Quand Jésus fait son cinéma

Willem Dafoe incarne "La dernière tentation du Christ" / DR
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Willem Dafoe incarne "La dernière tentation du Christ"
DR

Quand Jésus fait son cinéma

Véronique Benz, Cath.ch/Disciples d’aujourd’hui
8 juillet 2021
La vie de Jésus constitue une ressource inépuisable pour le cinéma. L’historienne du cinéma Valentine Robert revient sur cette proximité.

Le septième art exploite l’histoire et l’image du Christ depuis ses origines. Valentine Robert, historienne du cinéma à l’Université de Lausanne, a d’ailleurs participé à un projet de recherche interdisciplinaire du Fond national suisse (FNS) sur le thème «Les usages de Jésus au XXe siècle: cinéma, arts et littérature». Pour le magazine de l’Église catholique Disciples aujourd’hui, elle décrypte ces différentes représentations. Interview.

Dès le début du cinéma, la vie de Jésus et le message chrétien sont très présents. Comment l’expliquer?
Parmi les premiers films produits, l’histoire de Jésus est un thème clé. Les historiens du cinéma ont retrouvé de très nombreuses productions des premiers temps, autour de 1900, qui rejouent des scènes christiques. À cette époque, c’était un genre en soi. On l’explique par le succès planétaire qu’avaient alors les passions théâtrales, jouées par des amateurs dans un geste mi-artistique, mi-dévotionnel. La plus célèbre était la passion d’Oberammergau, en Allemagne, qui ameutait les foules (et qui existe encore, rejouée tous les dix ans à guichets fermés). Les premiers films sur la vie du Christ se donnent comme des captations de ces passions théâtrales célèbres. Ils ont du succès aussi par leurs références à une imagerie connue, et par leur portée narrative.

Il y aurait aussi des raisons techniques?
À l’époque, en effet, les bobines sont très courtes. Les films peinent à raconter des histoires en quelques secondes. Or, tout le monde connaît l’histoire biblique. On pouvait mettre en scène un épisode isolé de la vie de Jésus, les spectateurs le comprenaient immédiatement. Les projectionnistes pouvaient ensuite juxtaposer les épisodes les uns après les autres (même s’ils provenaient de différentes maisons de production) et composer des films nettement plus longs, en tenant les spectateurs en haleine.

Le clergé s’empare très vite du cinéma pour la catéchèse et l’enseignement.
L’Église était en recherche de moyens de communication. Les prêtres avaient un usage extrêmement développé de la lanterne magique: les sermons et le catéchisme s’enseignaient volontiers en images lumineuses, projetées sur écran. L’Église était très avant-gardiste dans les spectacles de projections, auxquels pouvaient participer des chœurs, des musiciens… Le spectaculaire était recherché. Le cinéma qui apparaît est ainsi considéré comme un moyen d’évangélisation supplémentaire et les catholiques l’utilisent immédiatement. Puis dans les années 1910, des débats surviennent sur la moralité des films, ce qui va conduire à une sorte de scission entre le cinéma et la foi. Malgré tout, les productions religieuses vont continuer. 

 

«Les films ont été utilisés par des missionnaires pour évangéliser les foules»

Le cinéma devient un vecteur d’évangélisation.
Les films présentant la vie de Jésus ont été utilisés par des missionnaires en Afrique et tout autour du monde comme un moyen d’évangéliser les foules, au gré de véritables «croisades cinématographiques». En exploitant l’émerveillement du public, non pas seulement pour le film et son message, mais aussi pour le dispositif cinématographique, les missionnaires instrumentalisaient l’adhésion au film au profit d’une adhésion religieuse, brouillant expressément les frontières de la fiction. Les affiches du film qu’ils distribuaient prenaient le statut d’icônes, l’acteur qui jouait Jésus devenait une sorte d’incarnation du Christ!

Précisément, comment le Christ est-il mis en scène au cinéma?
Il y a de nombreux enjeux déjà simplement liés à l’incarnation du Christ par un acteur. Au théâtre, déjà, la représentation du Christ posait question et pouvait être considérée comme blasphématoire: certains comédiens ont été emprisonnés pour avoir tenu le rôle du Christ sur scène. C’est l’une des raisons pour lesquelles les premiers films de la vie du Christ se font passer pour des captations de passions religieuses: ils prétendent ainsi que les personnages filmés ne sont pas «d’impurs» acteurs mais des chrétiens agissant par dévotion. Et jusqu’à aujourd’hui, la plupart des acteurs jouant Jésus vont alléguer d’une expérience quasi mystique.

Il existe d’innombrables manières de représenter le Christ…
La richesse du cinéma à l’égard de la représentation du Christ est vertigineuse. Rien dans la Bible n’est dit sur le physique de Jésus. Dès lors, tous les castings sont possibles! Au-delà des références visuelles (l’iconographie, les icônes, le Saint Suaire…), il y a des schémas narratifs.
Toute une tendance du cinéma historicise le personnage de Jésus, en le réinscrivant dans son «milieu», en approfondissant le contexte. Une tendance inverse le fait revenir sous d’autres formes, réactualisées. Il symbolise des minorités, il est noir, homosexuel, hippie. Sa vie est liée à des enjeux sociaux contemporains de la production. Le meilleur exemple est le film de Milo Rau qui vient de sortir, intitulé Le Nouvel Évangile (2021): il réactualise la Passion dans un camp de réfugiés avec dans le rôle du nouveau Jésus l’activiste politique Yvan Sagnet.

Plusieurs comédiens ont parlé de leur conversion après avoir joué le Christ

L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini a marqué un lien très fort entre foi et cinéma.
Ce réalisateur se disait communiste chrétien. Il présente le Christ comme un activiste très engagé. Tous les acteurs de la production sont des non-professionnels, investis dans des débats politiques. Pasolini utilise le texte de Matthieu de manière littérale, comme un scénario. Mais il renouvelle entièrement la représentation de Jésus et du récit christique, filmé en noir et blanc et en décors naturels dans une proximité brute avec les acteurs-activistes. Si plusieurs de ses films vont déchaîner les foudres de l’Église catholique, ce film-ci lui vaut le Grand prix de l’Office catholique du cinéma.

Incarner Jésus comme acteur ne semble pas se faire sans conséquences…
Un phénomène religieux assez récurrent peut être remarqué au niveau de la production. Ce sont les cheminements de foi des acteurs qui jouent Jésus. Souvent, leur expérience d’incarnation du Christ est vécue spirituellement, presque comme une «Incarnation» avec majuscule. Plusieurs comédiens ont publié des livres sur leur conversion après avoir personnifié le Christ.
Sur le plateau du film The King of King de Cecil B. DeMille (1927), l’artiste qui tenait le rôle de Jésus devait vivre à l’écart de l’équipe, il avait sa propre loge et devait se conformer à des codes de conduite suprêmes. Il y avait cette idée qu’on ne «joue» pas Jésus, mais qu’on «l’incarne» au niveau quasi mystique. Jim Caviezell, qui a joué dans La Passion du Christ de Mel Gibson, portait sur lui des amulettes et priait sans cesse sur le tournage, afin de se sentir guidé de plus haut que le réalisateur.

D’autres films suivent une autre voie. Ils ne personnifient pas directement Jésus.
Ils nous font revisiter d’une autre manière le mythe fondateur que nous croyions connaître. Jésus réapparaît ainsi «transfiguré»» à partir de nouvelles sources, dans des films qui mêlent documentaire et fiction pour prétendre nous faire redécouvrir un versant inconnu de Jésus, à l’instar de sa femme, sa descendance ou ses frères et sœurs  «révélés» dans le Da Vinci Code adapté de Dan Brown (2006) ou le Tombeau de Jésus produit par James Cameron (2007).
Enfin, depuis le film Ben-Hur de Fred Niblo (1925), toute une tradition de films matérialise le Christ au cinéma sans montrer son visage. Nous voyons des fragments de Jésus, ses mains, ses pieds, sa silhouette, parfois même son reflet dans une flaque de sang, mais son visage reste indistinct. Un travail très inventif est fait pour ne pas représenter directement à l’écran la «Sainte Face»: ce n’est pas une censure officielle, mais une contrainte à la portée presque plus esthétique que morale.

Outre le personnage de Jésus, le cinéma regorge de figures messianiques et christiques.
Beaucoup de personnages fonctionnent en miroir, en adoptant un destin similaire, selon tout un jeu de parallélismes. Par exemple, La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer (1928) annonce déjà dans son titre le parallèle avec la Passion de Jésus qui façonne le film. Le martyre de la sainte prend des allures de calvaire christique, elle se voit même coiffée d’une sorte de couronne d’épines.
Ce «christomorphisme» peut prendre un tour subtil comme dans Barabbas, adapté du roman de Pär Lagerkvist (lauréat du prix Nobel de littérature), qui fait de ce personnage une sorte de Christ à l’envers (pour ne pas dire «antéchrist»), qui va peu à peu se convertir et réellement ressembler à son antagoniste. Le christomorphisme peut aussi être proprement ironique et hilarant, comme dans La Vie de Brian des Monty Python, qui nous raconte l’histoire de l’homme né dans la «crèche d’à-côté» et qui se fait sans cesse – bien malgré lui – prendre pour le Messie!
À l’instar de Barabbas, presque tous les personnages de la Bible ont donné lieu à des films: Marie-Madeleine, Pilate, le Romain qui se convertit devant la crucifixion…

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Valentine Robert, historienne du cinéma, Université de Lausanne
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