Les détectives du management: une approche scientifique pour considérer la prise de décision

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Lorsque des chimistes travaillent au développement de médicaments, ils ne se basent pas sur des intuitions. Heureusement pour les malades, il préfèrent l’approche plus scientifique des essais cliniques. Pourtant, quand des dirigeant·e·s s’attaquent aux dilemmes de leur entreprise, ils semblent se satisfaire de leur instinct et de leur intuition.

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Jörg Dietz a bien l’intention de faire évoluer cet état d’esprit. À HEC Lausanne, il enseigne aux dirigeant·e·s d’entreprise à appliquer des méthodes de résolution des problèmes basées sur les preuves.

DietzJörg Dietz est professeur en comportement organisationnel. Ses domaines de recherche incluent les préjugés, les discriminations et l’efficacité des ressources humaines.
AntonakisJohn Antonakis est professeur en comportement organisationnel. Il s’intéresse notamment au développement du leadership, au pouvoir, à la personnalité et aux analyses causales.
HoffrageUlrich Hoffrage est professeur en comportement organisationnel. Ses recherches portent notamment sur le jugement, la prise de décision et sur l’heuristique simple comme modèle de rationalité limitée.
Franciska Krings est professeure en comportement organisationnel. Ses recherches portent sur la diversité, les stéréotypes et les préjugés, les déviances et la discrimination sur le lieu de travail.
MarewskiJulian Marewski est professeur en comportement organisationnel. Ses recherches s’intéressent aux processus décisionnels, aux heuristiques et aux processus de décision intuitive.
ZehnderChristian Zehnder est professeur en comportement organisationnel. Il s’intéresse à l’économie comportementale, une approche mêlant économie et psychologie.

L’enseignement du management est souvent critiqué pour être rarement traduit en applications concrètes dans le monde réel. Par exemple, la recherche académique est souvent considérée comme peu pertinente dans la pratique, et l’enseignement dans les business schools est souvent axé sur les soi-disant «meilleures pratiques» déjà mises en place par les managers.

Les experts en management d’entreprise répondent à ces critiques par le management fondé sur la preuve (evidence-based management, EBMgt). Le constat de départ est que les dirigeant·e·s qui se servent de preuves tangibles, y compris des faits scientifiques, prennent de meilleures décisions que ceux qui se fient à leur instinct ou à leur expérience passée.

Les étudiants apprennent à considérer la prise de décision comme le ferait un·e enquêteur·trice sur une scène de crime

Deux types de cours d’EBMgt connaissent déjà un certain succès. D’un côté, les professeurs intègrent des preuves scientifiques dans leurs cours existants, par exemple, en matière de marketing ou de comportement organisationnel. De l’autre, les étudiant·e·s apprennent à devenir des consommateurs·trices averti·e·s de recherche dans le domaine du business. À HEC Lausanne, toutefois, la faculté emploie une troisième approche, explique Jörg Dietz, vice-doyen en charge de la recherche. Plutôt que de se contenter de consommer la recherche dans le domaine du business, les étudiant·e·s apprennent à considérer la prise de décision comme le ferait un·e enquêteur·trice sur une scène de crime. Les étudiant·e·s se transforment en détectives du management. Ils utilisent un cycle scientifique de résolution de problèmes incluant le recueil et l’analyse de données existantes, ainsi que le développement, le test et l’adoption d’une solution.

La production de preuves locales (informations recueillies là où se situe le problème) est essentielle pour étudier l’EBMgt à la manière d’HEC Lausanne. Un certain nombre de raisons expliquent l’accent mis sur cette approche, déclare Jörg Dietz. Les problèmes des entreprises sont souvent mal définis et peu structurés et l’application de données recueillies ailleurs peut, dans le meilleur des cas, s’avérer ardue ou, dans le pire des cas, impossible. À l’inverse, si vous produisez vos propres données probantes localement, elles sont immédiatement pertinentes dans le cadre de la problématique business qui vous occupe.

Apprendre à produire des données probantes locales prépare les étudiants à résoudre des problèmes en tant que managers; ils maîtrisent dès le début des méthodes de recherche importantes, développent des compétences de raisonnement circonstanciel et apprennent à évaluer d’autres faits et études.

Prenons par exemple l’évaluation des faits. Lorsque des managers conçoivent des solutions à des problèmes de gestion d’entreprise, ils doivent évaluer toutes les preuves utiles (dont les causes sont interprétables et applicables au contexte local). Mais les étudiants en EBMgt savent qu’évaluer la causalité (où une chose est directement responsable d’une autre) et l’applicabilité peut s’avérer complexe lorsqu’il s’agit de problèmes de management.

Les apparences et les intuitions ne suffisent pas en matière de management fondé sur les preuves

Souvent, un événement semble en entraîner un autre. Un outil de gestion est introduit et la productivité augmente. Mais le nouvel outil est-il responsable des gains de productivité? Intuitivement, on peut penser que oui, mais les apparences et les intuitions ne suffisent pas en matière de management fondé sur les preuves. De nombreux aspects de gestion d’entreprise (rémunération en fonction des performances, par exemple) sont intimement liés au contexte. Par conséquent, être en mesure d’obtenir des éléments probants locaux, en testant une intervention possible en contexte, est une compétence très utile.

Le fait de produire des preuves locales fournit également aux managers des données permettant de contrer les intuitions préjudiciables d’autres intervenants concernant les solutions à mettre en œuvre. Les données concrètes l’emportent sur l’intuition et sur l’instinct.

Une approche scientifique

À HEC Lausanne, le management fondé sur les preuves est enseigné et évalué par le biais d’un mélange d’analyses de cas et de projets de consulting

À HEC Lausanne, le management fondé sur les preuves est enseigné et évalué par le biais d’un mélange d’analyses de cas et de projets de consulting. L’apprentissage s’effectue de manière individuelle, en petits groupes ou en classe, les enseignants agissant en tant que facilitateurs.

L’idée est de permettre aux étudiants de se familiariser avec l’intégralité du cycle de résolution des problèmes basé sur les preuves, et de le maîtriser. L’approche systématique en quatre étapes comprend: (1) la définition du problème; (2) l’analyse du problème, avec identification des variables susceptibles d’être liées au résultat et évaluation de la valeur des preuves existantes; (3) la conception de tests et le test des solutions suggérées, à l’aide d’une approche scientifique basée sur les preuves; et (4) l’évaluation de la solution testée pour voir si les effets attendus sont obtenus.

Cette approche diffère de celle habituellement utilisée en management. Les études suggèrent que les managers ont tendance à choisir intuitivement une façon de procéder, sans considérer d’autres options et sans examiner systématiquement les faits ou collecter leurs propres données.

L’enseignement de l’EBMgt comporte cependant des défis. À ce jour, les études de cas d’EBMgt sont rares ; HEC Lausanne a transformé des expériences de consulting et des articles universitaires en études de cas adaptées. Dans le cadre de leur projet, les étudiants peuvent être amenés à expliquer le management fondé sur les preuves aux dirigeant·e·s de l’organisation cliente. Le problème peut être difficile à identifier, les dirigeants ayant tendance à faire référence à un ensemble de chiffres qu’ils ont besoin d’améliorer, plutôt qu’à des problèmes bien délimités et susceptibles d’être testés. L’accès au site peut également s’avérer problématique. Les étudiants peuvent avoir à concevoir des tests pertinents qui devront être menés à l’université, mais les clients ne leur accordent parfois l’accès au site qu’une fois les résultats visibles.

Malgré ces défis associés à l’apprentissage de production de preuves locales, les bénéfices compensent largement les coûts, explique Jörg Dietz. Une fois, par exemple, les dirigeants d’une entreprise de livraison à vélo pensaient qu’en augmentant de 25 % la prime de performance versée à leurs coursiers, ils motiveraient ces derniers à faire plus d’heures et à travailler plus dur à chaque prise de poste.

Plutôt que de mettre en place immédiatement cette augmentation de prime, ils ont décidé de tester ses effets à titre expérimental

Plutôt que de mettre en place immédiatement cette augmentation de prime, ils ont décidé de tester ses effets à titre expérimental, en attribuant à une partie de leurs coursiers la prime augmentée pendant une période limitée. Les résultats furent révélateurs. Les performances de chaque prise de poste chutaient lorsque la prime était versée, tandis que le nombre de prises de poste augmentait. Il s’est avéré que les coursiers avaient des objectifs de chiffre d’affaires quotidiens à réaliser. Une prime accrue signifiait qu’ils pouvaient atteindre ces objectifs plus facilement, ils n’avaient donc pas besoin de travailler plus dur. Les dirigeants décidèrent donc de ne pas prolonger l’augmentation de la prime de façon permanente. Un exemple concret des avantages de l’EBMgt.


Lire le travail de recherche original: Dietz, J., Antonakis, J., Hoffrage, U., Krings, F., Marewski, J., & Zehnder, C. (in press). Teaching evidence-based management with a focus on producing local evidence. Academy of Management Learning & Education.


Crédit photo: Danil Kazakov / Flickr CC