{"id":1700,"date":"2020-03-26T15:25:35","date_gmt":"2020-03-26T14:25:35","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/?p=1700"},"modified":"2020-04-09T14:11:42","modified_gmt":"2020-04-09T12:11:42","slug":"de-leffondrement-et-ses-recits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/2020\/03\/de-leffondrement-et-ses-recits\/","title":{"rendered":"De l&rsquo;effondrement et ses r\u00e9cits"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Le 21 f\u00e9vrier dernier \u00e0 La Grange de Dorigny de l&rsquo;UNIL, 6 artistes et un chercheur de l&rsquo;universit\u00e9 se partageaient l&rsquo;affiche lors d&rsquo;une soir\u00e9e de performances artistiques et scientifiques autour du th\u00e8me de la \u00ab\u00a0Fin du monde\u00a0\u00bb. La sixi\u00e8me \u00e9dition du Labo 6&#215;15&prime; proposait donc \u00e0 Delphine Depres, Jocelyne Rudasigwa, Alain Freudiger, Robin Michel, Thibault Walter, Chlo\u00e9 Delarue et \u00e0 Gabriel Salerno une carte blanche de 15 minutes exactement pour offrir au public pr\u00e9sent leur vision personnelle des effondrements.<br \/>\nGabriel Salerno, de la facult\u00e9 des g\u00e9osciences et de l&rsquo;environnement et coordinateur scientifique du cycle des <em>Imaginaires des futurs possibles<\/em>, a gentiment accept\u00e9 de nous fournir le texte d\u00e9clam\u00e9 en public sur le morceau \u00ab\u00a0The End\u00a0\u00bb des Doors.<\/p><\/blockquote>\n<figure id=\"attachment_1702\" aria-describedby=\"caption-attachment-1702\" style=\"width: 675px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-1702\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg\" alt=\"\" width=\"675\" height=\"1011\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg 801w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-200x300.jpeg 200w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-684x1024.jpeg 684w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-768x1151.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 675px) 100vw, 675px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-1702\" class=\"wp-caption-text\">Gabriel Salerno, face au public, lors du Labo 6&#215;15&prime; sur la Fin du monde (photo\u00a9DavidTrotta)<\/figcaption><\/figure>\n<h4>Est-ce que l&rsquo;effondrement doit \u00eatre pris au s\u00e9rieux ?<\/h4>\n<p>Avant de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la notion d\u2019effondrement, puis d\u2019aborder la question de l\u2019effondrement d\u2019un point de vue philosophique, il convient de montrer pourquoi il est pertinent aujourd\u2019hui de parler d\u2019effondrement possible de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle. En ce qui concerne notre Terre, nous sommes en train de d\u00e9passer all\u00e8grement sa capacit\u00e9 de charge, c\u2019est-\u00e0-dire de d\u00e9passer sa capacit\u00e9 \u00e0 absorber et \u00e0 r\u00e9sister aux perturbations naturelles et induites par l&rsquo;homme. Ceci vis-\u00e0-vis de deux fronts : premi\u00e8rement les ressources naturelles et deuxi\u00e8mement les \u00e9cosyst\u00e8mes.<\/p>\n<p>Concernant les ressources naturelles, quantit\u00e9 d\u2019entre elles, qu\u2019elles soient renouvelables ou non, sont en voie d\u2019\u00e9puisement. Au rythme d\u2019extraction actuel de nombreuses ressources m\u00e9talliques seront \u00e9puis\u00e9es dans une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Quant aux m\u00e9taux les plus abondants dans la cro\u00fbte terrestre, l\u2019enjeu n\u2019est pas leur \u00e9puisement, mais le co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique croissant de leur extraction.<br \/>\nLe co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique croissant est le probl\u00e8me qui touche les ressources fossiles, soit le charbon, le gaz naturel et le p\u00e9trole. Les r\u00e9serves de ces combustibles fossiles sont encore tr\u00e8s importantes. En revanche, ce qu\u2019on appelle le taux de retour \u00e9nerg\u00e9tique ne cesse de diminuer. Au d\u00e9but de l\u2019exploitation p\u00e9troli\u00e8re, il suffisait par exemple d\u2019investir un baril de p\u00e9trole pour en extraire 100. Or, aujourd\u2019hui, ce taux est grosso modo d\u2019un baril investi pour 11 extraits. Par cons\u00e9quent, les quantit\u00e9s exploitables in fine diminuent et les prix augmentent ; ce d\u2019autant plus que nous avons atteint le pic de production.<br \/>\nLes ressources extraites du sol ne sont pas les seules en voie d\u2019\u00e9puisement. Les mers se vident, sans m\u00eame l\u2019espoir qu\u2019elles se repeuplent un jour. Sous les effets du changement climatique, les rendements agricoles sont vou\u00e9s \u00e0 diminuer. L\u2019eau douce va manquer. M\u00eame le sable pour la construction va manquer.<\/p>\n<p>Concernant les \u00e9cosyst\u00e8mes, la situation n\u2019est pas moins sous tension. Les activit\u00e9s humaines sont responsables de la d\u00e9gradation des \u00e9cosyst\u00e8mes \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale. \u00c0 cet \u00e9gard, les \u00e9tudes scientifiques nous mettent garde contre le risque de plus en plus grand de franchir des points de basculement. \u00c0 un niveau local, la for\u00eat amazonienne par exemple pourrait se transformer subitement en une savane semi-aride. Au niveau global, la Terre pourrait sortir de son cycle naturel glaciaire-interglaciaire pour entrer dans un nouvel \u00e9quilibre et se transformer en plan\u00e8te \u00e9tuve. La limite des 1,5 &#8211; 2\u00b0C de r\u00e9chauffement couramment entendu correspond justement au point de basculement global de la Terre. Il s\u2019agit du point au-del\u00e0 duquel les syst\u00e8mes naturels s\u2019emballeront, cette fois-ci par eux-m\u00eames, et contribueront \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer la d\u00e9gradation de la Terre. Nous plongerions ainsi vers une plan\u00e8te \u00e9tuve ; ceci m\u00eame si les impacts des activit\u00e9s humaines, tels que les \u00e9missions de CO2, sont stopp\u00e9s.<br \/>\nPour bien comprendre ce qu\u2019on entend par point de basculement, l\u2019image du gla\u00e7on dans une chambre froide qu\u2019on r\u00e9chauffe est des plus parlantes. Tr\u00e8s sch\u00e9matiquement, si l\u2019on augmente de 3\u00b0C la chambre froide qui, disons, est \u00e0 -8\u00b0C, nous n\u2019observons aucune transformation du gla\u00e7on. Imaginons que nous augmentons encore la chambre de 5\u00b0C. La temp\u00e9rature de la chambre froide s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 0\u00b0C et l\u2019\u00e9tat du gla\u00e7on ne change toujours pas. N\u00e9anmoins, une augmentation suppl\u00e9mentaire, de seulement 0,5\u00b0C par exemple, fait passer la temp\u00e9rature de la chambre en positif et provoque rapidement le changement d\u2019\u00e9tat, de solide \u00e0 liquide, du gla\u00e7on ; ceci sans retour en arri\u00e8re possible. La temp\u00e9rature de 0\u00b0C est, dans cette illustration, le point de basculement.<br \/>\nQue repr\u00e9senterait le basculement de la Terre vers un \u00e9tat dit plan\u00e8te \u00e9tuve ? Il s\u2019agirait ni plus ni moins d\u2019une modification des conditions d\u2019habitabilit\u00e9 de la Terre, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une modification des conditions de vie sur Terre. Les esp\u00e8ces vivantes, l\u2019\u00eatre humain y compris, ne pourraient plus habiter la Terre de la m\u00eame mani\u00e8re, et m\u00eame, pour nombre d\u2019entre elles, s\u2019adapter \u00e0 ses conditions in\u00e9dites.<br \/>\nPour se rendre compte de l\u2019ampleur des changements en perspective, les donn\u00e9es pal\u00e9o-climatiques sont utiles. On sait par exemple qu\u2019il y a environ 20&rsquo;000 ans la temp\u00e9rature moyenne plan\u00e9taire \u00e9tait entre 4 et 5\u00b0C inf\u00e9rieure \u00e0 celle d\u2019aujourd\u2019hui. Les r\u00e9gions du Plateau suisse \u00e9taient, \u00e0 cette \u00e9poque, recouvertes d\u2019\u00e9normes glaciers. L\u2019\u00e9paisseur de glace au-dessus de Lausanne par exemple \u00e9tait d\u2019environ 2 km. Le visage de la Terre \u00e9tait tout autre. Or, nous sommes actuellement en phase d\u2019engendrer de tels \u00e9carts ; vers le chaud en l\u2019occurrence. Il est fort probable que nous n\u2019arrivions pas \u00e0 limiter le r\u00e9chauffement \u00e0 2\u00b0C et, par cons\u00e9quent, nous pourrions d\u2019ici quelques centaines d\u2019ann\u00e9es, voire m\u00eame d\u2019ici \u00e0 2100 si nous ne diminuons pas nos \u00e9missions de CO2, conna\u00eetre une augmentation de temp\u00e9rature de 4 \u00e0 5\u00b0C, par effet d\u2019emballement climatique. Pour rester dans l\u2019image, la Terre ne serait alors pas recouverte de glaciers, mais de d\u00e9serts.<br \/>\nSoyons clair, nous n\u2019avons pas affaire \u00e0 une crise, au terme de laquelle la situation reviendrait \u00e0 la normale, mais \u00e0 une modification durable et irr\u00e9versible des conditions de vie sur Terre.<\/p>\n<p>En conclusion, compte tenu de l\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles, essentielles au fonctionnement de notre soci\u00e9t\u00e9 industrielle, et compte tenu de la d\u00e9gradation des conditions d\u2019habitabilit\u00e9 de la Terre, c\u2019est-\u00e0-dire du substrat physique de notre soci\u00e9t\u00e9, il n\u2019est plus possible d\u2019exclure des horizons possibles l\u2019effondrement de notre soci\u00e9t\u00e9 industrielle mondialis\u00e9e. Ce risque est bien-fond\u00e9 et, \u00e0 voir la mollesse de nos actions, de plus en plus probable.<\/p>\n<h4>L\u2019effondrement, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on entend par ce mot ?<\/h4>\n<p>L\u2019effondrement est avant tout un ph\u00e9nom\u00e8ne observ\u00e9 tout au long de l\u2019Histoire. On d\u00e9nombre de multiples d\u00e9clins de civilisations anciennes, telles que la civilisation maya classique des Basses-Terres du Sud, l\u2019Empire romain d\u2019Occident, la civilisation harapp\u00e9enne de la vall\u00e9e de l&rsquo;Indus, pour ne citer qu\u2019elles. Nagu\u00e8re historique, l\u2019effondrement est devenu actuel et a pris une autre ampleur. Sur les l\u00e8vres ou dans l\u2019esprit de plus en plus de personnes, il devient palpable. On le craint, on s\u2019y pr\u00e9pare, on le nie. Deux pr\u00e9cisions sur ce mot s\u2019imposent pourtant, car il est entour\u00e9 d\u2019une v\u00e9ritable n\u00e9buleuse. Il baigne dans le flou. De ces deux pr\u00e9cisions nous tirerons des conclusions.<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re pr\u00e9cision concerne sa d\u00e9finition. Celle commun\u00e9ment accept\u00e9e est la suivante : une diminution du niveau de complexit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 et une r\u00e9duction drastique de la population humaine. On s\u2019aper\u00e7oit que cette d\u00e9finition est plut\u00f4t l\u00e2che, au sens premier du mot. Elle est issue d\u2019auteurs qui se sont attach\u00e9s \u00e0 identifier les m\u00e9canismes d\u2019effondrement communs \u00e0 toutes les civilisations. Des auteurs qui, en proc\u00e9dant \u00e0 une mont\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, voient en l\u2019effondrement un processus historique r\u00e9current. Cependant, tous n\u2019ont pas la m\u00eame approche et ne s\u2019entendent pas sur les causes communes.<br \/>\n\u00c0 cette perspective tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale, se sont oppos\u00e9s des sp\u00e9cialistes de civilisations anciennes. Des historiens, des arch\u00e9ologues, qui consid\u00e8rent que les effondrements anciens pr\u00e9sentent des caract\u00e9ristiques diff\u00e9rentes. Selon eux, l\u2019effondrement est une conjoncture singuli\u00e8re, propre au contexte historique de la civilisation en question. L\u00e0 encore, tous ne sont pas d\u2019accord. Les uns imputent l\u2019effondrement au changement des conditions climatiques d\u2019une r\u00e9gion, les autres \u00e0 un \u00e9cocide \u2013 soit le suicide d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en raison de la d\u00e9gradation de son environnement \u2013 d\u2019autres encore \u00e0 des troubles socio-politiques, suite \u00e0 une mauvaise gouvernance.<br \/>\nFinalement, certains auteurs n\u2019interpr\u00e8tent pas le d\u00e9clin de certaines civilisations anciennes comme un effondrement abrupt, mais comme une transition entre deux p\u00e9riodes, entre deux \u00e2ges. Au terme d\u2019effondrement, ils pr\u00e9f\u00e8rent le terme de transition. Le sens est tr\u00e8s diff\u00e9rent.<br \/>\nDe ses diff\u00e9rentes perspectives, de ses avis divergents, on conclut qu\u2019autour du terme d\u2019effondrement, alors m\u00eame qu\u2019il est observ\u00e9 historiquement, r\u00e8gne un flou persistant. Une place importante est laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation. C\u2019est pourquoi, pour ma part, j\u2019aime \u00e0 parler de r\u00e9cits de l\u2019effondrement. Non pour relativiser ce ph\u00e9nom\u00e8ne, mais pour y int\u00e9grer l\u2019id\u00e9e de narration, et donc d\u2019interpr\u00e9tation et d\u2019imaginaire.<\/p>\n<p>Nous voici arriv\u00e9s \u00e0 notre seconde pr\u00e9cision. Elle concerne la diff\u00e9rence entre les effondrements anciens et l\u2019effondrement dont il est question aujourd\u2019hui. Premi\u00e8rement, ce dernier est une pr\u00e9diction. Nous ne l\u2019\u00e9tudions pas de mani\u00e8re r\u00e9trospective. En ce sens, les r\u00e9cits de l\u2019effondrement actuel sont, pour l\u2019instant encore, des r\u00e9cits d\u2019anticipation. D\u00e8s lors, avec l\u2019id\u00e9e d\u2019effondrement, se d\u00e9veloppe g\u00e9n\u00e9ralement tout un imaginaire post-effondrement. Ce qui renforce l\u2019id\u00e9e de r\u00e9cit et le caract\u00e8re interpr\u00e9tatif de l\u2019effondrement actuel.<br \/>\nDeuxi\u00e8mement, l\u2019effondrement est, pour la premi\u00e8re fois de l\u2019Histoire, global. Il ne concerne pas une civilisation \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale, mais l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9. Certes, certains parlent plut\u00f4t d\u2019effondrements au pluriel pour souligner son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 au niveau local. Il ne fait gu\u00e8re de doute qu\u2019il sera v\u00e9cu diff\u00e9remment selon les classes sociales et les r\u00e9gions. N\u00e9anmoins, sur une plan\u00e8te \u00e9tuve, c\u2019est toute l\u2019esp\u00e8ce humaine qui ne vivra plus de la m\u00eame mani\u00e8re.<br \/>\nC\u2019est ici que nous entrons dans la philosophie. Pour la premi\u00e8re fois, l\u2019effondrement suscite des r\u00e9flexions quant \u00e0 l\u2019aventure humaine sur Terre. \u00c0 quoi l\u2019esp\u00e8ce humaine est-elle destin\u00e9e au regard de l\u2019effondrement \u00e0 venir ? Que repr\u00e9sente l\u2019effondrement par rapport \u00e0 notre Histoire, par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9volution du genre humain ? L\u2019effondrement actuel, lorsqu\u2019il est mis en r\u00e9cit, r\u00e9v\u00e8le diff\u00e9rentes visions de l\u2019Histoire.<\/p>\n<h4>Quelles sont les visions de l&rsquo;histoire que l&rsquo;effondrement v\u00e9hicule ?<\/h4>\n<p>Cela peut para\u00eetre \u00e9tonnant, mais l\u2019histoire n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue de la m\u00eame fa\u00e7on. Chez les Grecs et les Romains, pr\u00e9dominait une vision plut\u00f4t cyclique des affaires humaines sur Terre. L\u2019empereur Marc Aur\u00e8le disait par exemple que \u00ab tout ce qui est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 est semblable \u00e0 ce qui arrive \u00bb. Dans cette optique, l\u2019\u00e9volution des civilisations rappelle le cycle de la vie. Elles sont vou\u00e9es \u00e0 na\u00eetre, cro\u00eetre, puis une fois leur apog\u00e9e atteinte, \u00e0 d\u00e9cliner et dispara\u00eetre. De nos jours, en Occident, pr\u00e9domine une vision progressiste de l\u2019Histoire. Pas uniquement au sens de progr\u00e8s technique, mais aussi de progr\u00e8s en ce qui concerne la condition humaine. Dit grossi\u00e8rement, on pense et esp\u00e8re qu\u2019aujourd\u2019hui est mieux que hier, et que demain sera mieux qu\u2019aujourd\u2019hui. Dans certains courants de pens\u00e9e, par exemple dans le romantisme, c\u2019est plut\u00f4t une vision de d\u00e9clin par rapport \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or mythique ou par rapport \u00e0 un \u00e9tat de nature \u00e9d\u00e9nique qui pr\u00e9vaut. En quittant cet \u00e2ge d\u2019or o\u00f9 r\u00e9gnait une harmonie parfaite entre les hommes et les dieux, entre les hommes et la nature, l\u2019homme s\u2019est engag\u00e9 dans une voie de d\u00e9cadence et de corruption.<br \/>\nOr, les r\u00e9cits d\u2019effondrement et les imaginaires qu\u2019ils d\u00e9veloppent, puisqu\u2019ils questionnent le sens de l\u2019aventure humaine sur Terre, proposent, en g\u00e9n\u00e9ral implicitement, diverses visions de l\u2019Histoire.<br \/>\nPar exemple et de mani\u00e8re certes un peu caricaturale, le r\u00e9cit du survivalisme, soit celui qui imagine qu\u2019apr\u00e8s l\u2019effondrement la soci\u00e9t\u00e9 va se d\u00e9sagr\u00e9ger, que les humains seront livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames dans un monde chaotique, et que par cons\u00e9quent, il est n\u00e9cessaire d\u2019apprendre \u00e0 se nourrir par soi-m\u00eame, \u00e0 s\u2019abriter en for\u00eat, \u00e0 se d\u00e9fendre, v\u00e9hicule principalement une vision d\u00e9cliniste de l\u2019Histoire. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, ne voir dans les probl\u00e8mes environnementaux actuels qu\u2019un d\u00e9fi technique \u00e0 relever pour l\u2019homme, soit r\u00e9duire l\u2019effondrement \u00e0 une \u00e9tape \u00e0 franchir dans l\u2019\u00e9volution du genre humain, d\u00e9note fortement une vision progressite de l\u2019Histoire. Un dernier exemple, le r\u00e9cit de la collapsologie, celui qui consiste \u00e0 promouvoir des strat\u00e9gies de r\u00e9silience pour maintenir quelques fondamentaux de notre soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 encourager l\u2019entraide et l\u2019organisation communautaire, propose plut\u00f4t une vision cyclique de l\u2019Histoire. Il est ici envisag\u00e9 que la fin de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle sera suivie par la renaissance d\u2019une nouvelle soci\u00e9t\u00e9, que d\u2019aucuns souhaitent plus sobre, plus heureuse et plus ancr\u00e9e localement.<\/p>\n<h4>Conclusion<\/h4>\n<p>Pour conclure, nous avons vu que l\u2019effondrement est, par nature, sujet \u00e0 interpr\u00e9tation et que les r\u00e9cits qu\u2019on en fait sugg\u00e8rent par ailleurs diff\u00e9rentes visions de l\u2019Histoire. On peut donc adh\u00e9rer ou rejeter tel ou tel r\u00e9cit d\u2019effondrement, consid\u00e9r\u00e9 certains extravagants, d\u2019autres au contraire tr\u00e8s r\u00e9alistes. Ces jugements sont tout \u00e0 fait l\u00e9gitimes. Rejeter un ou des r\u00e9cits d\u2019effondrement ne devrait toutefois pas s\u2019accompagner du rejet du constat environnemental, en l\u2019occurrence celui effectu\u00e9 en introduction. Car ce constat-l\u00e0, celui de nos graves probl\u00e8mes environnementaux, est tr\u00e8s robuste. Il ne saurait \u00eatre, sur le fond, remis en question.<br \/>\nDu coup, qu\u2019en est-il de l\u2019effondrement et de ses r\u00e9cits ? En quoi nous sont-ils utiles, si nous ne pouvons ais\u00e9ment les valider ou les invalider, si ce ne sont que des r\u00e9cits ? Ne nous y trompons pas. Ces r\u00e9cits rec\u00e8lent une force, une grande force. Celle capable de nous mettre en mouvement, de nous rassembler ; celle capable d\u2019imaginer, de construire et de peut-\u00eatre rendre vrai un futur souhaitable et heureux, pour nous et les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Gabriel Salerno \/\/  Texte d\u00e9clam\u00e9 en public sur le morceau \u00ab\u00a0The End\u00a0\u00bb des Doors lors du Labo 6&#215;15&prime; sur la Fin du monde, le 21 f\u00e9vrier dernier \u00e0 La Grange de Dorigny-UNIL<\/p>\n","protected":false},"author":1001409,"featured_media":1702,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[26,25,21,4],"tags":[],"class_list":{"0":"post-1700","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-effondrements","8":"category-etat-des-lieux","9":"category-filrouge","10":"category-contributions"},"uagb_featured_image_src":{"full":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg",801,1200,false],"thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-150x150.jpeg",150,150,true],"medium":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-200x300.jpeg",200,300,true],"medium_large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-768x1151.jpeg",735,1102,true],"large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-684x1024.jpeg",684,1024,true],"1536x1536":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg",801,1200,false],"2048x2048":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg",801,1200,false],"hitmag-landscape":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-801x450.jpeg",801,450,true],"hitmag-featured":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-735x400.jpeg",735,400,true],"hitmag-grid":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-348x215.jpeg",348,215,true],"hitmag-list":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-290x220.jpeg",290,220,true],"hitmag-thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif-135x93.jpeg",135,93,true],"mailpoet_newsletter_max":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/03\/Labo_FinDuMonde_\u00a9DavidTrotta_8_modif.jpeg",801,1200,false]},"uagb_author_info":{"display_name":"Nicolas Carrel","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/author\/ncarrel\/"},"uagb_comment_info":1,"uagb_excerpt":"Par Gabriel Salerno \/\/ Texte d\u00e9clam\u00e9 en public sur le morceau \"The End\" des Doors lors du Labo 6x15' sur la Fin du monde, le 21 f\u00e9vrier dernier \u00e0 La Grange de Dorigny-UNIL","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1700","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001409"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1700"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1700\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1702"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1700"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1700"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1700"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}