{"id":1985,"date":"2020-05-20T14:44:31","date_gmt":"2020-05-20T12:44:31","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/?p=1985"},"modified":"2020-05-20T16:25:25","modified_gmt":"2020-05-20T14:25:25","slug":"ces-pensees-ecologiques-qui-nous-font-devenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/2020\/05\/ces-pensees-ecologiques-qui-nous-font-devenir\/","title":{"rendered":"Ces pens\u00e9es \u00e9cologiques qui nous font devenir"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Alexandre Grandjean est doctorant \u00e0 l\u2019Institut de sciences sociales des religions de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Sa recherche doctorale porte sur l\u2019essor d\u2019approches agro\u00e9cologiques sensibles, cr\u00e9atives et exp\u00e9rimentales dans les vignobles suisses. Il a particip\u00e9 en tant que chercheur au S\u00e9minaire des possibles qui s&rsquo;est tenu chaque apr\u00e8s-midi avant les Assembl\u00e9es participatives. Dans le cadre du Th\u00e9\u00e2tre des futurs possibles, il collabore avec la musicienne Olivia Pedroli ainsi qu\u2019avec la chor\u00e9graphe et danseuse Yasmine Hugonnet \u00e0 la composition d&rsquo;un chant polyphonique autour des rapports du GIEC et de la tradition des Laudes &#8211; Nb. des chants sacr\u00e9s et m\u00e9lancoliques en langue vernaculaire qui trouv\u00e8rent leur popularit\u00e9 au 13e si\u00e8cle dans le Nord de l\u2019Italie avant de se diffuser en Europe<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-1990\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg\" alt=\"\" width=\"587\" height=\"783\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg 900w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-225x300.jpg 225w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-768x1024.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 587px) 100vw, 587px\" \/><\/a><\/p>\n<h4>Ces pens\u00e9es \u00e9cologiques qui nous font devenir : r\u00e9flexions \u00e0 partir du Th\u00e9\u00e2tre des futurs possibles<\/h4>\n<p>Depuis que l\u2019inventeur du terme d\u2019<em>\u00e9cologie<\/em>, Ernst Haeckel, a fond\u00e9 le double projet naturaliste et th\u00e9ologique visant \u00e0 appr\u00e9hender les interrelations entre les organismes vivants et leurs environnements \u2013 tout autant que d\u2019en d\u00e9limiter \u00ab l\u2019ordre naturel \u00bb et \u00ab moral \u00bb sous-jacent \u2013, un ferment a commenc\u00e9 \u00e0 se distiller et se diffuser en Occident. Et aujourd\u2019hui, voyant la mont\u00e9e en puissance de l\u2019\u00e9cologie comme ensemble pluridisciplinaire de sciences, mais \u00e9galement comme mode d\u2019engagements militants et existentiels, nos modes de vie, nos pr\u00e9occupations quotidiennes, nos imaginaires jusqu\u2019\u00e0 nos pratiques artistiques, acad\u00e9miques et \u00e9conomiques ont \u00e9t\u00e9 \u00ab contamin\u00e9es \u00bb, parfois modifi\u00e9es jusque dans leurs ADN, par ce que nous pourrions qualifier de \u00ab pens\u00e9es \u00e9cologiques \u00bb.<\/p>\n<p>En quelques g\u00e9n\u00e9rations, du moins en Occident, des pratiques banales ont acquis de nouvelles colorations et profondeurs. Un exemple trivial mais r\u00e9v\u00e9lateur est celui des boules \u00e0 oiseaux : chaque hiver, ma grand-m\u00e8re pla\u00e7ait des boules de graines devant sa fen\u00eatre. Elle appr\u00e9ciait particuli\u00e8rement de contempler les m\u00e9sanges et les rouges-gorges se repaitre. Mes parents faisaient de m\u00eame. Ils m\u2019expliqu\u00e8rent l\u2019importance de nourrir les oiseaux durant cette saison de disette. J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 le faire occasionnellement, mais maintenant ma motivation est plus \u00e9cosyst\u00e9mique : j\u2019envisage de participer \u00e0 mon \u00e9chelle \u00e0 un \u00e9quilibre subtile \u2013 et en tension \u2013 o\u00f9 les niches aviaires souffrent d\u2019un d\u00e9clin des populations d\u2019insectes, compromis par les rigueurs climatiques et des pratiques agricoles tributaires de l\u2019intensification des produits de traitements agrochimiques. Ce qui me s\u00e9pare de ma grand-m\u00e8re est certainement les formes d\u2019esth\u00e9tiques que nous ch\u00e9rissons et auxquelles nous avons respectivement \u00e9t\u00e9 sensibilis\u00e9s : l\u2019oiseau <em>en soi<\/em>, par rapport \u00e0 l\u2019oiseau compris dans un ensemble \u00e9largi, le biotope (1).<\/p>\n<p>Cette m\u00eame \u00e9volution des <em>attentions<\/em> donn\u00e9es \u00e0 ce qui nous environne, j\u2019ai pu l\u2019observer ethnographiquement dans les vignobles suisses. Ce qui diff\u00e9rencie une viticulture \u00ab conventionnelle \u00bb d\u2019une viticulture biologique ou biodynamique n\u2019est autre qu\u2019un \u00e9largissement des entit\u00e9s qu\u2019il s\u2019agit de consid\u00e9rer comme des partenaires influents pour la r\u00e9colte des baies, et leurs fermentations. Depuis les ann\u00e9es 1970, marquant l\u2019essor de la \u00ab production int\u00e9gr\u00e9e \u00bb et des agricultures biologiques, les vignerons et vigneronnes suisses ont progressivement appris \u00e0 faire <em>exister<\/em> au quotidien des \u00e9cosyst\u00e8mes complexes \u2013 ce qu\u2019il est maintenant convenu d\u2019appeler des \u00ab terroirs \u00bb. De mani\u00e8re concise, \u00eatre de profession vigneronne aujourd\u2019hui consiste \u00e0 se pr\u00e9occuper des plants de vignes mais \u00e9galement des couches g\u00e9ologiques et des chemins hydrauliques souterrains ; de l\u2019activit\u00e9 microbiennes des sols et des myc\u00e9liums ; de l\u2019apport en azote de l\u00e9gumineuses comme le tr\u00e8fle et la luzerne ; de la r\u00e9gulation des soi-disant \u00ab nuisibles \u00bb par des insectes auxiliaires comme les typhlodromes ou les coccinelles ; des variations locales du climat sous formes d\u2019intemp\u00e9ries et dans le choix des c\u00e9pages \u00e0 planter ; du d\u00e9veloppement des levures spontan\u00e9es sur les baies ; et, dans certaines variantes plus holistiques et \u00e0 discr\u00e9tion de ces professionnels, de l\u2019influence de \u00ab forces \u00bb et \u00ab d\u2019\u00e9nergies \u00bb en provenance du cosmos, ou alors \u00ab d\u2019esprits \u00bb et \u00ab d\u2019\u00eatres \u00e9l\u00e9mentaires \u00bb terr\u00e9s derri\u00e8re le voile du perceptible.<\/p>\n<p>Cette \u00ab contamination \u00bb des pens\u00e9es \u00e9cologiques ne fait pas \u00e9ternuer, mais peut-\u00eatre un peu trembler, divaguer et perdre pied sur les certitudes humaines. Elle implique en tout cas de n\u00e9gocier son quotidien et son existence au prisme d\u2019une complexit\u00e9 qui \u00e9chappe au sens commun. En effet, depuis que certains et certaines d\u2019entre nous pensons de mani\u00e8re \u00e9cologique, l\u2019existence n\u2019est plus tout \u00e0 fait la m\u00eame. Nous avons la possibilit\u00e9 de nous concevoir autrement qu\u2019en tant que sujets d\u2019un \u00c9tat-nation, en tant qu\u2019individus pour du pr\u00eat-\u00e0-consommer, ou alors en adeptes d\u2019un spleen baudelairien et narcissique. Les pens\u00e9es \u00e9cologiques proposent de nouvelles identit\u00e9s et contre-identit\u00e9s. Par exemple, selon la philosophe et biologiste Donna Haraway, nous serions des parties prenantes d\u2019un enchev\u00eatrement radical d\u2019entit\u00e9s et d\u2019organismes ainsi que de relations qu\u2019elle qualifie simplement de <em>naturculturelles<\/em> (2). En s\u2019engageant dans cet imaginaire holistique, il y a mati\u00e8re \u00e0 exp\u00e9rimenter directement dans la chair que nos existences sont tributaires d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui nous d\u00e9passent : les pand\u00e9mies, les cycles de l\u2019eau et du phosphore, les march\u00e9s sp\u00e9culatifs des denr\u00e9es alimentaires, le Gulf Stream et l\u2019\u00e9volution du Climat global, tous fa\u00e7onnent nos quotidiens, nos vuln\u00e9rabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re corolaire, les pens\u00e9es \u00e9cologiques ont \u00e9t\u00e9 propuls\u00e9es en avant par une sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re aux multiples risques qu\u2019impliquent nos modes de production et de consommation : dans notre entourage, untel aura contract\u00e9 un cancer \u00ab \u00e0 cause environnementale \u00bb ; untelle aura d\u00e9velopp\u00e9 des allergies et des intol\u00e9rances \u00e0 des aliments calibr\u00e9s pour la grande industrie ; l\u2019un de ces \u00e9cologues bien m\u00e9diatis\u00e9s nous aura certainement annonc\u00e9 avec gravit\u00e9 et pathos la possibilit\u00e9 que l\u2019ordre social et naturel puisse <em>collapser<\/em> si nous n\u2019op\u00e9rons pas un \u00ab changement de cap \u00bb radical, <em>ici<\/em> et <em>maintenant<\/em>, dans nos \u00eatre sociaux et surtout dans nos <em>c\u0153urs<\/em>. Et toutes ces manifestations nourrissent les pens\u00e9es \u00e9cologiques et poss\u00e8dent un impact ind\u00e9niable sur nous : la conscience de nos corps, de nos individualit\u00e9s, de notre poids d\u00e9mocratique, de notre d\u00e9pendance aux \u00e9nergies fossiles et \u00e0 un syst\u00e8me \u00e9conomique croissanciste est devenue plus aigu\u00eb. Du moins, elle l\u2019est devenue pour une partie des populations occidentales \u2013 comme celle se sentant l\u00e9gitime \u00e0 fr\u00e9quenter un th\u00e9\u00e2tre tel que celui de Vidy, ou alors les murs d\u2019institutions de savoir que sont les Universit\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019existence dans le monde contemporain demande aux quidams tout venant un nombre consid\u00e9rable de connaissances, de ressources, d\u2019habilet\u00e9s et d\u2019habilit\u00e9s. C\u2019est notamment en op\u00e9rant un d\u00e9centrement anthropologique dans d\u2019autres r\u00e9gions du monde que nous pouvons prendre la mesure des \u00e9vidences \u00e9cologiques tout sauf \u00e9videntes qui nous animent et nous singularisent au quotidien. Lors d\u2019une visite \u00e0 un ami et confr\u00e8re de l\u2019Universit\u00e9 de Saint-Louis du S\u00e9n\u00e9gal, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par les t\u00e9moignages qui nous ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9s \u00e0 mes coll\u00e8gues et \u00e0 moi. En effet, depuis plusieurs d\u00e9cennies, la hausse du niveau des mers coupl\u00e9es \u00e0 des projets de forages maritimes menacent la Langue de Barbarie, une bande de terre qui m\u00e8ne directement \u00e0 la Mauritanie, peupl\u00e9e de familles et de corporations de p\u00eacheurs, et qui annonce l\u2019embouchure du fleuve S\u00e9n\u00e9gal. Chaque ann\u00e9e, les mar\u00e9es et les temp\u00eates embarquent quelques b\u00e2tisses, redirigent les modes de vie et les hi\u00e9rarchies sociales, ainsi que d\u00e9cuplent les formes de pr\u00e9carit\u00e9. \u00c0 la question que posa mon coll\u00e8gue s\u00e9n\u00e9galais \u00e0 un p\u00eacheur : \u00ab que ferez-vous quand l\u2019oc\u00e9an aura d\u00e9finitivement occup\u00e9 le terrain ? \u00bb, l\u2019une des r\u00e9ponses qui lui fut simplement donn\u00e9es fut : \u00ab nous irons ailleurs \u00bb. Ce r\u00e9cit de mobilit\u00e9 \u00e9tait contrast\u00e9 par un autre, celui d\u2019un homme que l\u2019on retrouva dans les d\u00e9combres de sa b\u00e2tisse. Apr\u00e8s avoir envoy\u00e9 femme, enfants et ch\u00e8vres en s\u00e9curit\u00e9, il \u00e9tait rest\u00e9 afin d\u2019haranguer la temp\u00eate, certainement comme l\u2019on se barricaderait d\u2019un troupeau d\u2019huissiers.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ces anecdotes, il m\u2019\u00e9tait difficile de ne pas me rem\u00e9morer cette soir\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de Vidy o\u00f9 le philosophe Dominique Bourg accompagn\u00e9 du biologiste Pablo Servigne th\u00e9matisaient les futurs possibles en des termes hautement plus savants et existentiellement centr\u00e9s sur l\u2019individu. Ce soir-l\u00e0 \u00e0 Vidy, nous \u00e9tions bien assis, une petite dominante de patchouli et de parfums exotiques embaumait la salle, marquant rien qu\u2019au bouquet une ambiance et certaines typicit\u00e9s sociologiques du public pr\u00e9sent. Lors de cette soir\u00e9e, deux registres et deux mesures se laissaient observer et contraster par rapport au cas s\u00e9n\u00e9galais, quant \u00e0 lui plus cru et moins virtuose face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du risque. Ce contraste est r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 mon sens que pour nous \u2013 classe moyenne sup\u00e9rieure europ\u00e9enne \u2013, le territoire, les us et les coutumes ont \u00e9t\u00e9 hautement balis\u00e9s et cartographi\u00e9s au pr\u00e9alable, et que nous avons \u00e9t\u00e9 socialis\u00e9s \u00e0 consid\u00e9rer ce que nous, ou nos descendances, perdrons comme privil\u00e8ges d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 les \u00e9vidences sociales, productivistes et logistiques cesseront d\u2019en \u00eatre. Pour d\u2019autre, le territoire et les possibilit\u00e9s de l\u2019habiter malgr\u00e9 les crises semblent plus ouvertes \u2013 ou alors n\u2019ont m\u00eame pas le luxe de l\u2019esp\u00e9rance et de la prospective.<\/p>\n<p>Penser \u00e9cologique implique la difficult\u00e9 pour tout un chacun de former un discours coh\u00e9rent, concis et suivi sur la complexit\u00e9 du monde qui nous environne. Les pens\u00e9es \u00e9cologiques nous montrent les limites de nos modes de connaissance et d\u2019action, des institutions et des syst\u00e8mes d\u2019experts qui ont \u00e9t\u00e9 charg\u00e9s d\u2019organiser et de g\u00e9rer tant les risques \u00ab hors-normes \u00bb que le trivial de nos existences de sujets politiques (le d\u00e9sir, le pulsionnel, le routinier etc.). Les pens\u00e9es \u00e9cologiques sont plus troublantes encore, elles confrontent nos \u00e9thiques personnelles et collectives : elles impliquent de reposer la question de \u00ab comment devrions-nous (sur)vivre ? \u00bb sous de nouveaux auspices, et au regard du constat que les promesses de Progr\u00e8s technologiques et civilisationnels se sont coupl\u00e9s d\u2019effets secondaires qui \u00e9chappent maintenant au contr\u00f4le de la collectivit\u00e9. Un exemple parmi d\u2019autres : le d\u00e9ploiement des pesticides et des herbicides agrochimiques ont permis l\u2019essor d\u00e8s l\u2019Apr\u00e8s-Guerre d\u2019une \u00ab R\u00e9volution verte \u00bb permettant de lutter contre le spectre des famines et de la pr\u00e9carit\u00e9s des mondes ruraux, n\u00e9anmoins en corolaire, et comme d\u00e9nonc\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es 1950 par Rachel Carson dans son ouvrage <em>le Printemps silencieux<\/em>, ces produits ont montr\u00e9s leurs fonctionnalit\u00e9s quant \u00e0 d\u00e9truire de mani\u00e8re large les formes de vie comme l\u2019indique leur racine latine de <em>-cide<\/em>, comme dans <em>r\u00e9gicide<\/em>. Le probl\u00e8me social qui \u00e9merge avec les technosciences est certainement qu\u2019au contraire des pratiques dites de \u00ab magie \u00bb (que pr\u00e9cis\u00e9ment elles d\u00e9nigrent), ces m\u00eames technosciences demeurent trop performantes, trop obstin\u00e9es et substantielles dans la poursuite de leurs objectifs et dans la mat\u00e9rialisation de leurs utopies implicites. Comme pour l\u2019agrochimie, les technosciences sont \u00e9labor\u00e9es pour atteindre des objectifs d\u2019efficience, sans forc\u00e9ment consid\u00e9rer le spectre large des \u00ab effets secondaires \u00bb possibles, ou induits par leur jusqu\u2019au-boutisme rationnalis\u00e9.<\/p>\n<p>Ces situations nous m\u00e8nent \u00e0 des impasses et \u00e0 des paradoxes de taille : nous avons besoin de modes de connaissance ainsi que de m\u00e9diateurs scientifiques et artistiques tout autant si ce n\u2019est plus efficients afin de rendre <em>visibles<\/em> et <em>lisibles<\/em> les risques et les situations induits par le d\u00e9veloppement des technosciences, des syst\u00e8mes industriels et de logistiques de longue-port\u00e9e. Et quand bien m\u00eame ces risques sont rendus visibles et lisibles \u2013 sous la forme de rapports vulgaris\u00e9s, de discours rapport\u00e9s, de mises en sc\u00e8ne ou d\u2019exp\u00e9riences sensorielles-, ces connaissances ainsi que les dispositifs p\u00e9dagogiques et participatifs actuels ne provoquent pas n\u00e9cessairement de \u00ab chocs anthropologiques \u00bb comme le souhaiteraient certains et certaines \u00e9cologues. La m\u00e9diatisation et les analyses critiques des cons\u00e9quences de l\u2019Ouragan Katrina en 2005 n\u2019ont pas men\u00e9 \u00e0 une refonte compl\u00e8te des strat\u00e9gies d\u2019urbanisme des villes c\u00f4ti\u00e8res, ainsi que des programmes de protection des populations \u00ab \u00e0 risque \u00bb, et inutile de mentionner que ces populations sont form\u00e9es des classes sociales et ph\u00e9notypiques les plus pr\u00e9caires de ces r\u00e9gions. Les canicules de plus en plus fr\u00e9quentes n\u2019ont pas mobilis\u00e9 le Conseil F\u00e9d\u00e9ral, et encore moins l\u2019Europe ou l\u2019ONU \u00e0 resserrer les objectifs \u00e0 atteindre ces prochaines d\u00e9cennies en mati\u00e8re de r\u00e9duction de l\u2019\u00e9mission du CO2. Les cadres et d\u00e9cideurs industriels et financiers n\u2019ont quant-\u00e0-eux pas exprim\u00e9s en grande trombe l\u2019espoir ou la mesure que le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme \u00e9conomique tel que nous le connaissons aujourd\u2019hui puisse perdurer pour les si\u00e8cles et les si\u00e8cles \u00e0 venir\u2026 Nous sommes bien loin d\u2019un triomphalisme \u00e9conomique exacerb\u00e9 comme nous aurions pu l\u2019observer \u00e0 la suite de la dissolution de l\u2019URSS et des th\u00e8ses de Francis Fukuyama sur <em>la Fin de l\u2019histoire<\/em>.<\/p>\n<p>En dehors des \u00ab chocs anthropologiques \u00bb, des esp\u00e9rances cri\u00e9es de \u00ab r\u00e9volutions silencieuses \u00bb, les levures que sont les pens\u00e9es \u00e9cologiques commencent n\u00e9anmoins \u00e0 faire monter et fermenter les mondes culturels, sociaux et existentiels. Les pens\u00e9es \u00e9cologiques nous transforment, nous <em>font<\/em> agir, dire et nous <em>font<\/em> red\u00e9limiter les cartes de nos alliances et de nos affinit\u00e9s sensibles. Le monde d\u2019hier n\u2019est plus celui d\u2019aujourd\u2019hui, et nos intimit\u00e9s et nos r\u00f4les sociaux \u00e9voluent avec : les boules de graines mises pour les oiseaux n\u2019ont plus les m\u00eames significations ; Dans les vignobles, l\u2019agriculture biologique gagne en superficie et des vins exotiques telles que ceux issus de l\u2019agriculture biodynamique sont maintenant pl\u00e9biscit\u00e9s pour la \u00ab naturalit\u00e9 \u00bb et \u00ab l\u2019authenticit\u00e9 \u00bb qu\u2019ils permettraient de d\u00e9guster ; Prochainement, deux votations populaires porteront sur la r\u00e9gulation des intrants de synth\u00e8se (pesticides, herbicides, fongicides, etc.) ; Un dramaturge bien connu m\u2019expliquait ne plus recevoir autant de propositions de projets o\u00f9 figuraient des r\u00e9f\u00e9rences aux philosophes Gilles Deleuze ou Maurice Merleau-Ponty \u2013 des philosophes <em>so d\u00e9but des ann\u00e9es 2000<\/em>. Ce sont maintenant les projets que je m\u2019amuse \u00e0 qualifier de \u00ab ventriloques \u00bb et de \u00ab marionnettistes \u00bb, soit ces projets qui <em>font<\/em> parler et interagir humains et non-humains (chevaux, champignons, ch\u00eanes, cigales, etc.), qu\u2019exp\u00e9rimentent et explorent les artistes de la sc\u00e8ne et les plasticiens. Tandis qu\u2019au S\u00e9n\u00e9gal l\u2019\u00e9cologie se teinte de postures critiques des continuit\u00e9s postcoloniales, en Europe certains et certaines jouent leurs charismes en annon\u00e7ant de \u00ab nouveaux paradigmes \u00bb, un retour \u00e0 des valeurs spirituelles, \u00e0 une \u00e9conomie relocalis\u00e9e, \u00e0 des syst\u00e8mes industriels plus r\u00e9silients, \u00e0 un avenir sombre ou alors des plus radieux \u2013 \u00e0 la condition que nous y survivions bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>De tout cela, il m\u2019appara\u00eet que les pens\u00e9es \u00e9cologiques devraient \u00e9galement nous inciter \u00e0 envisager comment les activit\u00e9s des soci\u00e9t\u00e9s humaines \u2013 plus pr\u00e9cis\u00e9ment celles nich\u00e9es dans une anomalie \u00e9conomique couramment appel\u00e9e \u00ab capitalisme \u00bb \u2013 <em>transforment<\/em> radicalement la biosph\u00e8re et la g\u00e9osph\u00e8re, mais \u00e9galement l\u2019anthroposph\u00e8re : c\u2019est-\u00e0-dire nous-m\u00eames. \u00c0 la mani\u00e8re de la pratique r\u00e9flexive d\u2019un miroir, il peut \u00eatre int\u00e9ressant d\u2019interroger en quoi les pens\u00e9es \u00e9cologiques nous <em>transforment<\/em> en retour, nous les membres de communaut\u00e9s et de soci\u00e9t\u00e9s plurielles, diss\u00e9min\u00e9es sur la plan\u00e8te et entre les statuts sociaux. Il s\u2019agit certainement l\u00e0 de l\u2019un des pi\u00e8ges et des aspects pernicieux des pens\u00e9es \u00e9cologiques contemporaines : en affirmant l\u2019enchev\u00eatrement radical des mondes dits \u00ab naturels \u00bb et \u00ab culturels \u00bb, les diff\u00e9rentes pens\u00e9es \u00e9cologiques comme certaines qui ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es et d\u00e9battues par les intervenant\u00b7e\u00b7s lors des soir\u00e9es du cycle \u00ab Imaginaires des futurs possibles \u00bb, ont cela d\u2019intrigants qu\u2019elles semblent figer les dimensions sociales, voire de les <em>naturaliser<\/em>. Sous couvert d\u2019\u00e9cologie, les discours semblent se rendre aveugles aux dimensions de pouvoir que d\u00e9noncent pr\u00e9cis\u00e9ment les th\u00e9ories critiques \u00ab classiques \u00bb. En effet, quels types d\u2019acteurs sociaux, quels types de discours, d\u2019ethos, de repr\u00e9sentations symboliques, les diff\u00e9rentes pens\u00e9es \u00e9cologiques en pr\u00e9sence dans nos soci\u00e9t\u00e9s rendent-elles plus <em>l\u00e9gitimes<\/em> sur d\u2019autres ? Quels mod\u00e8les politiques, quelles ambivalences, quels effets de traduction sont en train de <em>se jouer<\/em> alors que l\u2019on nous intime d\u2019imaginer des futurs possibles en nous fournissant \u00e0 la fois les questions et les r\u00e9ponses ? Ou pour le formuler avec les interrogations de l\u2019anthropologie de \u00ab village \u00bb des ann\u00e9es 60 et 70 : que cherchons-nous \u00e0 nous <em>rem\u00e9morer<\/em> et qu\u2019<em>oublions<\/em>-nous alors que nous exp\u00e9rimentons en petit collectif de nouvelles pens\u00e9es, de nouvelles cosmologies, de nouvelles pratiques artistiques et de convivialit\u00e9s, tout autant que nous convoquons des traditions du pass\u00e9 ou exotique comme mod\u00e8les alternatifs ? Ce chantier-l\u00e0, sera certainement celui des historiens et des anthropologues du futur (et tels que je me les imagine) qui se chargeront d\u2019\u00e9valuer et analyser ce que pr\u00e9cis\u00e9ment organiser un \u00ab Th\u00e9\u00e2tre des futurs possibles \u00bb pouvaient bien signifier en Suisse, en ce d\u00e9but des ann\u00e9es 2020.<\/p>\n<p>(1): Pour une analyse de l\u2019\u00e9volution du regard des ornithologues sur les oiseaux, lire notamment l\u2019excellent <em>Habiter en oiseaux<\/em> de Vincianne Despret (2019).<br \/>\n(2): Lisez <em>Le manifeste des animaux de compagnie<\/em> (2003), une merveille malicieuse !<\/p>\n<p>Alexandre Grandjean<br \/>\nDoctorant FNS<br \/>\nInstitut de sciences sociales des religions<br \/>\nUniversit\u00e9 de Lausanne<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Alexandre Grandjean \/\/ R\u00e9flexions \u00e0 partir du Th\u00e9\u00e2tre des futurs possibles&#8230; <\/p>\n","protected":false},"author":1001409,"featured_media":1990,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[28,4],"tags":[],"class_list":{"0":"post-1985","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-nouveaux-paradigmes","8":"category-contributions"},"uagb_featured_image_src":{"full":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg",900,1200,false],"thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-150x150.jpg",150,150,true],"medium":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-225x300.jpg",225,300,true],"medium_large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-768x1024.jpg",735,980,true],"large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-768x1024.jpg",735,980,true],"1536x1536":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg",900,1200,false],"2048x2048":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg",900,1200,false],"hitmag-landscape":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-900x450.jpg",900,450,true],"hitmag-featured":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-735x400.jpg",735,400,true],"hitmag-grid":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-348x215.jpg",348,215,true],"hitmag-list":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-290x220.jpg",290,220,true],"hitmag-thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1-135x93.jpg",135,93,true],"mailpoet_newsletter_max":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/05\/fatball1.jpg",900,1200,false]},"uagb_author_info":{"display_name":"Nicolas Carrel","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/author\/ncarrel\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"Par Alexandre Grandjean \/\/ R\u00e9flexions \u00e0 partir du Th\u00e9\u00e2tre des futurs possibles...","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1985","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001409"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1985"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1985\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1990"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1985"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1985"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1985"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}