Une technologie de « détection sociale » pour comprendre les interactions humaines

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Que ce soit pour la négociation, la vente, la motivation ou même lors de rencontres, les personnes qui ont accès aux dernières technologies et techniques de « social sensing », ou « détection sociale », bénéficieront d’un net avantage lorsqu’elles s’engageront dans des échanges, liés au business ou pas.

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Si ces personnes ne peuvent lire dans les pensées, elles pourront contrôler l’impact de leurs interactions sociales sur les autres en temps réel, et modifier leur comportement de manière à atteindre leur objectif.

SchmidMastMarianne Schmid Mast est professeure de comportement organisationnel. Elle s’intéresse aux interactions sociales, à la communication verbale et non verbale, ou encore aux relations hiérarchiques.

Imaginez que vous êtes au centre d’une négociation difficile qui se prolonge et dont l’issue est vitale pour votre business. Les discussions sont au point mort. Il semble n’y avoir aucune porte de sortie. Vous quittez la salle et consultez une application sur votre smartphone qui vous suggère, en fonction des interactions sociales entre les deux groupes qui négocient, d’en faire davantage pour gagner la confiance de l’autre partie. De retour dans la salle, vous faites des concessions pour gagner cette confiance, et vous remportez l’affaire. Cela ressemble à de la science-fiction, mais ce n’est qu’un exemple de la manière dont les avancées dans le domaine des sciences du comportement et de l’étude des interactions entre personnes peuvent créer de nouvelles opportunités business.

Dans un passé pas si lointain, si les psychologues voulaient étudier les interactions sociales, ils devaient conduire des expériences en laboratoire. Plus récemment, ils ont tenté d’observer ces interactions sur un lieu de vie réel, à la maison ou au travail par exemple. Mais les possibilités ont toujours été désespérément limitées. Le cadre du laboratoire était artificiel. La possibilité de saisir des informations verbales ou non verbales dans la vie réelle, restreintes à des environnements contrôlés et surveillés, dépendait des technologies disponibles. Le nombre de participants et la durée de l’étude étaient également limités.

Les nouvelles technologies transforment notre compréhension des comportements

Mais plus maintenant, comme l’expliquent Marianne Schmid Mast de HEC Lausanne et ses coauteurs, dans leur article « Social sensing for psychology: Automated interpersonal behavior assessment ». Les nouvelles technologies permettent aux psychologues d’étudier les interactions sociales de manière inédite, transformant ainsi notre compréhension des comportements.

Le « social sensing » permet d’enregistrer sur le terrain les interactions sociales verbales et non verbales et de les étudier en continu et de façon automatisée en temps réel. Et cela sans participation active des intervenants ou de codeurs humains. Le processus est composé de deux parties distinctes: le contrôle des interactions sociales par une informatique omniprésente et l’extraction des signaux verbaux et non verbaux au travers de modèles informatiques et d’algorithmes.

L’informatique omniprésente permet ici d’intégrer des données de contrôle dans tous les environnements humains quotidiens – comme le lieu de travail, et d’enregistrer discrètement les comportements interpersonnels. Cela peut se faire en mouvement en utilisant les Smartphones – grâce à leur micro, leur caméra et leurs fonctions GPS – ou via des technologies à porter sur soi comme les montres connectées. Utiliser des capteurs mobiles permet l’enregistrement d’interactions sociales spontanées sur le terrain. Le contrôle peut se faire également dans un lieu fixe en utilisant un environnement équipé d’une technologie de capteurs, dans des pièces intelligentes, par exemple.

Quand les personnes interagissent, la technologie capture automatiquement ces interactions, et grâce à la perception de la machine et aux technologies d’apprentissage, ainsi qu’à des algorithmes informatiques complexes, elle extrait des données pertinentes. Les psychologues obtiennent ainsi des données en temps réel ou enregistrées par des signaux comportementaux tels que des regards, des postures, des mouvements de tête et des gestes de la main. Les dispositifs mobiles peuvent enregistrer des conversations et extraire des informations telles que vitesse d’élocution, tours de parole, ton et niveaux d’énergie.

Ces possibilités vont permettre d’initier des travaux originaux, puisque les chercheurs en sciences du comportement s’attaquent à des sujets qu’il était impossible de traiter auparavant

Ces possibilités vont non seulement permettre de conduire plus de recherches sur le comportement interpersonnel, mais également d’initier des travaux originaux, puisque les chercheurs en sciences du comportement s’attaquent à des sujets qu’il était impossible de traiter auparavant. Comme le montre Marianne Schmid Mast, il est désormais possible de se lancer, par exemple, dans l’étude des interactions sociales quotidiennes d’un grand nombre de personnes dans une entreprise, et ce sur de longues périodes. Cela permet aux chercheurs d’étudier les liens au niveau interactions entre employés et des résultats spécifiques, comme la productivité ou la satisfaction au travail, et comment ceux-ci évoluent au cours du temps en fonction du contexte et de l’environnement opérationnel.

Les gens comprennent les interactions sociales en observant et en interprétant les comportements expressifs verbaux et non verbaux des personnes avec lesquelles ils interagissent. Ils utilisent ces informations pour en tirer des conclusions sur les expressions du visage des autres personnes, comment elles se sentent, leurs intentions, etc. Les machines de « social sensing » peuvent être programmées pour tirer le même type de conclusions, grâce aux informations rendues disponibles pour un utilisateur final, par l’intermédiaire d’une application pour smartphone par exemple. De la même façon, les données extraites peuvent être associées à des performances. Dans les deux cas les informations fournies peuvent être utilisées pour des objectifs multiples, l’apprentissage et le développement étant de bons exemples.

Ainsi, l’utilisateur final peut se servir du « social sensing » pour montrer à quel point il a été persuasif lors d’une présentation, s’il a été perçu comme digne de confiance au cours d’une négociation, ou même s’il a été jugé attirant pendant un rendez-vous. Cela peut être fait après-coup, mais également en temps réel. Le retour automatique d’informations est disponible instantanément, rendant possible théoriquement, pour les individus ou les groupes, la modification de leur comportement au moment où ils interagissent, en fonction des informations de « social sensing » qu’ils reçoivent au sujet de cette interaction.

Plus un employé communique, moins il est satisfait de son travail

Des études de « social sensing » sont déjà en cours, comme le montrent Marianne Schmid Mast et ses coauteurs dans l’article. Par exemple, une étude des interactions de
22 employés, utilisant des dispositifs portables pendant un mois, a révélé que plus un employé communique, moins il est satisfait de son travail.

Une autre étude, menée par Marianne Schmid Mast et des chercheurs universitaires, a identifié des modèles de comportement non verbal au cours d’un entretien d’embauche, qui permettent de prédire si le candidat obtiendrait de bons résultats à un poste commercial. Ces informations pourraient être utilisées pour examiner les candidatures. Ou, dans un autre cas, les signaux de comportement vocal des travailleurs d’un centre d’appels ont été analysés dans le contexte des niveaux de satisfaction clients. Les résultats pourraient être utilisés à des fins de formation professionnelle, ou pour sélectionner de nouveaux employés pour le centre d’appels.

Le « social sensing » comporte cependant des défis. Puisque des personnes sont impliquées dans le codage des algorithmes d’acquisition des données, il faut faire attention à éviter les préjugés. Les dispositifs uniques qui enregistrent les contrôles et peuvent les extraire sont en rupture de stock. Les scientifiques spécialistes du comportement et les experts en sciences informatiques vont devoir collaborer efficacement.

L’un des plus grands défis du « social sensing » est d’assurer qu’il sera utilisé de manière responsable

Mais le plus grand défi pour le « social sensing » reste les aspects éthiques et l’assurance qu’il sera utilisé de manière responsable. Prenez la vie privée, par exemple. Le « social sensing » pouvant être potentiellement largement répandu tout en restant discret, les chercheurs devront être particulièrement vigilants sur les questions de vie privée qu’il implique, en particulier dans des domaines tels que le consentement et le partage des données.

Mais, si l’on considère que ces obstacles peuvent être surmontés, le « social sensing » promet de révolutionner la façon dont on étudie les interactions humaines. Il offre des possibilités considérables aux organisations et individus qui veulent améliorer leurs performances et, en outre, devrait permettre à une nouvelle génération de chercheurs comportementalistes de voir le jour.


Lire le travail de recherche original: Schmid Mast, M., Gatica-Perez, D., Frauendorfer, D., Nguyen, L., & Choudhury, T.
Social sensing for psychology: Automated interpersonal behavior assessment. Current Directions in Psychological Science.


Crédit photo: Antoine Robiez / Flickr CC