d\u2019autant mieux dans\u00a0<em>une dur\u00e9e<\/em>(comme une action \u00ab\u00a0douce\u00a0\u00bb)<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, alors que le salut est affirm\u00e9 comme action puissante, unique et r\u00e9alis\u00e9 une fois pour toutes en J\u00e9sus-Christ. La b\u00e9n\u00e9diction concerne donc le quotidien<strong>,<\/strong>\u00a0les r\u00e9alit\u00e9s ordinaires, la vie courante<strong>.\u00a0<\/strong>\u00a0Dans ce cadre, elle ne transmet pas seulement une parole ou un geste (ou une attitude), mais aussi une \u00ab\u00a0\u00e9nergie\u00a0\u00bb (<em>dynamis<\/em>) permettant de vivre avec courage. L\u2019on pourrait la qualifier d\u2019action \u00ab\u00a0fortifiante\u00a0\u00bb ou encourageante, essais de traduction partiels de l\u2019allemand\u00a0<em>Erm\u00e4chtigung<\/em>\u00a0ou de l\u2019anglais\u00a0<em>Empowerment<\/em>.<\/p>\n<p>Comme les textes bibliques pr\u00e9sentent bien des types diff\u00e9rents de b\u00e9n\u00e9diction (parole cr\u00e9atrice et agissante, \u00e9lection et alliance, force de vie et de prosp\u00e9rit\u00e9, ob\u00e9issance \u00e0 la Loi de Dieu, lien avec le Royaume de Dieu), il est important de constater que selon le contexte et l\u2019intention, les paroles de b\u00e9n\u00e9diction prennent un sens sp\u00e9cifique, et qu\u2019il faut bien discerner le contexte, la formulation, l\u2019acte, la force transmise, la personne qui transmet, et l\u2019effet attendu.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 l\u2019importance d\u00e9cisive des paroles de promesse, qui sont en m\u00eame temps interpr\u00e9tantes. Elles ne sont pas des formules ritualis\u00e9es \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter comme une formule quasi magique qui \u00ab\u00a0fonctionnerait\u00a0\u00bb par elle-m\u00eame, car la r\u00e9ponse de la foi en est un corollaire indispensable. De mani\u00e8re tr\u00e8s simplifi\u00e9e (et \u00e0 reprendre en d\u00e9tail selon le type de b\u00e9n\u00e9diction), nous nous contentons ici de donner comme caract\u00e9ristique cette tension qui r\u00e9side dans la b\u00e9n\u00e9diction entre le don (de la part de Dieu) et la responsabilit\u00e9 du\/de la destinataire.<\/p>\n<p>Un lieu privil\u00e9gi\u00e9 pour mettre en \u0153uvre \u00e0 la fois ce don et la r\u00e9ponse croyante, est en particulier le culte, dont c\u2019est l\u2019orientation m\u00eame de transmettre une b\u00e9n\u00e9diction vivante, pas seulement comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment liturgique final avant le retour au quotidien, mais dans la dynamique du culte lui-m\u00eame\u00a0: le don premier de Dieu, qui affirme le miracle d\u2019exister, d\u2019\u00eatre baptis\u00e9s enfants de Dieu (d\u2019o\u00f9 la louange qui inaugure le culte), d\u2019\u00eatre reconnu\u00b7es au c\u0153ur de nos faiblesses et \u00e9checs (importance de la confession du p\u00e9ch\u00e9). Et le langage liturgique, qui r\u00e9unit les auditeurs au-del\u00e0 de leurs affects personnels dans une confession de foi et intercession communautaire ouvre ce don au-del\u00e0 des individus, pour qu\u2019ils d\u00e9couvrent les liens de gratitude, de joie, de cr\u00e9ativit\u00e9 qui les unissent au-del\u00e0 de leurs affinit\u00e9s personnelles.<\/p>\n<p>Les \u00c9glises protestantes de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale ont soign\u00e9 la dimension horizontale et conviviale des cultes et ont d\u00e9laiss\u00e9 la conviction que le culte est \u00e9v\u00e9nement de l\u2019Esprit (comme le rappellent les charismatiques). Se placer sous le don et au service de la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019Esprit saint pousse aussi \u00e0 une transformation\u00a0: ce n\u2019est pas se contenter que Dieu dise \u00ab\u00a0du bien\u00a0\u00bb de notre vie, mais que toute la vie soit orient\u00e9e vers un retour (retournement, conversion\u00a0!) vers Dieu, et donc n\u00e9cessairement vers les autres, car \u00ab\u00a0le P\u00e8re\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0notre P\u00e8re\u00a0\u00bb, donateur de providence dans le miracle d\u2019exister, commun\u00a0aux humains. La transformation qui peut saisir les auditeurs par l\u2019exp\u00e9rience de la b\u00e9n\u00e9diction est de pouvoir quitter leur autosuffisance. Car paradoxalement, accepter une b\u00e9n\u00e9diction, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ent\u00e9riner\u00a0<em>son contraire\u00a0: la radicale d\u00e9pendance\u00a0!\u00a0<\/em>Accepter une b\u00e9n\u00e9diction revient \u00e0 reconna\u00eetre qu\u2019on se re\u00e7oit \u00ab\u00a0d\u2019un\u00a0\u00bb Autre\u00a0! Comme l\u2019exprime Fulbert Steffensky, la b\u00e9n\u00e9diction est : \u00ab\u00a0le lieu le plus dense de l\u2019expression jud\u00e9o-chr\u00e9tienne de la foi, parce qu\u2019y est exprim\u00e9 de mani\u00e8re dramatique ce qu\u2019est la gr\u00e2ce : ne pas avoir \u00e0 gagner ce dont on vit en v\u00e9rit\u00e9\u00a0; ne pas se laisser fasciner par ses propres doutes, par la fragmentation de sa propre vie (\u2026). La b\u00e9n\u00e9diction nomme Dieu. Quiconque nomme Dieu n\u2019a pas besoin d\u2018\u00eatre dieu lui-m\u00eame\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<h4>6.\u00a0\u00a0 D\u2019une b\u00e9n\u00e9diction \u00ab\u00a0pour soi\u00a0\u00bb \u00e0 une b\u00e9n\u00e9diction offerte<\/h4>\n<p>Alors qu\u2019on affirme que pour le salut seul J\u00e9sus-Christ est agissant, la b\u00e9n\u00e9diction permet une action importante des croyant-e-s, appel\u00e9\u00b7es \u00e0 \u00ab\u00a0\u00eatre une b\u00e9n\u00e9diction\u00a0\u00bb pour les autres.<\/p>\n<p>La tentation de la b\u00e9n\u00e9diction est de vouloir la capter pour soi, d\u2019en faire SON b\u00e9n\u00e9fice. Ce combat pour soi et ses privil\u00e8ges est magistralement pr\u00e9sent\u00e9 dans une b\u00e9n\u00e9diction particuli\u00e8re, celle de Jacob\u2026 sur plusieurs \u00e9pisodes et 20 ans de vie (Gn 27ss)\u00a0!<\/p>\n<p>Nous en faisons ici une courte lecture th\u00e9ologique (non pas ex\u00e9g\u00e9tique)\u00a0:<\/p>\n<p>Entre les jumeaux \u00c9sa\u00fc\u00a0et Jacob, la succession des b\u00e9n\u00e9dictions patriarcales, qui devait aller du p\u00e8re au fils a\u00een\u00e9, sort de ses gonds : Jacob vole la b\u00e9n\u00e9diction \u00e0 son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00c9sa\u00fc en trompant leur p\u00e8re\u00a0Isaac ! Et c\u2019est m\u00eame comme si une fois cette parole donn\u00e9e, Isaac ne pouvait pas la reprendre. \u00c9sa\u00fc demande\u00a0: \u00ab\u00a0b\u00e9nis-moi aussi mon p\u00e8re\u00a0!\u00a0Est-ce qu\u2019il ne te reste pas une b\u00e9n\u00e9diction\u00a0?\u00bb. Normalement oui, mais ici c\u2019est de la b\u00e9n\u00e9diction de la \u00ab\u00a0promesse\u00a0\u00bb qu\u2019il s\u2019agit et non d\u2019une simple b\u00e9n\u00e9diction de prosp\u00e9rit\u00e9. Isaac trouve une formule de second rang, qui rel\u00e8ve plut\u00f4t du constat de ce que sera sa vie loin de la terre riche, dans des combats et au service de son fr\u00e8re, avec pourtant aussi une promesse de lib\u00e9ration (27,39-40).<\/p>\n<p>Mais l\u2019importance de la b\u00e9n\u00e9diction de Jacob, en contraste, est frappante. Elle est \u00e0 ce point puissante qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 doubl\u00e9e d\u2019une mal\u00e9diction (27,29)\u00a0: \u00ab\u00a0Maudit qui te maudira, b\u00e9ni qui te b\u00e9nira\u00a0\u00bb\u00a0! Plus encore, fait frappant, Isaac va re-b\u00e9nir Jacob une seconde fois (ce qu\u2019il refuse \u00e0 \u00c9sa\u00fc\u00a0!), lorsque R\u00e9becca l\u2019aura persuad\u00e9 de fuir chez Laban. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019Isaac lui accorde, cette fois-ci en toute connaissance de cause,\u00a0la b\u00e9n\u00e9diction d\u2019Abraham\u00a0: \u00ab\u00a0Que le Dieu puissant te b\u00e9nisse, te rende f\u00e9cond et prolifique pour que tu deviennes une communaut\u00e9 de peuples\u00a0! Qu\u2019il te donne la b\u00e9n\u00e9diction d\u2019Abraham \u00e0 toi et \u00e0 ta descendance, pour que tu poss\u00e8des le pays de tes migrations, le pays que Dieu a donn\u00e9 \u00e0 Abraham\u00a0\u00bb (28,3-4). S\u2019il est question de prosp\u00e9rit\u00e9, celle-ci n\u2019est que l\u2019expression d\u2019une foi plus fondamentale\u00a0: c\u2019est bien de la relation avec le Dieu vivant qu\u2019il s\u2019agit ici\u00a0!<\/p>\n<p>De plus, chose encore plus scandaleuse, le r\u00e9cit biblique va suivre le tra\u00eetre, et Dieu va m\u00eame le poursuivre avec sa b\u00e9n\u00e9diction divine cette fois-ci, assortie d\u2019une promesse de soutien (28,13), et accompagn\u00e9e d\u2019anges ! Une super-b\u00e9n\u00e9diction bord\u00e9e d\u2019efficacit\u00e9 de toute part. Elle n\u2019\u00e9vite pourtant pas \u00e0 Jacob quelques d\u00e9convenues\u00a0: apr\u00e8s 20 ans \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, des malhonn\u00eatet\u00e9s de son beau-p\u00e8re qui lui fait \u00e9pouser deux femmes, et des rivalit\u00e9s entre celles-ci, Jacob va revenir dans son pays et retrouver son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Il finit par devoir prendre ses responsabilit\u00e9s, faire face \u00e0 la cons\u00e9quence de sa tromperie, persuad\u00e9 que son fr\u00e8re veut se venger. Un juste retour des choses, penseront les lecteurs\/trices soucieux-ces de justice. Mais Dieu lui conserve son soutien, et une b\u00e9n\u00e9diction \u00e9trange va advenir, qui le transformera de mani\u00e8re d\u00e9cisive. Dans un combat de toute une nuit, contre un adversaire dont on ne sait s\u2019il est Dieu, d\u00e9mon, humain ou ange, quelqu\u2019un \u00ab\u00a0se roula avec lui dans la poussi\u00e8re jusqu\u2019au lever de l\u2019aurore\u00a0\u00bb (32,25) Jacob prend le dessus mais, tout aussi \u00e9trangement, lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0je ne te laisserai pas partir sans que tu m\u2019aies b\u00e9ni\u00a0\u00bb. Pourquoi une demande de b\u00e9n\u00e9diction d\u2019un apparent ennemi\u00a0? (Gn 32,27).<\/p>\n<p>Mais cet apparent ennemi, qui a partag\u00e9 avec lui la poussi\u00e8re humaine le b\u00e9nit en lui donnant un nouveau nom\u00a0: Isra\u00ebl (avec l\u2019explication \u00ab\u00a0que Dieu se montre fort\u00a0\u00bb). Ainsi, Jacob, meurtri et bless\u00e9, est pourtant doublement victorieux\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019autre\u00a0\u00bb lui fait obtenir une b\u00e9n\u00e9diction issue d\u2019un combat contre un ennemi tr\u00e8s puissant (contre la mort, contre sa propre tromperie, contre l\u2019angoisse\u00a0?). Et, autre victoire, le nom qu\u2019il\u00a0<em>re\u00e7oit<\/em>\u00a0(qu\u2019il ne se donne pas \u00e0 lui-m\u00eame\u00a0!) indique le sens de sa destin\u00e9e, en disant ce qu\u2019il est \u00ab\u00a0en v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb dans le lieu qui n\u2019est autre que la \u00ab\u00a0Face de Dieu\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p>Les textes qui suivent montrent que le fruit n\u2019en sera pas une vie r\u00e9ussie, malgr\u00e9 le pardon de son fr\u00e8re, puisqu\u2019il sera poursuivi de difficult\u00e9s issues des rivalit\u00e9s entre ses fils, attis\u00e9es par sa propre attitude. Il est donc loin de repr\u00e9senter un personnage id\u00e9al, mais en lui s\u2019accomplit la promesse, c\u2019est-\u00e0-dire la ligne qui oriente le peuple d\u2019Isra\u00ebl vers son destin Depuis l\u2019alliance avec Abraham sa descendance se voit confier, \u00e0 travers la b\u00e9n\u00e9diction accomplie, la mission : que toutes les familles de la terre soient b\u00e9nies \u00ab\u00a0en lui\u00a0\u00bb (12,3), donc \u00e0 travers son t\u00e9moignage et son ob\u00e9issance, et sous sa conduite.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0face de Dieu\u00a0\u00bb, ici si clairement tourn\u00e9e vers Jacob, est pr\u00e9cis\u00e9ment aussi pour les chr\u00e9tiens la perspective de la formule de b\u00e9n\u00e9diction qui revient dans la b\u00e9n\u00e9diction d\u2019Aaron \u00ab\u00a0Que le Seigneur tourne sa face vers toi et te donne sa paix\u00a0\u00bb. Il n\u2019y a donc pas seulement un don, ici exemplaire, mais c\u2019est un don pour un engagement\u00a0envers autrui. La b\u00e9n\u00e9diction n\u2019est-elle donc pas pure gratuit\u00e9 de don\u00a0?<\/p>\n<h4>7.\u00a0\u00a0 Une b\u00e9n\u00e9diction \u00ab\u00a0qui co\u00fbte\u00a0\u00bb\u00a0!<\/h4>\n<p>Un risque aujourd\u2019hui bien plus important que celui de la compr\u00e9hension magique est celui de la banalisation totale de la b\u00e9n\u00e9diction, comme l\u2019illustre \u00e0 merveille le contexte am\u00e9ricain. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019on se dit \u00ab\u00a0je t\u2019aime\u00a0\u00bb \u00e0 chaque d\u00e9part pour le travail, \u00e0 chaque coup de t\u00e9l\u00e9phone tout comme dans de nombreuses situations sociales, la formule \u00ab\u00a0<em>Bless you<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0ou \u00ab\u00a0<em>God bless you\u00a0<\/em>\u00bb est totalement banalis\u00e9e et d\u00e9contextualis\u00e9e. Le slogan politique \u00ab\u00a0<em>God bless America<\/em>\u00a0\u00bb, largement servi dans tous les discours de la derni\u00e8re campagne pr\u00e9sidentielle montre qu\u2019il est parfaitement possible de relier un don de b\u00e9n\u00e9diction \u00e0 de vulgaires calomnies et mesquineries, \u00e0 un langage violent et revanchard.<\/p>\n<p>Aussi la th\u00e9ologie a-t-elle une t\u00e2che critique, qui est de poser un cadre comme garde-fou d\u2019une b\u00e9n\u00e9diction \u2013 lorsqu\u2019elle veut s\u2019affirmer chr\u00e9tienne \u2013 afin d\u2019\u00e9viter la tentation que celle-ci s\u2019absolutise\u00a0ou soit instrumentalis\u00e9e \u00e0 d\u2019autres fins que l\u2019orientation qui devrait \u00eatre la sienne.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi il est important de d\u00e9velopper en parall\u00e8le toutes les harmoniques du processus du salut, dont la b\u00e9n\u00e9diction est une expression, certes la plus dynamique et existentielle, de la pl\u00e9nitude d\u2019un don que les croyant-e-s ne peuvent se donner \u00e0 eux-m\u00eames, mais o\u00f9 elle ne remplace pas l\u2019affirmation du salut (et donc de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une lib\u00e9ration plus radicale \u2013 de la mort en particulier).<\/p>\n<p>Pour la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne, en particulier protestante, c\u2019est l<strong>\u2019<\/strong>affirmation centrale du salut en J\u00e9sus-Christ qui demeure le principe critique de la b\u00e9n\u00e9diction. Elle rappelle que celle-ci est un don et non un droit, qu\u2019elle n\u2019est pas simple qui\u00e9tude mais implique l\u2019engagement pour la justice\u00a0; qu\u2019elle est donn\u00e9e dans les conditions de la finitude et que la foi demeure li\u00e9e au doute.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, il est important aussi que la th\u00e9ologie rende compte des \u00e9cueils et des tentations de captation de la b\u00e9n\u00e9diction, qui risquent de faire du don une exigence d\u2019un \u00ab\u00a0droit pour soi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h4>8.\u00a0\u00a0 De la tentation de prosp\u00e9rit\u00e9<\/h4>\n<p>Un premier garde-fou s\u2019impose contre les vell\u00e9it\u00e9s d\u2019une b\u00e9n\u00e9diction narcissique \u00e0 usage de prosp\u00e9rit\u00e9. Le\/la b\u00e9n\u00e9ficiaire du don pourrait se comprendre comme un\u00b7e d\u00e9positaire qui th\u00e9saurise, ou m\u00eame se voir investir du pouvoir de transmettre une b\u00e9n\u00e9diction qui va d\u00e9boucher sur une forme de prosp\u00e9rit\u00e9. De nombreux mouvements du bien-nomm\u00e9 \u00ab\u00a0<em>Prosperity-Gospel<\/em>\u00a0\u00bb profitent de l\u2019engouement des n\u00e9cessiteux-ses pour ce qui peut am\u00e9liorer leur situation mat\u00e9rielle. Si de tels besoins sont humains et l\u00e9gitimes, la t\u00e2che des transmetteurs de b\u00e9n\u00e9diction est d\u2019afficher dans leurs formulations ou leur accompagnement le discernement de ce que signifie une b\u00e9n\u00e9diction \u00ab\u00a0au nom de Dieu\u00a0\u00bb\u00a0: quel Dieu\u00a0? Pour quel dessein\u00a0? Pour plagier l\u2019ap\u00f4tre Paul\u00a0: on peut tout b\u00e9nir, mais tout n\u2019est pas bon pour nous\u00a0<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>! Le crit\u00e8re, \u00e0 partir du salut en J\u00e9sus-Christ, est\u00a0le renversement\u00a0: en b\u00e9nissant au nom de ce Dieu-l\u00e0, est-ce que je b\u00e9nis Dieu en retour, comme les psaumes par exemple b\u00e9nissent Dieu\u00a0en retour pour ses bienfaits\u00a0? Est-ce que la b\u00e9n\u00e9diction accord\u00e9e est \u00e0 l<em>a gloire\u00a0de Dieu\u00a0<\/em>\u2013 ou de leur propre pouvoir ou r\u00e9putation\u00a0?<\/p>\n<h4>9.\u00a0\u00a0 Pas n\u2019importe quel Dieu\u00a0: l\u2019engagement pour la justice<\/h4>\n<p>Un autre garde-fou concerne la tentation de profiter d\u2019une b\u00e9n\u00e9diction tranquille, peu exigeante, qui serait avant tout don gratuit. Or bibliquement la b\u00e9n\u00e9diction comporte en principe un envoi, une t\u00e2che. La plus \u00e9vidente est dite \u00e0 Abraham\u00a0: Gn 12,1-3\u00a0: \u00ab\u00a0Je te b\u00e9nirai \u2013 sois une b\u00e9n\u00e9diction\u00a0\u00bb. Soulignons le \u00ab\u00a0sois\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p>C\u2019est ici que l\u2019attente d\u2019une vie \u00ab\u00a0r\u00e9ussie\u00a0\u00bb demande pr\u00e9cision, car l\u2019esp\u00e9rance chr\u00e9tienne ne suit pas ces orientations. Ainsi, par exemple les B\u00e9atitudes, qui peuvent aussi \u00eatre lues comme des promesses de b\u00e9n\u00e9diction, ne sont pas la \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9diction\u00a0\u00bb d\u2019un statu quo qui indique aux pauvres que leur situation est voulue de Dieu. Elles pr\u00e9sentent bien plus une vie \u00ab\u00a0r\u00e9ussie\u00a0\u00bb ici mesur\u00e9e \u00e0 un crit\u00e8re qui n\u2019est pas \u00e0 voir dans des cat\u00e9gories morales (il \u00ab\u00a0faut\u00a0\u00bb faire ceci ou cela), ni \u00e0 comparer \u00e0 un programme social. Cette b\u00e9n\u00e9diction qui est tout enti\u00e8re orient\u00e9e dans la vocation de suivre J\u00e9sus d\u00e9coule de la participation \u00e0 un engagement pour l\u2019humanit\u00e9, qui conna\u00eetra n\u00e9cessairement aussi sa mesure de souffrance, mais qui n\u2019en est pas moins b\u00e9n\u00e9diction pour le\u00a0<em>sens<\/em>\u00a0d\u2019une vie.<\/p>\n<p>Pr\u00e9cis\u00e9ment, le versant biblique n\u00e9gatif de la b\u00e9n\u00e9diction est la mal\u00e9diction. Ce langage choque, \u00e0 juste titre, d\u2019autant plus lorsqu\u2019il est langage de Dieu lui-m\u00eame\u00a0! Il fallait \u00eatre un H\u00e9breu pour l\u2019oser, les chr\u00e9tiens s\u2019en distancient radicalement. Mais dans la rh\u00e9torique de l\u2019Ancien Testament, ce langage nous demeure important \u00e0 titre de garde-fou et de r\u00e9alisme. Il exprime l\u2019exigence radicale de la justice de Dieu et de sa solidarit\u00e9 sans partage avec celles et ceux que le monde fait plier. Dans le monde actuel et les soci\u00e9t\u00e9s angoiss\u00e9es, une rh\u00e9torique de la mal\u00e9diction\u00a0et de la haine fait son grand retour, et m\u00eame exerce un effet destructeur sur les personnes vis\u00e9es. Faire face \u00e0 cette violence verbale de plus en plus courante, et s\u2019y opposer par une b\u00e9n\u00e9diction, t\u00eatue mais pacifiante, du monde, revient \u00e0 s\u2019engager pour que la justice de Dieu et sa sollicitude l\u2019emportent sur la violence des humains. Ce combat entre mal\u00e9dictions et b\u00e9n\u00e9dictions montre que les chr\u00e9tien-n-es\u00a0ne pourront pas se complaire dans un doucereux ang\u00e9lisme, mais ont aussi \u00e0 endurer un exigeant combat dans une attitude de non-violence<strong>\u00a0<\/strong>: persister \u00e0 b\u00e9nir plut\u00f4t que maudire, mais tout en ne b\u00e9nissant pas l\u2019injustifiable.<\/p>\n<p>Or la r\u00e9sistance au mal par une attitude b\u00e9nissante fid\u00e8le ne peut que se fonder sur le salut, en tant que justice et lib\u00e9ration que Dieu lui-m\u00eame poursuit, comme dans la cr\u00e9ation originelle, contre les forces de destruction et le \u00ab\u00a0chaos\u00a0\u00bb inh\u00e9rent au monde.<\/p>\n<h4>10.Le combat de la foi dans le doute et la finitude<\/h4>\n<p>Dans certaines communaut\u00e9s protestantes, une b\u00e9n\u00e9diction sans cons\u00e9quences visibles de gu\u00e9rison, de richesse ou de dons particuliers, est consid\u00e9r\u00e9e comme le signe d\u2019un manque de foi. L\u2019absence d\u2019exaucement est sans conteste une difficult\u00e9 majeure de la vie chr\u00e9tienne, interrogation qui n\u2019est pas nouvelle et concerne toute la vie de pri\u00e8re (et m\u00eame la situation des \u00c9glises\u00a0: leur petitesse n\u2019est-elle pas signe d\u2019abandon de Dieu\u00a0?)<\/p>\n<p>Aussi un autre garde-fou de la b\u00e9n\u00e9diction chr\u00e9tienne sera de pr\u00e9ciser qu\u2019elle n\u2019\u00e9vacue pas l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9preuve et de l\u2019absence de sens. L\u2019on aimerait que l\u2019exp\u00e9rience n\u2019ouvre qu\u2019\u00e0 ce qui est bon et beau et attrayant, comme une sorte d\u2019exp\u00e9rience \u00ab\u00a0esth\u00e9tique\u00a0\u00bb ou enthousiasmante de Dieu. De telles exp\u00e9riences peuvent, il est vrai, mener de nombreuses personnes vers une attente et qu\u00eate de Dieu, mais elles ne sont ni garanties ni permanentes et risquent de ce fait de d\u00e9cevoir, ou de mener \u00e0 des doutes et des perplexit\u00e9s. Il est \u00e0 cet \u00e9gard significatif que pour Luther (comme pour toute la ligne mystique chr\u00e9tienne) l\u2019exp\u00e9rience la plus centrale et la plus courante est l\u2019<em>Anfechtung<\/em>, l\u2019\u00e9preuve. C\u2019est elle qui met au test les autres exp\u00e9riences (les belles pri\u00e8res, les belles c\u00e9l\u00e9brations, les belles \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb sur Dieu). Il s\u2019agit de pouvoir s\u2019accrocher (litt\u00e9ralement selon Luther \u00ab\u00a0au cou du Christ\u00a0\u00bb), pour trouver une parole de Dieu qui r\u00e9siste. Luther ne la trouve que dans J\u00e9sus-Christ lui-m\u00eame, son message, son action et le don de sa vie, ultimement sa r\u00e9surrection.<\/p>\n<p>Comment Dieu agit-il\u00a0? D\u00e8s l\u2019Ancien Testament le trouble qu\u2019occasionne le manque de l\u2019attention divine est traduit par la\u00a0<em>plainte<\/em>. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience de la b\u00e9n\u00e9diction de Dieu fait d\u00e9faut, la plainte l\u2019exprime, parfois avec d\u00e9tresse et m\u00eame violence, comme le montrent les psaumes appelant Dieu au secours, ou le sommant de \u00ab\u00a0se souvenir\u00a0\u00bb des siens, voire d\u2019aider \u00e0 d\u00e9truire les m\u00e9chants\u00a0! L\u2019absence de b\u00e9n\u00e9diction visible ne signifie pas l\u2019abandon de Dieu, bien plut\u00f4t sa non-imm\u00e9diatet\u00e9.<\/p>\n<p>Pour l\u2019ap\u00f4tre Paul, la souffrance, l\u2019\u00e9chec, les tribulations sont les cons\u00e9quences de la vie face aux r\u00e9alit\u00e9s du monde, et la \u00ab\u00a0parole de la croix\u00a0\u00bb ne se rend pas d\u00e9pendante de l\u2019exigence de signes ou de sagesses. La foi \u00ab\u00a0voit\u00a0\u00bb au-del\u00e0 des manques qu\u2019elle est fondamentalement b\u00e9n\u00e9ficiaire, mais elle a aussi le droit de se plaindre, \u00e0 la mesure de son esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi la liturgie et le culte chr\u00e9tiens doivent, comme la Bible le fait, aussi donner \u00e0 vivre la confrontation \u00e0 l\u2019\u00e9chec, au non-sens et au doute. Donc proposer aux croyants de se confronter non seulement au beau et au paisible, mais aussi \u00e0 la crise, \u00e0 la d\u00e9tresse, aux \u00e9checs (et \u00e0 la confession du p\u00e9ch\u00e9, p\u00e9ch\u00e9 de faute ou d\u00e9sespoir et de l\u2019absence de Dieu) est indispensable. C\u2019est parfois de l\u2019ordre d\u2019un v\u00e9ritable combat contre le doute, contre le vide, le non-sens\u00a0! L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 du personnage qui combat avec Jacob est significative\u00a0: les croyant\u00b7es combattent non seulement avec Dieu mais aussi contre Dieu, en luttant dans la pri\u00e8re.<\/p>\n<p>Une b\u00e9n\u00e9diction qui occulte les ombres d\u2019une vie ne peut qu\u2019\u00eatre limit\u00e9e, voire sans force, tout simplement exsangue. La b\u00e9n\u00e9diction est aussi une lutte, en premier lieu contre soi-m\u00eame. Ceci conf\u00e8re une dimension\u00a0<em>subversive<\/em>\u00a0\u00e0 la b\u00e9n\u00e9diction, qui va au-del\u00e0 de la simple bonne parole empathique\u00a0: \u00eatre b\u00e9ni \u00e0 partir du salut en J\u00e9sus-Christ a pour fruit de pouvoir remettre ses \u00e9checs et de recevoir un pardon ou une r\u00e9conciliation qu\u2019on ne peut pas se donner \u00e0 soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il demeure une non-disponibilit\u00e9 fondamentale, qui tient \u00e0 notre finitude\u00a0: nos souhaits n\u2019ont pas le dernier mot, et nous n\u2019en avons pas d\u2019explication\u00a0! L\u2019aspiration \u00e0 \u00eatre b\u00e9ni\u00b7e abandonne l\u2019ambition de signes ou de fruits dans la main de Dieu, malgr\u00e9 le doute, malgr\u00e9 les malheurs, malgr\u00e9 la mort. L\u00e0 encore l\u2019affirmation du salut en J\u00e9sus-Christ est un garde- fou qui conf\u00e8re \u00e0 la b\u00e9n\u00e9diction son humilit\u00e9, et donc son humanit\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0Texte issu d\u2019une conf\u00e9rence prononc\u00e9e lors des Journ\u00e9es de lancement de l\u2019Institut l\u00e9manique de th\u00e9ologie pratique, tenues les 29-30 septembre 2016 \u00e0 Lausanne et \u00e0 Gen\u00e8ve. \u00c9lisabeth Parmentier est professeure \u00e0 la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie protestante de l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve\u00a0; elle est directrice de l\u2019Institut l\u00e9manique de th\u00e9ologie pratique.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0 Par exemple des b\u00e9n\u00e9dictions de motards avec leurs engins, la b\u00e9n\u00e9diction du tunnel du Saint-Gothard qui a tant fait parler d\u2019elle, b\u00e9n\u00e9dictions d\u2019amoureux \u00e0 la St Valentin, b\u00e9n\u00e9diction de photos, etc.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>\u00a0Tanguy Ch\u00e2tel expose tr\u00e8s bien les besoins spirituels dans son ouvrage\u00a0<em>Vivants jusqu\u2019\u00e0 la mort. Accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie<\/em>, Paris, Albin Michel, 2013.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0 L\u2019essai en fran\u00e7ais et en th\u00e9ologie protestante le plus abouti est chez Henry Mottu,\u00a0<em>Le geste proph\u00e9tique. Pour une pratique protestante des sacrements<\/em>, Gen\u00e8ve, Labor et Fides, 1998.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>\u00a0 Eberhard J\u00fcngel,\u00a0<em>Dieu myst\u00e8re du monde. Fondement de la th\u00e9ologie du Crucifi\u00e9 dans le d\u00e9bat entre th\u00e9isme et ath\u00e9isme<\/em>, Paris, Cerf, t. I et II, 1983 (original\u00a0:\u00a0<em>Gott als Geheimnis der Welt<\/em>, 1977)<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>\u00a0 Pour une r\u00e9flexion plus d\u00e9taill\u00e9e, cf. en allemand Dorothea Greiner,\u00a0<em>Segen und Segnen. Eine systematisch-theologische Grundlegung<\/em>, Stuttgart, Kohlhammer (Theologie), 19992<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>\u00a0 Expression utilis\u00e9e par Jean-Daniel Macchi dans son expos\u00e9 biblique pour d\u00e9crire l\u2019action sp\u00e9cifique de la b\u00e9n\u00e9diction.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>\u00a0Fulbert Steffensky, \u201eSegnen. Gedanken zu einer Geste\u201d, Praktische Theologie 82, 1993, p. 2-11, (4s) (\u201edie dichteste Stelle der christlich-j\u00fcdischen Glaubens\u00e4usserung, weil\u2026dramatisiert wird, was Gnade ist: nicht erringen m\u00fcssen, wovon man wirklich lebt; sich nicht bannen lassen durch die eigenen Zweifel, durch die Zersplitterung des eigenen Lebens\u2026Der Segen nennt Gott. Wer Gott nennt, braucht nicht selber Gott zu sei\u201d).<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/2017\/03\/la-benediction-un-nouveau-langage-pour-dire-la-grace-2\/#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>\u00a0Voir en particulier les critiques de la \u00ab\u00a0b\u00e9n\u00e9diction de Toronto\u00a0\u00bb, venant des milieux charismatiques eux-m\u00eames, par ex. dans la revue\u00a0<em>Promesses<\/em>\u00a0N\u00b0 114, oct-d\u00e9c 1995 en ligne,\u00a0<a href=\"https:\/\/www.promesses.org\/arts\/114p1-4f.html\">https:\/\/www.promesses.org\/arts\/114p1-4f.html<\/a>\u00a0(consult\u00e9 le 13.11.2016)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour citer cet article : Parmentier, \u00c9. (2017). \u00ab La b\u00e9n\u00e9diction, un nouveau langage pour dire la gr\u00e2ce ? \u00bb, Les Cahiers de l\u2019ILTP, mis en ligne en mars 2017 : 12 pages. Disponible en libre acc\u00e8s \u00e0 l\u2019adresse\u00a0https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/ T\u00e9l\u00e9charger<\/p>\n","protected":false},"author":1001327,"featured_media":0,"parent":76,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"class_list":["post-242","page","type-page","status-publish"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/242","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001327"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=242"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/242\/revisions"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/76"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/lescahiersiltp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=242"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}