Edito n°8

11 septembre 2025

Travailler en bonne intelligence avec l’IA

L’IA est partout, au centre d’effets d’annonce à coups de milliards de dollars outre-Atlantique, et totalement intriquée dans notre quotidien. Nous sommes face à un choix contraint: on ne peut pas regarder passer le train, malgré toutes nos réticences, nos bonnes raisons. Certes, il y a l’épouvantail énergétique de l’IA, véritable tonneau des Danaïdes pour nos ressources, qui entre en contradiction avec les engagements qu’a pris notre Faculté, faisant de la durabilité un de ses axes prioritaires. Il y a aussi le risque politique de l’IA, encore mal caractérisé, qui en bousculant tout, l’organisation du travail, sa valorisation, nous met devant des choix de société. Il faut aussi rester prudent, reconnaître les limites de ces outils, les «grands modèles de langage» (LLM) comme ChatGPT, ces «perroquets statistiques» comme les qualifie la linguiste américaine Emily Bender.

Enfin, il ne faut pas que l’IA devienne un «oreiller de paresse» et finisse par avoir un impact négatif sur les compétences des médecins, comme le montre une étude publiée dans Lancet Gastroenterology & Hepatology : avec l’introduction de l’IA, les spécialistes deviendraient moins performants pour détecter eux-mêmes des tumeurs au côlon.

Il y a donc beaucoup d’éléments à charge. Mais il demeure qu’une IA bien employée, une IA vraiment «intelligente», peut faire une différence, y compris en médecine: je pense aux outils diagnostiques mobilisés en dermatologie, ou utilisés pour le dépistage de la tuberculose en Afrique subsaharienne, un projet en cours du CHUV et de l’EPFL. Autre exemple récent, cette nouvelle classe d’antibiotiques découverte avec l’aide de l’IA aux États-Unis. Bref, l’IA peut renforcer, affiner le diagnostic posé par le praticien, pallier des déficits de compétences et/ou d’équipements dans des zones à ressources limitées, ou susciter l’innovation.

C’est pourquoi notre Faculté de biologie et de médecine, dans un réseau incluant l’UNIL, le CHUV, Unisanté et l’EPFL, a choisi de se positionner résolument dans ce secteur. Nous insistons sur la qualité des données qui nourrissent les IA, ce qui a conduit à la création du Centre de la science des données biomédicales. Le développement par l’EPFL de Meditron, un LLM dédié au médical, peut aussi être un ferment d’originalité.

Nous avons notre carte à jouer, mais il va falloir tenir la barre face aux vents contraires que fait souffler la conjoncture économique. Et les débats sont toujours animés au sein de la Faculté, ce qui va nous aider aussi à conserver une posture critique, et une certaine humilité. Autre façon de prendre du recul, ou de la hauteur face à une technologie aussi envahissante : l’IA est au menu des recherches en sciences humaines, en éthique et en droit de la santé de notre Institut des humanités en médecine.

A ce stade, une seule certitude: l’utilisation de l’IA doit être responsable, raisonnée ; cela doit être un outil (il faut insister sur ce terme) qui apporte une vraie plus-value, et non pas un «lutin de la maison» corvéable à merci, et dès lors totalement sous-employé. Là serait, du point de vue énergétique, écologique, économique, la vraie aberration.

Renaud Du Pasquier, Doyen FBM