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L'univers de Schuiten et Peeters se déplie à la Maison d'Ailleurs à Yverdon

François Schuiten (à g.) avec son chien Jim, et Benoît Peeters devant des planches de «Revoir Paris exposées à la Maison d'ailleurs.

Il suffit d'un grain de sable pour faire dérailler une mécanique impeccablement rodée. Pour passer d'un monde parfait à un univers où plus rien n'est maîtrisé. De l'utopie à la dystopie. Ces glissements trouvent une illustration magistrale dans la série culte de bande dessinée «Les cités obscures», de François Schuiten et Benoît Peeters. Dans «La théorie du grain de sable», du limon apparaît ainsi dans un appartement, envahissant les pièces et jaillissant bientôt par les fenêtres comme une fontaine. Pour une raison plus mystérieuse encore, dans «La fièvre d'Urbicande», un cube se met à croître de manière exponentielle et va changer à jamais la cité.

Quelques-unes des planches de ces deux albums figurent parmi les 70 originaux de François Schuiten et Benoît Peeters qui forment le fil conducteur de «Mondes (im)parfaits», la nouvelle exposition de la Maison d'Ailleurs, à Yverdon. Commencée en 1983, la série déploie un univers rétrofuturiste entre la Mer des Adieux et l'Océan Neptunique, dans des villes telles que Mylos, Samaris, Brüsel ou Pâhry. Des mondes aux accents kafkaïens, des architectures époustouflantes et déroutantes où, par le jeu des proportions et des perspectives, l'humain semble souvent écrasé.

Si chaque album déploie des cités, personnages, voire un format spécifique, il demeure un point commun. «Ce sont des mondes du trouble, il y a toujours un ver dans le fruit», résumait mercredi le scénariste Benoît Peeters, qui était à Yverdon avec le dessinateur François Schuiten pour la présentation de l'exposition. Si ce dernier a participé à la scénographie, il précise: «Ce n'est pas une rétro­spective.» Les planches du duo s'insèrent en effet dans un parcours qui questionne les notions d'utopie et de dystopie.

Multiplication des dystopies

La première salle rappelle fort utilement les bases pour appréhender ces notions. Née en 1516 avec «Utopia», de Thomas More, l'utopie imagine un monde différent, remplaçant les défaillances de la société par une organisation sociale dans laquelle les humains sont heureux. «L'utopie imagine un monde parfait, qui est décrit de l'extérieur. On n'a jamais accès aux personnes qui vivent dans cet univers. Lorsqu'on y entre, en général, tout n'est pas aussi idéal. Lorsque ce monde dévoile sa dimension aliénante, il devient dystopie», détaille Marc Atallah, directeur de la Maison d'Ailleurs. Depuis «Le meilleur des mondes», d'Aldous Huxley (1932), jusqu'à «La servante écarlate», de Margaret Atwood en 1985, popularisée par la série du même nom, ces récits se sont multipliés à tel point que «la dystopie semble être un des registres majeurs de l'imaginaire contemporain», observe Marc Atallah.

«J'aime ralentir le regard»

Or, dans «Les cités obscures» ou dans «Revoir Paris» des mêmes auteurs, et dont des originaux sont aussi exposés, l'univers n'est pas toujours aliénant, le propos est plus ambigu. «Tout est imbriqué, en transformation, avec un monde ou des personnages en crise», remarque le duo. Sans compter que François Schuiten aime construire des dessins à multiples niveaux, comme l'affiche qu'il a conçue pour l'exposition, dévoilant une Maison d'Ailleurs bâtie sur un monde souterrain sombre: «Une image peut être attirante, mais si on la regarde bien, il plane des choses inquiétantes. J'aime ralentir le regard. Il faut que l'œil se perde un peu, ne comprenne pas tout à fait ce qu'il voit.» Avec les originaux réalisés à l'acrylique et en grand format, les images révèlent encore davantage leurs strates. Et, si utopie et dystopie servent à penser le réel, ces planches offrent aussi le simple plaisir de l'immersion dans une inquiétante étrangeté. «On aime les questions plus que les réponses, un récit doit rester mystérieux, pour que le lecteur puisse l'aborder avec sa sensibilité, et que chacun en tire quelque chose de différent.»