Rapide, simple et efficace: le reporting intégré, un outil payant

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Le reporting intégré offre une représentation plus globale des activités d’une entreprise, en réunissant des informations financières et non financières essentielles, y compris des précisions d’ordre environnemental et social. Mieux encore, les recherches menées par Gaia Melloni (HEC Lausanne, Université de Lausanne) et ses co-auteur-e-s révèlent que les entreprises qui publient des rapports concis et faciles à comprendre, conformément aux directives internationales, peuvent en tirer un avantage économique en termes de valeur boursière et de liquidité, par rapport à celles qui ne le font pas. Mais avec quelques réserves importantes toutefois.

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Gaia Melloni est Professeure en comptabilité et durabilité des entreprises. Ses recherches portent sur les rapports intégrés et de durabilité, sur l’analyse textuelle et la durabilité des entreprises.

Au cours de la dernière décennie, on a constaté une augmentation considérable de la prise en compte de données non financières – notamment environnementales et sociales – dans les rapports des entreprises. En effet, dans de nombreuses juridictions, ce type de rapport est obligatoire. La directive de l’UE sur l’information non financière (NFRD – Non Financial Reporting Directive) par exemple, impose aux grandes entreprises de communiquer des informations sur le développement durable.

Dans ce contexte, les entreprises se tournent de plus en plus vers un nouveau type de rapport – le reporting intégré (RI) – qui rassemble les informations financières et de durabilité dans un seul rapport, en décrivant la stratégie qu’elles utilisent pour tirer parti de divers capitaux (humains, sociaux, intellectuels, environnementaux, manufacturiers et financiers) afin de créer de la valeur.

Ce type de rapport implique immanquablement une collaboration entre différentes instances de la société, notamment les cadres responsables de l’information financière, celles et ceux qui s’occupent du développement durable et les experts externes, comme les consultantes spécialisés. À l’échelle mondiale, plus de 2000 entreprises adoptent le reporting intégré et il est même obligatoire dans certains pays, comme en Afrique du Sud, pour toutes les entreprises cotées à la bourse de Johannesburg (JSE).

Si la plupart des parties prenantes considèrent, comme une évolution positive le fait que les entreprises s’engagent dans des activités socialement et écologiquement responsables, cela a également donné naissance au phénomène du « greenwashing ». C’est là que les sociétés cherchent à améliorer leur réputation en matière de responsabilité sociale en créant une fausse image ou en occultant la véritable étendue de leur engagement dans des activités socialement et écologiquement responsables.

Avantages des rapports intégrés

L’un des moyens utilisés par certaines organisations pour biaiser la perception externe des activités de développement durable est de se servir du rapport d’entreprise. Par conséquent, les autorités de gouvernance tentent d’introduire des mesures pour éviter cela. Dans le cas des rapports intégrés par exemple, l’International Integrated Reporting Council (IIRC) fixe un cadre qui met en évidence les principes fondamentaux pour produire un RI, tels que la concision et l’équilibre. Malgré cette approche fondée sur des principes, il formule des recommandations sur la longueur du rapport, la complexité du langage utilisé et le ton adopté en termes de neutralité lors de la présentation des informations. L’objectif est de rendre le rapport compréhensible et son contenu facile d’accès.

Toutefois, les entreprises pourraient toujours choisir de s’écarter des lignes directrices du cadre et, ce faisant, rendre plus difficile l’évaluation précise des activités de durabilité de l’entreprise. Mais les sociétés tentées par une telle démarche devraient prendre note des résultats des nouvelles recherches de Gaia Melloni (HEC Lausanne, Université de Lausanne), et de ses collègues Ariela Caglio (SDA Bocconi, Italie) et Paolo Perego (Université libre de Bolzano-Bozen, Italie). Leurs travaux montrent que le degré de conformité avec le cadre de l’IIRC a des implications économiques importantes en termes d’effet sur la valeur boursière et la liquidité des actions.

Cette recherche se base sur un échantillon des 160 plus grandes entreprises cotées à la JSE, classées selon la capitalisation boursière en 2015, et en utilisant des données pour la période de 2011 à 2016 après que le RI devienne obligatoire. Elle a évalué trois caractéristiques requises explicitement dans le cadre de l’IIRC. Il s’agit de la concision – le cadre recommande d’être concis plutôt que trop long, pour éviter de surcharger le lecteur d’informations ; la lisibilité – le rapport ne doit pas être difficile à comprendre et le cadre recommande d’utiliser un langage simple plutôt que complexe; et l’équilibre – le cadre recommande un ton neutre (plutôt que biaisé), qui ne cherche pas à convaincre le lecteur.

D’autres études ont montré que ce sont des éléments rédactionnels qui ont été utilisés pour manipuler les rapports et le niveau de transparence des entreprises. En effet, des recherches précédentes conduites par Gaia Melloni ont montré que ces attributs textuels ont été utilisés par des sociétés dans le cadre de leurs stratégies de contrôle de l’image, les entreprises étant plus susceptibles de les utiliser lorsqu’elles obtiennent de mauvais résultats.

L’étude a ensuite évalué, pour chaque attribut, si et comment cet attribut avait un impact sur les trois résultats économiques : la valeur boursière  évaluée à l’aide du ratio Q de Tobins (la valeur boursière des actifs sur leur valeur comptable); la liquidité des actions  évaluée à l’aide de l’écart entre les cours acheteur et vendeur; et la dispersion des prévisions de bénéfices des analystes, évaluée en s’écartant de l’opinion consensuelle des analystes.

Les résultats montrent que la non-conformité à certaines lignes directrices de l’IIRC est liée à des effets négatifs. Une non-conformité quant à la longueur du texte aura un impact négatif sur la liquidité des titres comme démontré par la relation positive significative avec l’écart entre les cours acheteur et vendeur. Pour ce qui est de la difficulté de lisibilité, il y a un impact négatif significatif sur le ratio Tobins Q. En d’autres termes, les organisations qui ne se conforment pas aux exigences du cadre IR quant à la concision et à la simplicité de compréhension sont pénalisées économiquement par un impact négatif sur la valeur boursière et la liquidité.

Il est intéressant de noter qu’avec le biais de ton, un écart par rapport aux exigences du cadre a eu un impact positif sur la dispersion des prévisions des analystes. En soulignant alors la possibilité que des organisations puissent utiliser la présentation biaisée des informations dans le rapport, contrairement aux recommandations de l’IIRC et à des fins de contrôle de leur image, et sans encourir de pénalité en termes de prévisions des analystes. Cela supposerait toutefois que les analystes soient influencés par la manière dont les informations sont présentées dans un reporting intégré.

L’effet d’un audit externe indépendant

La recherche conduite par Gaia Melloni et ses co-auteur·e·s a également étudié les effets supplémentaires que pourrait avoir l’intervention d’un tiers pour garantir un rapport. En tant que mesure destinée à renforcer la confiance, une telle garantie pourrait-elle modifier l’impact économique négatif causé par le non-respect des lignes directrices du cadre, par exemple? Les résultats révèlent qu’un audit externe indépendant atténue les effets économiques négatifs du non-respect des exigences du cadre de l’IIRC concernant la longueur du rapport et la simplicité de compréhension.

Cette recherche a plusieurs implications pour les parties prenantes. Pour les entreprises qui ont un bon bilan en matière d’activités de durabilité et qui souhaitent faire connaître ces activités, les résultats suggèrent qu’elles doivent se conformer aux lignes directrices du cadre de l’IIRC avec la préparation d’un rapport concis utilisant un langage facile à comprendre. Cela aura un effet économique positif en termes de valeur boursière et de liquidité. En même temps, il semble qu’ils pourraient utiliser un langage persuasif (biais de ton) pour influencer positivement la perception des analystes de marché et sans encourir une pénalité financière.

En outre, les entreprises qui produisent systématiquement des rapports longs et compliqués en raison de la complexité de leurs opérations ou de leur stratégie, par exemple, ont la possibilité d’atténuer l’impact économique négatif grâce à la garantie par des tiers. Il en va de même pour les organisations qui cherchent à manipuler leur public. Pour les entreprises qui tentent de brouiller les pistes en matière de développement durable et choisissent de le faire en créant un rapport long et difficile à comprendre, il semble qu’elles puissent également compenser l’impact économique négatif en recourant à un audit externe. En d’autres termes, si elles le souhaitent, les organisations pourraient utiliser ces attributs de texte pour manipuler les perceptions des activités de durabilité, tout en échappant à certaines sanctions économiques en se servant de ces travaux d’audit.

Il serait alors prudent que les régulateurs demandent aux cabinets d’audit qu’ils intègrent dans leur processus de vérification l’évaluation du respect des lignes directrices de l’IIRC, notamment en ce qui concerne la longueur et la facilité de compréhension des rapports.


Papier de recherche: Ariela, C., Melloni, G. & Perego, P., (2019), Informational Content and Assurance of Textual Disclosures : Evidence on Integrated Reporting. Forthcoming in the European Accounting Review.


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