Risque systémique en Europe: évaluer la capacité d’une institution financière à supporter les chocs du marché

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À quel point les institutions financières en Europe sont-elles sûres? Quels sont les risques d’assister à une nouvelle crise? Eric Jondeau et Michael Rockinger créent un modèle d’évaluation de la capacité des institutions financières européennes, des secteurs industriels et des pays, à supporter les chocs sur les marchés.

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Les mesures du niveau de risque systémique sont mises à jour chaque semaine et disponibles sur le site www.crml.ch. De quoi intéresser les décideurs politiques, régulateurs et cadres des services financiers.

JondeauEric Jondeau est professeur de finance. Il s’intéresse à l’économétrie financière, à la modélisation du prix des actifs, à la répartition des portefeuilles, aux fonds de pension ou encore au risque systémique.
RockingerMichael Rockinger est professeur de finance. Ses recherches sont orientées vers la pratique. Il s’intéresse actuellement à la stabilité financière et à divers aspects de la gestion de portefeuille.

Après l’effondrement de la banque d’investissement Lehman Brothers en 2008, et le chaos financier qui s’en est suivi, l’attention s’est concentrée sur les moyens permettant d’éviter qu’une crise similaire se reproduise. La gestion et l’évaluation des risques se trouvent au cœur du sujet.

La mondialisation a rendu les nations plus prospères mais, dans le même temps, elle a accru les risques inhérents au système bancaire. Les institutions financières sont plus interconnectées, évoluant dans un écosystème financier plus densément peuplé qu’avant, ce qui augmente le risque de contagion. Une interdépendance plus étroite crée un système financier global plus efficace, mais multiplie également les risques qu’une rupture se répande sur les marchés, dans les pays, voire sur des continents entiers.

Le risque systémique a été défini par le Fonds monétaire international comme un «risque de rupture des services financiers causée par une dégradation de tout ou partie du système financier et susceptible d’entraîner des conséquences négatives graves pour l’économie réelle».

Dans leur article intitulé «Systemic Risk in Europe» (Le risque systémique en Europe), Eric Jondeau et Michael Rockinger de HEC Lausanne ont étudié, aux côtés de Robert Engle de la Stern School of Business de l’université de New York, le risque systémique en Europe au niveau des entreprises et des pays. Ils ont en particulier examiné la tendance des institutions financières à rester sous-capitalisées alors que le système financier dans son ensemble l’est également.

Comment évaluer la vulnérabilité du système financier dans son ensemble

Dans une telle situation, si une entreprise financière devait faire défaut, les autres firmes du système, sous pression et à court de capital, pourraient se montrer réticentes à absorber les dettes et à acquérir l’entreprise en faillite. Difficile, alors, d’éviter la contagion. La capacité à évaluer la faiblesse des entreprises à la lumière de cet effet de réseau est essentielle pour évaluer la vulnérabilité du système financier dans son ensemble.

Les chercheurs ont pris comme point de départ les travaux de Viral Acharya, économiste de la NYU Stern et de ses co-auteurs, pour bâtir un modèle multifactoriel qui examine la sensibilité des entreprises au retour d’un ralentissement extrême des marchés boursiers, grâce à des mesures de la capitalisation des marchés, des leviers financiers et de l’exposition au risque. Leur modèle prend également en compte le décalage horaire entre l’Europe et les autres marchés financiers de par le monde.

Les auteurs présentent une évaluation du risque systémique pour des secteurs industriels, des pays européens et près de 200 institutions financières en Europe pour la période 2000-2012, par rapport à des chocs financiers au niveau mondial ou européen.

L’exposition des banques en Europe s’est considérablement accrue sur la période 2008-2012.

Par rapport à la période 2000-2007, l’exposition des banques en Europe s’est considérablement accrue (multipliée par 5,8) sur la période 2008-2012. Selon les auteurs, l’exposition totale des 196 plus grandes institutions financières en Europe, est passée en moyenne de 217 milliards d’euros entre 2000 et 2007 à 1 018 milliards d’euros entre 2008 et 2012.

Si l’on considère les chiffres à la fin de la période étudiée, en août 2012, les valeurs de risque systémique suggèrent une insuffisance de capitaux significative dans plusieurs pays en cas de krach du marché. Les risques systémiques pour la France et le Royaume-Uni, par exemple, participent pour environ 52 % à l’exposition totale des firmes financières européennes. En ce qui concerne les entreprises, un classement du risque pour les banques européennes au dernier jour de la période étudiée indique que les cinq institutions les plus à risque sont la Deutsche Bank, le Crédit Agricole, Barclays, la Royal Bank of Scotland et BNP Paribas.

En décembre 2014, ce classement a produit des résultats similaires, avec BNP Paribas, la Deutsche Bank, le Crédit Agricole et Barclays occupant les quatre premières places, la Royal Bank of Scotland étant classée sixième après avoir cédé la cinquième place à la Société Générale.

Too big to fail,
too big pour être renflouées

Globalement, l’étude suggère que le système bancaire européen est plus fragile et moins apte à résister à un choc important que le système américain. En outre, en cas de choc majeur sur les marchés (un déclin semestriel de 40 % du marché mondial), la taille de certaines banques par rapport au PIB de leur pays (aux Pays-Bas, en Suisse, en Suède et au Danemark, par exemple), loin de les préserver de toute défaillance, implique que leur pays à lui seul ne serait probablement pas en mesure de les renflouer.

Le Royaume-Uni comme la France comptent deux banques dans le top dix des institutions à risque systémique en pourcentage du PIB. L’insuffisance de capital de ces banques constitue potentiellement un défi de taille en termes de renflouement pour leurs gouvernements en cas de nouveau krach.

En décembre 2014, la France et le Royaume-Uni présentaient toujours le risque systémique (en milliards d’euros) le plus élevé, même s’il est inférieur aux niveaux d’août 2012. Il est intéressant de noter que l’outil SRISK a montré une augmentation spectaculaire du risque systémique pour la Fédération de Russie en 2014, passant d’un peu plus de 1,258 milliard à 13,2 milliards d’euros en l’espace de six mois, en réaction à des événements survenus dans l’économie mondiale.

La méthodologie employée offre une approche alternative aux stress tests de la BCE.

La méthodologie employée est peut-être l’un des aspects les plus significatifs de cette étude. Elle offre une approche alternative aux stress tests de la BCE: une approche fondée sur la réalité de la valeur du marché. La capacité à fournir un instantané du risque systémique des institutions en Europe à un moment donné, doit être un outil précieux pour les décideurs politiques et les acteurs du système, surtout au regard des défis permanents que représente le système financier mondial.

Plus d’informations et pour connaître le classement des risques mis à jour: www.crml.ch


Lire le travail de recherche original : Systemic Risk in Europe par Robert Engle, Eric Jondeau, et Michael Rockinger.


Crédit photo: Isaac Bowen / Flickr CC