Regard sur le travail du Prof. Marius Brülhart au sein de la Swiss National COVID Science Task force

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Au lendemain de l’annonce de la réorganisation de la Task Force nationale, Marius Brülhart, professeur d’économie à HEC Lausanne, dresse un premier bilan de sa contribution en tant que président du groupe d’expert·e·s en économie. Il présente également dans cette interview, d’autres projets de recherche liés à la pandémie dans lesquels il est aujourd’hui impliqué.

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Marius Brülhart Professeur d’économie. Ses recherches sont à la fois académiques et appliquées, et se concentrent sur l’économie publique, l’économie régionale et urbaine, et le commerce international.

Créée en mars 2020 pour conseiller les autorités dans le cadre de la crise provoquée par le COVID et constituée de 70 expert·e·s indépendant·e·s issus du monde scientifique suisse et de diverses disciplines, la Swiss National COVID Science Task Force a tourné à plein régime ces 12 derniers mois. En raison de l’actuelle évolution de la situation épidémiologique, la Task Force se verra réorganisée courant juin et ses activités réduites.

C’est l’occasion pour le Professeur d’économie à HEC Lausanne et président du groupe d’expert·e·s en économie de la Task Force, Marius Brülhart, de nous livrer ici quelques réflexions sur son travail dans ce groupe. [Lire également l’article paru en février 2021 Le Prof. Marius Brülhart nommé Président du groupe Economics à la Swiss COVID Science Task Force.]

En quoi ont consisté le travail et la mission du groupe d’experts en économie ?

Des décisions doivent et ont régulièrement dû être prises pour répondre au coronavirus, qu’il s’agisse d’assouplir, de renforcer ou de maintenir les mesures. Il nous a été demandé de chiffrer les effets potentiels de ces mesures. Nous avons effectué des analyses coûts-bénéfices en étroite collaboration avec les modélisateurs épidémiologiques, dont les modèles montraient par exemple que le fait de garder les restaurants fermés pendant encore un mois sauverait un certain nombre de vies et éviterait des hospitalisations. Quelle serait alors la valeur financière de ces avantages pour la santé?

Pouvez-vous donner des exemples de vos travaux liés à la Task Force ?

Au départ, les principales questions sur lesquelles nous avons travaillé concernaient les mesures que le Conseil Fédéral devait prendre pour absorber les pertes de revenus des travailleurs et des PME. Il y a eu un grand débat sur les coûts non salariaux des entreprises fermées ou indirectement touchées. Un restaurant peut voir une grande partie des salaires de ses employés payés par la Confédération, mais qu’en est-il de tous les autres coûts fixes hors salaires, comme le loyer, que vous devez payer si vous êtes propriétaire d’une entreprise? Le gouvernement a fait preuve d’une certaine réticence à compenser ces pertes.

Dans le document rédigé par un groupe d’économistes lausannois sous l’égide d’E4S au début de la pandémie, il y avait déjà un point central sur la nécessité de compenser ces coûts non salariaux des entreprises. Au sein de la Task Force et au-delà, tout au long du printemps et de l’été, les économistes universitaires ont été à peu près unanimes sur le fait de demander de pouvoir verser de telles compensations.

Au début de l’automne, le Conseil Fédéral a décidé de ne pas poursuivre le programme de prêts mis en place au printemps 2020, mais de se concentrer sur un programme d’indemnisation pour les cas dits de rigueur, à savoir les restaurants, hôtels, etc. sur le point de faire faillite. Initialement, ce dispositif n’était pas suffisamment financé par rapport à l’ampleur du problème. Nous avons donc rappelé durant l’automne qu’il fallait le renforcer si nous voulions vraiment éviter les faillites et les difficultés économiques inutiles. Nous avons mené des enquêtes auprès de petites et moyennes entreprises pour obtenir des indicateurs précoces des points de tension. Cela nous a aidé, car nous avons pu montrer qu’une part importante des petites entreprises touchées par les mesures étatiques risquaient réellement de faire faillite si les autorités ne leur offraient pas une perspective de compensation financière.

Finalement, en décembre et janvier, le gouvernement suisse a alloué quelque 10 milliards de francs à ces indemnisations. Les cantons ont maintenant mis en place des systèmes pour débloquer ces fonds, et les faillites n’ont pas augmenté jusqu’à présent. Les décideurs politiques ont mis du temps à se rallier à cette nécessité, mais ils ont fini par reconnaître l’importance de ne pas avoir une vague de faillites d’entreprises en pleine pandémie. C’est donc un domaine sur lequel nous avons beaucoup travaillé et notre voix a probablement été influente.

Vous avez également étudié l’impact économique de la vaccination ?

Une discussion importante a été menée autour du concept de compromis entre santé et économie. À moins que la pandémie n’explose et que personne n’ose sortir de toute façon, la fermeture des commerces et autres mesures de confinement nuisent à l’économie. À l’inverse, laisser les commerces ouverts est bénéfique pour le PIB, mais vous augmentez le risque d’infection et d’accélération de la pandémie.

La vaccination supprime cet arbitrage entre santé et activité économique, car une vaccination rapide et généralisée est bénéfique tant pour la santé publique que pour l’économie. Nous avons essayé de chiffrer cet avantage – une simple analyse coûts-bénéfices d’une vaccination rapide.

Le principal résultat est que chaque jour où l’on peut accélérer le programme de vaccination vers une vaccination complète équivaut à environ 25 millions de francs suisses en termes de gain économique et à 25 millions de francs suisses en termes de gain sanitaire sous forme de vies sauvées et d’hospitalisations évitées. Soit environ 50 millions de francs suisses par jour au total.

Le gouvernement suisse a pu utiliser ce simple chiffre pour orienter sa prise de décision sur des questions telles que les montants à investir dans la mise en place de centres de vaccination et l’accélération du déploiement de la vaccination. C’est un travail qu’ils ont apprécié et qui semble avoir renforcé leur sentiment d’urgence.

Il semble que votre travail avec la Task Force ait fait une réelle différence positive dans la vie des gens en Suisse pendant cette pandémie ?

Je l’espère bien, mais il ne faut pas surestimer notre influence. Notre voix était une voix parmi d’autres. J’essaie d’intégrer la conviction profonde de HEC Lausanne selon laquelle, en tant qu’école de management et d’économie, si nous voulons faire de la recherche de pointe, il est également important pour nous d’avoir une influence positive sur la société. La Task Force a été une occasion unique de contribuer à cet objectif.

Je pense qu’un domaine où nous avons fait la différence, par exemple, a été de ne pas assouplir les mesures trop prématurément en janvier et février 2021. Il y a eu une grande discussion et une pression très forte de la part des lobbies commerciaux pour une ouverture rapide. Mais c’est au même moment que la mutation B117, plus infectieuse, a pris le dessus.

Nous avons effectué des calculs coûts-bénéfices en mettant dans la balance les avantages pour la santé et les coûts économiques liés au fait de ne pas encore assouplir les mesures. Il est apparu assez clairement que, même si certaines entreprises ont été touchées, il était globalement bénéfique de maintenir la fermeture pendant encore quelques semaines afin d’éviter une troisième vague. Nous avons présenté ces calculs aux autorités suisses, et je pense que cela a été un facteur important dans la décision de ne pas se précipiter dans de grandes ouvertures alors que seule une petite fraction de la population était encore vaccinée.

Il y a également eu le travail sur les petites et moyennes entreprises l’été dernier avec mon collègue et ancien membre de la Task Force, le Prof. Rafael Lalive, assisté d’un doctorant, Jeremias Klaeui, et en collaboration avec un co-auteur de l’ETH Zurich. Nous avons mené une enquête auprès des propriétaires de PME en leur demandant quelles étaient leurs préoccupations et les problèmes auxquels ils étaient confrontés. Quel chiffre d’affaires perdaient-ils et pourquoi ? Dans quelle mesure disposaient-ils des ressources financières nécessaires pour traverser la crise ? Combien de temps encore seraient-ils en mesure de survivre compte tenu des restrictions en vigueur ? En essayant d’évaluer la résilience du secteur des petites entreprises, il est apparu clairement que le soutien financier dont elles bénéficiaient allait devenir insuffisant et qu’il fallait faire davantage.

Un ralentissement et une réorganisation des activités de la Task Force ont été annoncés dans la presse à fin mai. La Task Force pourrait-elle disparaître prochainement ? Et quelles sont les grandes questions qui lui resteront à traiter?

Tout d’abord, je dois dire que l’un des principaux objectifs de la Task Force est de rendre son existence superflue, en accélérant la disparition du COVID-19. L’espoir est donc que nous n’ayons plus à exister pendant trop longtemps, car grâce à la vaccination, nous pouvons désormais voir la lumière au bout du tunnel du COVID.

Dans le même temps, les experts affirment que le COVID ne disparaîtra pas comme ça. Il restera probablement un sujet de préoccupation, d’autres mutations peuvent se produire et la protection qui nous est offerte aujourd’hui peut s’affaiblir avec le temps, de sorte que nous aurons besoin de vaccinations de rappel. Sur le plan économique, la question se pose de savoir comment assurer très rapidement l’approvisionnement de vaccins si des rappels sont nécessaires. Comment pouvons-nous accroître la production si nécessaire ? L’État doit-il investir dans la capacité de production de vaccins à l’avenir ? Il s’agit donc d’un problème qui pose des questions pertinentes sur le plan économique à court et moyen terme.

Une autre question pour les économistes est de savoir comment gérer la dette publique qui s’est accumulée en raison du COVID. Cette question ne concerne pas nécessairement la Task Force, mais en tant qu’économiste, je constate qu’il s’agit de l’une des séquelles de la crise qui soulèvera des questions intéressantes.

Quels sont les autres projets de recherche liés au COVID auxquels vous avez participé en dehors de la Task Force?

Un projet qui me vient à l’esprit est celui où j’ai collaboré avec Rafael Lalive, professeur d’économie appliquée et d’économétrie à HEC Lausanne, puis maintenant aussi avec d’autres co-auteurs en Allemagne, et pour lequel nous sommes sur le point de soumettre un article.

Dès le début de la pandémie, il est apparu clairement qu’il y avait une sorte d’angle mort statistique en ce qui concerne les implications sociales et psychologiques de la pandémie. Les aspects sanitaires et économiques étaient assez bien couverts par les épidémiologistes, les biologistes et les économistes, mais il y avait très peu de données concernant une troisième dimension, à savoir l’état psychologique de la population. Au début du confinement au printemps 2020, on a ressenti beaucoup d’inquiétude et d’interrogation : à quel point les gens souffraient-ils? les suicides étaient-ils en augmentation ? la violence domestique était-elle en train d‘augmenter ? Les personnes opposées aux mesures de confinement prédisaient que l’isolement des personnes entraînerait une augmentation de l’alcoolisme et des suicides, par exemple. Tandis que les partisans des mesures de confinement avaient tendance à désigner la pandémie elle-même comme principale source de souffrance psychologique. Mais le manque de données laisse le champ libre aux affirmations des uns et des autres.

Nous avons alors eu l’idée d’utiliser les données des services d’assistance téléphonique qui existent dans de nombreux pays. Les appels à ces services pourraient être considérés comme un indicateur des problèmes sociaux qui ne figurent ni dans les statistiques économiques ni dans les données sanitaires liées au COVID. Nous avons maintenant pu obtenir ces données pour 19 pays. En résumé, nous avons constaté que les appels aux services d’assistance téléphonique ont augmenté d’environ un tiers dans les premiers stades de la pandémie. Mais les principaux facteurs de cette augmentation étaient des inquiétudes directement liées à la pandémie, principalement des personnes appelant parce qu’elles avaient peur d’être infectées, ou parce qu’elles se sentaient de plus en plus seules à cause des fermetures, par exemple. Les appels relatifs à l’abus de substances, à la violence domestique ou aux personnes suicidaires ont représenté une part plus faible des appels en comparaison à la situation avant COVID.


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