{"id":1712,"date":"2020-03-31T12:47:15","date_gmt":"2020-03-31T10:47:15","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/?p=1712"},"modified":"2020-04-09T12:40:41","modified_gmt":"2020-04-09T10:40:41","slug":"liquefaction-et-oralite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/2020\/03\/liquefaction-et-oralite\/","title":{"rendered":"Liqu\u00e9faction et Oralit\u00e9"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Le 21 f\u00e9vrier dernier \u00e0 La Grange de Dorigny de l&rsquo;UNIL, 6 artistes et un chercheur de l&rsquo;universit\u00e9 se partageaient l&rsquo;affiche lors d&rsquo;une soir\u00e9e de performances artistiques et scientifiques autour du th\u00e8me de la \u00ab\u00a0Fin du monde\u00a0\u00bb. La sixi\u00e8me \u00e9dition du Labo 6&#215;15&prime; proposait donc \u00e0 Delphine Depres, Jocelyne Rudasigwa, Gabriel Salerno, Robin Michel, Thibault Walter, Chlo\u00e9 Delarue et \u00e0 Alain Freudiger, une carte blanche de 15 minutes exactement pour offrir au public pr\u00e9sent leur vision personnelle des effondrements.<br \/>\n<strong>Alain Freudiger<\/strong>, \u00e9crivain et performeur, offrait une relecture et un montage de textes issus de \u00ab\u00a0Liqu\u00e9faction\u00a0\u00bb (\u00e9d. H\u00e9lice H\u00e9las, 2019). Il nous a gentiment permis de le reproduire ici.<\/p><\/blockquote>\n<figure id=\"attachment_1725\" aria-describedby=\"caption-attachment-1725\" style=\"width: 644px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-1725\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg\" alt=\"\" width=\"644\" height=\"965\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg 801w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-200x300.jpeg 200w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-684x1024.jpeg 684w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-768x1151.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 644px) 100vw, 644px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-1725\" class=\"wp-caption-text\">Alain Freudiger, jetant les photos dans la fontaine au fur et \u00e0 mesure de sa lecture-performance (photo\u00a9DavidTrotta_UNIL)<\/figcaption><\/figure>\n<h4>Liqu\u00e9faction et Oralit\u00e9<\/h4>\n<p>par Alain Freudiger<\/p>\n<p>1.<\/p>\n<p>Les jours s\u2019encha\u00eenaient et l\u2019eau tombait sans discontinuer, il pleuvait, pleuvait encore et toujours. L\u2019eau aplatissait les perspectives, d\u00e9lavait le paysage, obstruait le ciel, dessinait des rideaux qui fermaient les all\u00e9es et les horizons, et puis elle p\u00e9n\u00e9trait dans les embarcations, dans les v\u00eatements et dans les cheveux, dans la peau.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait une chose d\u2019\u00eatre port\u00e9 par les flots et de s\u2019y mouvoir, c\u2019en \u00e9tait une autre d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9 sous des trombes d\u2019eau qui les traversaient en permanence, pour venir s\u2019ajouter au liquide en dessous d\u2019eux. Ils avaient juste envie d\u2019arriver quelque part, n\u2019importe o\u00f9. Il y avait trop d\u2019eau, il fallait faire quelque chose.<br \/>\n&#8211; C\u2019est bizarre, on aurait d\u00fb arriver au port depuis longtemps d\u00e9j\u00e0&#8230; tu vois quelque chose sur ta tablette ?<br \/>\n&#8211; Non, c\u2019est la fin&#8230; regarde. L\u2019\u00e9cran est d\u00e9finitivement fig\u00e9, plus rien ne bouge, tout est paralys\u00e9, bloqu\u00e9, c\u2019est mort. Partout autour de nous, tout est en mouvement liquide, et ce stupide \u00e9cran, lui, se fige ! <em>Ce mizerie<\/em>. <em>No use anymore<\/em>.<br \/>\nEt elle lan\u00e7a sa tablette dans l&rsquo;estuaire.<br \/>\n&#8211; Mais pourquoi tu as fait \u00e7a ? Nous aurions pu en avoir besoin.<br \/>\n&#8211; No use anymore. Pendant des mois, depuis ici et les autres ports de l\u2019Atlantique, les bateaux de toute sorte ont quitt\u00e9 la France inond\u00e9e pour prendre le large. La majorit\u00e9 de la population survivante a abandonn\u00e9 le pays. Il n\u2019y a qu\u2019une seule possibilit\u00e9 d\u00e9sormais : prendre la mer. Tout va \u00eatre englouti. On part.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image1.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1717\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image1.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image1.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image1-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>2.<\/p>\n<p>Certains d\u00e9couvraient les impressions en mer pour la premi\u00e8re fois : la fra\u00eecheur collante qui p\u00e9n\u00e8tre tout, cheveux et cils, les limites et confusions de deux mondes qui s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent, l\u2019atmosph\u00e8re et les eaux, le vent en permanence, la houle, le roulis, la soumission obligatoire \u00e0 la force des flots. Mais pour chacun c\u2019\u00e9tait neuf, car la mer change selon le navire o\u00f9 on la ressent. Et cet oc\u00e9an global, enfl\u00e9, universel, c\u2019\u00e9tait nouveau pour tout le monde. Il fallait se tenir aux rambardes sinon on risquait de passer par-dessus bord, car le sablier plongeait dans des vagues et des gerbes de plusieurs m\u00e8tres. On ne s\u2019en rendait pas compte \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, m\u00eame si le roulis \u00e9tait ressenti. Tout ce que le pied ou la main touchait, vibrait. Mais sur le gaillard d\u2019avant, c\u2019\u00e9tait amorti. En permanence, l\u2019\u00e9cume gonflait et roulait sur le bateau d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre puis fuyait par les dalots : sur un tel bateau on avait les pieds directement dans la mer. On apprenait le vocabulaire nautique, passerelle, palans, caillebottis, v\u00e9rins. La timonerie, c\u2019est o\u00f9 il y a la barre, et pour les marins, une vague c\u2019est jamais qu\u2019une \u00ab bosse \u00bb. Assez vite, de plus en plus de personnes gu\u00e9rissaient du mal de mer, et purent rejoindre le pont, parfois m\u00eame, selon leur savoir-faire, prendre des t\u00e2ches sur le sablier. On put mieux diviser la journ\u00e9e et se partager les quarts. Une syndicaliste, qui ne jurait que par l\u2019importance de la science m\u00e9t\u00e9orologique, avait rejoint le pupitre avec les photos satellite, et r\u00e9ussi \u00e0 obtenir les plus r\u00e9centes : on pouvait voir l\u2019ampleur de l\u2019inondation et de l\u2019engloutissement, c\u2019\u00e9tait stup\u00e9fiant. Une Mer cr\u00e9tacique avait envahi la France, accumulant les d\u00e9p\u00f4ts dans le bassin de Paris, les images montraient la Seine et la Rheuse comme des vall\u00e9es sous-marines.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image2.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1718\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image2.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"303\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image2.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image2-300x201.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>3.<\/p>\n<p>La parole se faisait de plus en plus rare \u00e0 bord, et il devenait de plus en plus difficile de se faire comprendre. D\u2019abord, parce que parmi la trentaine d\u2019occupants du sablier, on ne parlait pas moins de vingt langues, et qu\u2019il n\u2019y avait pas de langue absolument commune \u00e0 tous, pas m\u00eame le fran\u00e7ais ou l\u2019anglais. Ensuite parce que les grondements du bateau, les ronflements puissants et constants du moteur mais aussi des appareillages, constituaient la voix du navire et que cette voix sourde, parlant tout le temps, prenait \u00e0 force le pas sur toutes les autres. \u00c9galement parce que le bruit de la mer, des vagues et du vent, si puissant et constant lui aussi, m\u00eame si infiniment vari\u00e9, occupait une large part du champ sonore, bloquait certaines syllabes. Mais encore parce que les navigants eux-m\u00eames articulaient de moins en moins bien, perdaient peu \u00e0 peu leur langue, dissolvaient leurs asp\u00e9rit\u00e9s dans un <em>globish<\/em> dont la texture rappelait le flan ou mieux, le yaourt. La situation d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9e par Lionel lors de la f\u00eate de d\u00e9part ne s\u2019\u00e9tait certes pas am\u00e9lior\u00e9e. Les langues en souffraient plus ou moins. Les consonnes avaient tendance \u00e0 s\u2019\u00e9roder. Ataroa pr\u00e9tendait que le tahitien \u00e9tait mieux adapt\u00e9 \u00e0 la mer, et que tous devraient s\u2019y mettre. La Z\u00e9landaise faisait remarquer que \u00ab <em>zee<\/em> \u00bb, en n\u00e9erlandais, \u00e7a s\u2019entend dans le vent, contrairement \u00e0 un mot comme \u00ab mer \u00bb. La Syndicaliste que lorsqu\u2019il y a trop de bruit, on risquait de confondre \u00ab b\u00e2bord \u00bb et \u00ab tribord \u00bb, et qu\u2019il valait mieux dire \u00ab gauche \u00bb et \u00ab droite \u00bb. Les gens se sentaient seuls mais parlaient peu, surtout les hommes. Oum Kalsoum, elle, chantait toujours une chanson, par quelque temps qu\u2019il fasse, sa voix disparaissant parfois sous les lames et le bruit des flots puis r\u00e9apparaissant intacte.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image3.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1719\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image3.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image3.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image3-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>4.<\/p>\n<p>Lionel fils de Baptiste voulut s\u2019en aller au-del\u00e0 de l\u2019Angleterre et de l\u2019Ecosse pour chercher le Spitzberg et les c\u00f4tes de Norv\u00e8ge. Toute sa troupe le suivit, et ils cingl\u00e8rent vers le Nord le long de la cha\u00eene de plateformes p\u00e9troli\u00e8res implant\u00e9es dans la r\u00e9gion. Certaines surnageaient mais la plupart avaient \u00e9t\u00e9 aval\u00e9es par les flots, et m\u00eame celles qui surnageaient avaient \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9es et d\u00e9vast\u00e9es. Lionel et les siens \u00e9vit\u00e8rent de trop s\u2019approcher, et \u00e0 force, furent d\u00e9rout\u00e9s vers le Nord-Ouest. Ils discut\u00e8rent entre eux pour savoir s\u2019ils \u00e9taient pr\u00e8s des Orcades ou des Shetland, et Lionel dit qu\u2019il pensait que ce devaient \u00eatre les Iles F\u00e9ro\u00e9 juste au-dessous d\u2019eux. Ils nommaient ces \u00eeles et pourtant ne voyaient que la mer. Ce n\u2019\u00e9tait pas nouveau : autrefois les p\u00eacheurs \u00e9voquaient beaucoup de noms de terre, comme Labrador ou Terre-Neuve, mais en r\u00e9alit\u00e9 le plus souvent ils ne voyaient aucune terre, ils avaient seulement \u00e9t\u00e9 dans le secteur : c\u2019\u00e9taient des noms f\u00e9tiches. On arrivait dans la mer froide : les eaux devenaient brusquement grises, le froid piquant per\u00e7ait les v\u00eatements, rendant les l\u00e8vres violettes. La glace s\u2019accumulait sur le bateau, la pluie gelait instantan\u00e9ment. Il n\u2019y avait jamais d\u2019horizon, ils \u00e9taient enferm\u00e9s dans des vagues fortes, ne voyaient pas venir la grosse vague tra\u00eetresse, celle qui en a joint deux, car le brouillard et les embruns la masquaient. Tout le monde avait peur, m\u00eame ceux qui niaient. Alors ils virent une quatri\u00e8me terre, celle-ci non submerg\u00e9e. Ils demand\u00e8rent \u00e0 Lionel s\u2019il pensait que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 le Spitzberg ou non. Lionel pensa que oui, et la Syndicaliste fut du m\u00eame avis : mais du Spitzberg n\u2019\u00e9mergeait qu\u2019un petit tas de roc, une calotte rocheuse minuscule et tout le reste \u00e9tait englouti. Cette apparition dans la sombre mer, c\u2019\u00e9tait tout ce qui restait du Spitzberg, de sa masse de pics, de cha\u00eenes, de pr\u00e9cipices, de son front de cristaux. Engloutis les glaciers, les neiges mates, les vives lueurs vertes bleues et pourpres, les \u00e9tincelles de pierreries \u00e9blouissantes.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image4.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1720\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image4.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"412\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image4.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image4-300x273.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>5.<\/p>\n<p>A un moment donn\u00e9, un p\u00eacheur en d\u00e9tresse fut secouru par l\u2019\u00e9quipage. Outre Baptiste et sa baignoire, c\u2019\u00e9tait d\u00e9sormais trois autres objets qui se trouvaient reli\u00e9s au sablier : le p\u00eacheur Inuit, lui-m\u00eame reli\u00e9 \u00e0 sa prise \u2013 un thon rouge du Nord, qu\u2019on croyait pourtant disparu \u00e0 cause de la surp\u00eache depuis 1930 \u2013 et le bateau russe \u00e0 la technologie inutile. Le sablier se mouvait ainsi dans les flots avec des tra\u00eenes, et les corps qui lui \u00e9taient attach\u00e9s tant\u00f4t suivaient la trajectoire du bateau-m\u00e8re, tant\u00f4t glissaient lat\u00e9ralement. Il fallait prendre garde \u00e0 ce qu\u2019ils ne se heurtent pas, et c\u2019\u00e9tait difficile, puisque chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, les quatre corps attach\u00e9s au sablier \u00e9taient des poids morts. Le sablier remorqueur \u00e9tait comme un ma\u00eetre tirant des chiens en laisse. Ce qui les reliait \u00e9tait le seul lien solide et stable, un lien mobile, une amarre, une attache qui les emp\u00eachait de se dissoudre dans l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, fil d\u2019Ariane ou fil rouge. De fait, l\u2019art du cordage avait d\u00e8s longtemps \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur de la navigation, et pas seulement pour la voile, les diff\u00e9rents types de n\u0153uds \u00e9tant ce qui d\u00e9terminait les diff\u00e9rents types de liens, certains faciles \u00e0 d\u00e9faire, d\u2019autres tr\u00e8s r\u00e9sistants, certains simples, d\u2019autres multiples, tout comme les gens entre eux nouent des relations. D&rsquo;une fa\u00e7on analogue, ils avaient perdu leurs rep\u00e8res mais \u00e9taient devenus des rep\u00e8res pour les poissons.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image5.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1721\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image5.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image5.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image5-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>6.<\/p>\n<p>Tout alla plus mal, et se d\u00e9lita. Les gens \u00e9taient de moins en moins distincts les uns des autres. Les barri\u00e8res tomb\u00e8rent, les cabines devinrent un merdier qui puait la sueur et la crasse, le sol d\u00e9gueu \u00e9tait recouvert de chiures d\u2019oiseaux et d\u2019algues, de vomissures, de grains de porridge coll\u00e9s. Il y avait aussi des poux, des puces, des punaises, l\u2019\u00e9quipage \u00e9tait rong\u00e9 de vermine. Les restes souill\u00e9s de nourriture et les d\u00e9f\u00e9cations jonchaient le sol depuis des jours. Pendant les temp\u00eates diluviennes, qui duraient parfois une semaine, tout le monde restait au fond de la cale, renon\u00e7ant m\u00eame \u00e0 sortir sur le pont lors d\u2019accalmies pour jeter les seaux d\u2019immondices, et compissant le sablier. Les maladies progressaient, l\u2019hygi\u00e8ne r\u00e9gressait, l\u2019\u00e9quipage avait le choix entre l\u2019air pestilentiel de l\u2019entrepont ou la pluie froide et le vent violent du pont. Les s\u00e9cr\u00e9tions, les excr\u00e9tions, plus rien n\u2019\u00e9tait retenu, et d\u2019une certaine mani\u00e8re toutes ces humeurs, sueur, urine, bile, sang, rongeaient le bateau de l\u2019int\u00e9rieur, comme des acides. Certains tentaient de r\u00e9sister, de tenir au moins le moral. Ataroa pr\u00f4nait des exercices physiques, la Camionneuse de la musique et de la danse, Lionel la tenue d\u2019un journal. Kuznetzov expliquait que pour survivre vraiment, il \u00e9tait important de passer en \u00e9tat v\u00e9g\u00e9tatif. Mais tous \u00e9taient dans la d\u00e9pression, avaient des envies de suicide. Ils perdaient leurs ongles, \u00e9taient rong\u00e9s par le sel, avaient la peau couverte d\u2019\u00e9ruptions et de boutons, la peau des pieds qui s\u2019en allait en lambeaux, la diarrh\u00e9e. Ils se liqu\u00e9fiaient. Ils avaient envie que tout cesse, envie de se dissoudre dans le sentiment oc\u00e9anique. Il y avait tant d\u2019eau sur terre, mourir noy\u00e9 semblait la mort la plus \u00e9vidente, la plus logique. Cela ne durerait que trois ou cinq minutes, l\u2019eau s\u2019infiltrant dans les poumons, puis dans l\u2019estomac, les intestins. La panique s\u2019ensuivrait, les vaisseaux cardiaques craqueraient, la mort surviendrait.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image6.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1722\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image6.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"302\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image6.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image6-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>7.<\/p>\n<p>Ballott\u00e9s du haut vers le bas, de la gauche vers la droite, dans la mer du Groenland, dans la mer de Barents, dans la mer Celtique, dans toutes mers dont le nom ne signifiait plus rien, dans l\u2019interminable Atlantique Nord \u2013 ils finirent par arriver au milieu de nulle part. Ils se retrouvaient immobilis\u00e9s, le sablier n\u2019avait plus de carburant. Il n\u2019y avait plus de vent, plus de courants. Il ne faisait plus froid. Il ne pleuvait plus, il ne neigeait plus. Mais la mer semblait \u00e9paisse. Ils y \u00e9taient comme enlis\u00e9s. C\u2019\u00e9tait une mer verte, verd\u00e2tre, verdasse, constell\u00e9e d\u2019algues. Les algues se collaient \u00e0 la coque du sablier comme des crasses. Elles flottaient \u00e0 peine, coulaient \u00e0 peine, et elles puaient. C\u2019\u00e9tait une prairie liquide, qui rappelait \u00e0 certains les champs et les moissons ondoyant sous le vent. D\u2019immenses algues \u00e0 perte de vue, des sargasses en masse, qui se soulevaient et plongeaient, ondulaient avec la houle. En fait tout n\u2019\u00e9tait pas immobile, ils s\u2019en rendirent compte lentement. Tout tournait tr\u00e8s lentement \u2013 c\u2019\u00e9tait un gigantesque tourbillon calme et lent, un vortex de circonf\u00e9rence de milliers de kilom\u00e8tres, un gyre. Et autour d\u2019eux ce n\u2019\u00e9taient pas que des algues. C\u2019\u00e9taient d\u2019innombrables d\u00e9chets, des sacs en plastique, des jouets en plastique, des bouchons en plastique, toutes sortes d\u2019objets bizarres qui flottaient, des sables de plastique en d\u00e9rive et en d\u00e9sagr\u00e9gation, un multicolore tournant au vert caca d\u2019oie, tournoyant lentement au milieu de l\u2019oc\u00e9an.<br \/>\nA bord du sablier, on attendait, \u00e9tonn\u00e9s de cette soudaine immobilit\u00e9, inquiet aussi. Et puis au bout d\u2019un certain temps, quelques membres de l\u2019\u00e9quipage se jet\u00e8rent \u00e0 l\u2019eau : bagarre, joie ou mouvement de panique, il \u00e9tait difficile de savoir l\u2019origine du mouvement, mais le mouvement \u00e9tait fait. Ils flottaient dans une \u00e9tendue mi-liquide mi-solide, certains s\u2019asseyaient sur cette fausse terre ferme, d\u2019autres se couchaient sur les sargasses et sur l\u2019eau. Ils faisaient une sorte de masse encore agglutin\u00e9e et anonyme, remplie de pareils, mais de plus en plus joyeuse : les retrouvailles avec des objets oubli\u00e9s, peignes, ballons de football, poup\u00e9es, animaux en plastique, et les restes de nourriture qui s\u2019agglutinaient aussi, sardines en conserve, bouteilles de vin rouge, bananes naines, les ragaillardissaient, tout comme le soleil et l\u2019eau chaude. L\u2019\u00e9quipage se vautrait dans cette \u00eele molle.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image7.jpg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1723\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image7.jpg\" alt=\"\" width=\"453\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image7.jpg 453w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Alain_image7-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 453px) 100vw, 453px\" \/><\/a><\/p>\n<p>8.<\/p>\n<p>&#8211; Mes amis, voyez ces algues pleines d\u2019ordures et aussi de nourriture : ce n\u2019est pas encore la terre promise, mais c\u2019est une promesse de terre. Nous avons atteint le point o\u00f9 le flux recommence \u00e0 devenir solide. Le liquide se densifie, forme les grumeaux \u00e0 venir. C\u2019est pourquoi, avec l\u2019aide du Second, j\u2019ai actionn\u00e9 l\u2019\u00e9linde du sablier, pour pomper du granulat marin, coquilles ou d\u00e9chets, et le rejeter en un point sous les sargasses, l\u2019empiler, en faire un tas qui grossit toujours plus et qui finira par rejoindre la surface de l\u2019eau pour devenir une \u00eele, notre \u00eele, et le renouveau de la civilisation humaine. Ce travail va durer longtemps, il va nous falloir de la patience, comme lors d\u2019un \u00e9tat de si\u00e8ge, comme lors des 40 jours du D\u00e9luge, des 40 jours de Musa-Dagh ou des 120 journ\u00e9es de Naples. Mais pour tenir le coup, pour construire l\u2019\u00e9coulement du temps, nous pouvons dire et conter, d\u00e9clamer. Un proverbe latin disait <em>verba volant, scripta manent<\/em> : mais quand tout fuit, quand tout se liqu\u00e9fie, quand les pages des livres se dissolvent dans l\u2019eau et que les \u00e9crits num\u00e9riques se dissolvent dans la mat\u00e9rialit\u00e9 corrod\u00e9e de leurs supports, ce ne sont plus les \u00e9crits qui restent, mais la parole. Chroniques, r\u00e9cits, recettes, savoir-faire : le plus stable et le plus durable, c\u2019est l\u2019oralit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>Liens<\/h4>\n<p><a href=\"https:\/\/alainfreudiger.blogspot.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Site internet d&rsquo;Alain Freudiger<\/a><br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.helicehelas.org\/liquefaction\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Site de l&rsquo;\u00e9diteur<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Alain Freudiger \/\/  Texte pour une performance d\u00e9clam\u00e9e en public devant la fontaine de La Grange de Dorigny-UNIL lors du Labo 6&#215;15&prime; sur la Fin du monde, le 21 f\u00e9vrier dernier.<\/p>\n","protected":false},"author":1001409,"featured_media":1725,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[26,4],"tags":[],"class_list":{"0":"post-1712","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-effondrements","8":"category-contributions"},"uagb_featured_image_src":{"full":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg",801,1200,false],"thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-150x150.jpeg",150,150,true],"medium":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-200x300.jpeg",200,300,true],"medium_large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-768x1151.jpeg",735,1102,true],"large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-684x1024.jpeg",684,1024,true],"1536x1536":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg",801,1200,false],"2048x2048":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg",801,1200,false],"hitmag-landscape":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-801x450.jpeg",801,450,true],"hitmag-featured":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-735x400.jpeg",735,400,true],"hitmag-grid":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-348x215.jpeg",348,215,true],"hitmag-list":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-290x220.jpeg",290,220,true],"hitmag-thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie-135x93.jpeg",135,93,true],"mailpoet_newsletter_max":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_33copie.jpeg",801,1200,false]},"uagb_author_info":{"display_name":"Nicolas Carrel","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/author\/ncarrel\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"Par Alain Freudiger \/\/ Texte pour une performance d\u00e9clam\u00e9e en public devant la fontaine de La Grange de Dorigny-UNIL lors du Labo 6x15' sur la Fin du monde, le 21 f\u00e9vrier dernier.","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1712","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001409"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1712"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1712\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1725"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1712"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1712"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1712"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}