{"id":1403,"date":"2020-01-29T15:51:01","date_gmt":"2020-01-29T14:51:01","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/?p=1403"},"modified":"2020-01-30T15:39:52","modified_gmt":"2020-01-30T14:39:52","slug":"transition-utopie-et-science-fiction-construire-demain-des-maintenant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/2020\/01\/transition-utopie-et-science-fiction-construire-demain-des-maintenant\/","title":{"rendered":"Transition, utopie et science-fiction : construire demain d\u00e8s maintenant"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1405\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"491\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg 500w, https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-300x295.jpeg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Carte d&rsquo;un autre monde, celui d\u2019<em>Annares<\/em>, plan\u00e8te o\u00f9 se d\u00e9roule <em>Les D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s<\/em> d\u2019Ursula Le Guin<\/p>\n<p>Par Marc Aud\u00e9tat,<\/p>\n<blockquote><p>Face \u00e0 la crise \u00e9cologique et climatique, nous avons besoin de perspectives pour surmonter le d\u00e9sespoir et la culpabilisation, pour r\u00e9duire la contradiction v\u00e9cue entre conscience des probl\u00e8mes et impuissance \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle individuelle.<\/p><\/blockquote>\n<p>Autrement dit, la transition \u00e9cologique a besoin de visions de l&rsquo;avenir, \u00e0 la fois utopiques et cr\u00e9dibles, de r\u00e9cits qui ouvrent \u00e0 des solutions durables et qui nous aident \u00e0 passer \u00e0 l&rsquo;action. En t\u00e9moignent le succ\u00e8s du film <em>Demain<\/em> et du passage de son r\u00e9alisateur \u00e0 Lausanne Cyril Dion en mars 2017 organis\u00e9 par le projet VolteFace. Le travail r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Lausanne avec le professeur Dominique Bourg ces derni\u00e8res ann\u00e9es a clairement identifi\u00e9 ce besoin, si bien que le Centre interdisciplinaire pour la durabilit\u00e9 (CID) qui a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;Unil en 2019 pr\u00e9voit d\u2019entreprendre 6 chantiers, dont l\u2019un porte sur <em>Les imaginaires de la transition<\/em>.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce contexte qu&rsquo;a eu lieu un \u201cexercice participatif d&rsquo;utopie\u201d le 2 d\u00e9cembre 2019 au Th\u00e9\u00e2tre de Vidy. Apr\u00e8s deux brillantes conf\u00e9rences, 14 tables de 10 personnes environ se sont assembl\u00e9es durant une heure avec pour mission d&rsquo;imaginer l&rsquo;ann\u00e9e 2050 et la transition qui conduit \u00e0 cette date. Bien que chaque table ait \u00e9mis des id\u00e9es originales, une convergence de sc\u00e9narios un peu d\u00e9cevante est ressortie lorsque le r\u00e9sultat agr\u00e9g\u00e9 a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9. Il a beaucoup \u00e9t\u00e9 question d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 redevenue communautaire, qui produit sur place ce qu\u2019elle consomme, o\u00f9 l\u2019\u00e9conomie globalis\u00e9e n\u2019existe plus, o\u00f9 nous ne d\u00e9pendons que de nous-m\u00eames, n\u2019importons plus rien, ne transportons plus rien. Avant cela, il y a eu un collapse, un effondrement, comme une sorte de punition de la nature qui a donn\u00e9 une le\u00e7on de vie \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Ce sc\u00e9nario est peu cr\u00e9dible, et pourtant on peine \u00e0 s\u2019en \u00e9carter. L&rsquo;explication est peut-\u00eatre qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un sc\u00e9nario justement, mais d&rsquo;un sh\u00e9ma de pens\u00e9e, qui ressort lorsqu&rsquo;on r\u00e9sume la situation. Deux \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sagent que les choses ne se passeront pas comme \u00e7a. D&rsquo;abord, l&rsquo;effondrement imagin\u00e9 ressemble trop au <em>Grand soir<\/em> de certains r\u00e9volutionnaires, \u00e9v\u00e9nement apr\u00e8s lequel le vieux monde laisse place au nouveau. Ensuite il y a cette utopie d&rsquo;une harmonie retrouv\u00e9e par le retour \u00e0 la nature et aux valeurs vraies, mais qui peine \u00e0 convaincre, tant elle est \u00e9loign\u00e9e de l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses.<\/p>\n<p>Ce sh\u00e9ma de pens\u00e9e est r\u00e9v\u00e9lateur de la difficult\u00e9 \u00e0 concevoir la transition: un mur semble s&rsquo;\u00e9riger devant les visions d&rsquo;avenir \u00e0 moyen terme, et un effondrement de l&rsquo;environnement, de l&rsquo;\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9 est envisag\u00e9, plus ou moins d\u00e9clin\u00e9 sous forme de crises \u00e9conomiques, crise du syst\u00e8me, de ressources rar\u00e9fi\u00e9es pour lesquelles des guerres ont lieu. L\u2019effondrement laisse place ensuite \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 qui ne mange plus que ce qu&rsquo;elle produit, vivant dans de petites communaut\u00e9s durables, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9conomie et les techniques sont rudimentaires.<\/p>\n<p>A ce sc\u00e9nario d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de survie r\u00e9pond exactement le titre d&rsquo;un bon livre : <em>Une autre fin du monde est possible, Vivre l&rsquo;effondrement (et pas seulement y survivre) <\/em>de P. Servigne, R. Stevens et G. Chapelle (2018). Le sc\u00e9nario peu motivant de la survie est li\u00e9 \u00e0 ce mur qui s&rsquo;interpose, cette difficult\u00e9 : comment en effet penser un avenir qui devrait \u00eatre tout l&rsquo;oppos\u00e9 du pr\u00e9sent ? En particulier, comment concevoir une \u00e9conomie qui ne vit plus au d\u00e9pens de l&rsquo;environnement et de ressources \u00e9puisables ? Or, s\u2019il est possible de dessiner les contours d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 future qui serait durable, le probl\u00e8me le plus important et difficile qui demeure est \u201ccomment passer \u00e0 une telle soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 partir de l&rsquo;\u00e9tat actuel\u00a0?\u201d<\/p>\n<p>Quel que soit la fa\u00e7on dont l&rsquo;effondrement se produira, il ne fera pas table rase du pr\u00e9sent par un coup de baguette magique. Il faudra n\u00e9cessairement partir de l&rsquo;\u00e9tat existant pour le transformer et tendre vers la durabilit\u00e9. Il manque l\u00e0 de nombreux \u00e9l\u00e9ments qui permettraient d&rsquo;orienter ces changements, m\u00eame si des initiatives solides existent d\u00e9j\u00e0, comme le r\u00e9seau des villes en transition, qui montrent la voie, par des visions et des actes, de transformations cr\u00e9dibles et qui font envie. En somme, en cernant le probl\u00e8me, l&rsquo;effort d&rsquo;utopie participative r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 Vidy valait la peine, \u00e0 condition cependant qu&rsquo;on puisse y r\u00e9fl\u00e9chir et l&rsquo;enrichir, si possible de fa\u00e7on collaborative et cumulative.<\/p>\n<p>Une soci\u00e9t\u00e9 durable au plan \u00e9conomique, technique, politique, est sans doute tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de la n\u00f4tre. La transition qui y conduit, elle, sera n\u00e9cessairement, et durant longtemps, faite d&rsquo;un m\u00e9lange de tendances actuellement pr\u00e9sentes qui r\u00e9sisteront aux changements, plieront ou casseront, et de tendances nouvelles dont l&rsquo;av\u00e8nement n&rsquo;aura lieu que progressivement. Il n&rsquo;y aura pas une crise, mais des crises et combinaisons d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui pourront \u00eatre saisis comme autant d&rsquo;occasions de r\u00e9aliser des bons en avant, par des \u201ccrash programmes\u201d visant \u00e0 remplacer des syst\u00e8mes techniques par de meilleures industries en tr\u00e8s peu de temps, par la validation et la g\u00e9n\u00e9ralisation de solutions encore minoritaires auparavant.<\/p>\n<p>Entre les \u00e9cosyst\u00e8mes, les syst\u00e8mes techniques et industriels, et le syst\u00e8me \u00e9conomique, le plus fragile est celui qui domine les autres, le syst\u00e8me \u00e9conomique et financier. Dans ses \u00e9quilibres actuels, il est tr\u00e8s volatile, et en pr\u00e9vision des \u00e9v\u00e9nements li\u00e9s au r\u00e9chauffement climatique, sa stabilit\u00e9 est hautement incertaine. Ce sont donc des crises \u00e9conomiques qui vont probablement se produire en premier lieu. Elles doivent \u00eatre envisag\u00e9es comme des occasions d&rsquo;\u00e9voluer dans la bonne direction. Par le pass\u00e9, au-del\u00e0 des drames qu&rsquo;elles ont entra\u00een\u00e9, les crises ont tr\u00e8s souvent \u00e9t\u00e9 des occasions de r\u00e9duire le gaspillage et de mettre en \u0153uvre de meilleures solutions.<\/p>\n<p>Les imaginaires de la transition ont pour t\u00e2che de nous y pr\u00e9parer. Le retour aux sources dans des communaut\u00e9s productives et cr\u00e9atives inspir\u00e9 de l\u2019utopiste am\u00e9ricain Murray Bookchin, th\u00e9oricien de l\u2019\u00e9cologie sociale, sont une voie possible. Les technologies alternatives et les syst\u00e8mes socio-techniques durables qui sont d\u00e9j\u00e0 praticables aujourd&rsquo;hui en sont une autre. Il en existe m\u00eame beaucoup, mais il s\u2019agit de d\u00e9passer le stade embryonnaire. Des sc\u00e9narios cr\u00e9dibles doivent se d\u00e9velopper pour tous les acteurs et pour toutes les \u00e9chelles d\u2019action. A commencer par les r\u00e9ductions d&rsquo;\u00e9missions polluantes qu&rsquo;il serait n\u00e9cessaire d&rsquo;accomplir maintenant pour se montrer \u00e0 la hauteur du probl\u00e8me. Elles ne pourront \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es que lorsque tous les niveaux d&rsquo;action et de responsabilit\u00e9 se combineront enfin et s&rsquo;ajouteront.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, nous ne pouvons nous contenter d\u2019une utopie \u00e9conomiquement et techniquement simpliste o\u00f9 le seul objectif est la survie. Il faut penser un monde o\u00f9 les arts et les connaissances auront cours et circuleront. Nous en aurons besoin. En ce qui concerne les connaissances scientifiques et les savoirs pratiques, il n\u2019est pas possible de les stocker en vue de les ressortir quand ils seront n\u00e9cessaires\u00a0; ils doivent \u00eatre vivants pour \u00eatre disponibles. C\u2019est pourquoi toutes les entreprises alternatives sont b\u00e9n\u00e9fiques, et ceux qui \u201csortent du syst\u00e8me\u201d et pr\u00e9parent l\u2019avenir \u201cen retournant \u00e0 la nature\u201d m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre pleinement soutenus. Mais ce type de mouvement de transition n\u2019est actuellement praticable que par une minorit\u00e9. Il faut donc d\u00e9velopper des alternatives et des transitions dans des directions, des champs et des dimensions vari\u00e9es.<\/p>\n<p>Or les niveaux d\u2019action sont encore d\u00e9connect\u00e9s : entre le niveau \u00e9tatique et celui des individus la connexion manque, de m\u00eame qu\u2019entre les grands syst\u00e8mes techniques et l\u2019action individuelle. Tant que nous n\u2019avons le choix que de renoncer \u00e0 un service, car il n\u2019y a pas encore d\u2019alternative, et tant que les contraintes de la vie quotidienne \u00e9conomique et sociale ne permettent pas de s\u2019en passer, nous restons dans l\u2019impuissance. Partout il manque des \u00e9chelons interm\u00e9diaires, entre les \u00c9tats qui trainent les pieds et les parties de la population et de l&rsquo;\u00e9conomie qui veulent agir. Les villes en transition, comme les \u00e9nergies renouvelables sont parmi les rares \u00e9chelons interm\u00e9diaires de transition qui soient vivants et qui rendent celle-ci cr\u00e9dible. Il manque des leviers d\u2019action \u00e0 disposition du plus grand nombre, tant au niveau des syst\u00e8mes technologiques que de l\u2019\u00e9conomie et de la politique, qui favorisent la diversit\u00e9 des solutions.<\/p>\n<p>Vu le retard pris dans tous les domaines li\u00e9s \u00e0 la transition, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 devoir lutter sur plusieurs fronts \u00e0 la fois : celui des conversions industrielles et de consommation \u00e0 long terme, celui des adaptations aux changements climatiques dont les budgets sont d\u00e9j\u00e0 envisag\u00e9s aujourd&rsquo;hui, et toujours sur celui des r\u00e9ductions d\u2019\u00e9missions. Actuellement, la lenteur des changements, la mauvaise volont\u00e9 de certains des plus gros pollueurs mondiaux et le blocage des n\u00e9gociations internationales dans la Convention climat sont responsables de la peur qui s&#8217;empare d&rsquo;une partie de la population. Les manifestations de gr\u00e8ve du climat de 2019, inatendues et sans pr\u00e9c\u00e9dent, t\u00e9moignent d&rsquo;une prise de conscience de la gravit\u00e9 de la situation et de l&rsquo;urgence d&rsquo;agir. Les n\u00e9gociations internationales aujourd\u2019hui dans l\u2019impasse devront \u00eatre remises sur les rails, et le train va devoir acc\u00e9l\u00e9rer. On ne voit gu\u00e8re comment c&rsquo;est possible aujourd&rsquo;hui, mais les \u00e9v\u00e9nements futurs ne sont pas pr\u00e9visibles.<\/p>\n<p>Dans un avenir tr\u00e8s proche, les relations internationales peuvent se tendre \u00e0 propos de ce dossier \u00e0 un tel point que la Convention climat peut imploser et ne concerner plus qu&rsquo;un petit groupe de pays autour de l&rsquo;Europe. Mais les \u00e9v\u00e9nements peuvent aussi ramener les n\u00e9gociateurs autour de la table et pr\u00e9parer des accords internationaux juridiquement contraignants et majeurs en terme de r\u00e9duction. C&rsquo;est dans cette perspective que les efforts pour diminuer les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre dans le cadre actuel demeurent de la toute premi\u00e8re importance.<\/p>\n<p>On entend parfois que la Suisse qui ne repr\u00e9sente que 0,1% des \u00e9missions mondiales peut attendre. <em>Avenir suisse<\/em> par exemple, un lobby n\u00e9o-lib\u00e9ral pour l\u2019\u00e9conomie, a \u00e9labor\u00e9 un sc\u00e9nario du futur dans le but de montrer \u00e0 quel point un d\u00e9passement des objectifs de r\u00e9duction des \u00e9missions de GES serait inutilement co\u00fbteux et dommageable \u00e0 l\u2019\u00e9conomie et la comp\u00e9titivit\u00e9 (<em>https:\/\/www.avenir-suisse.ch\/fr\/changement-climatique-resoudre-globalement-ce-probleme-mondial\/<\/em>). Ce sc\u00e9nario de d\u00e9fense du \u201cbusiness as usual\u201d, qui plaide pour l&rsquo;achat de r\u00e9duction d&rsquo;\u00e9mission \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, appara\u00eet bien \u201cpetit\u201d et \u00e9go\u00efste en rapport \u00e0 l\u2019effroi ressenti en 2019 et l&rsquo;avant-go\u00fbt de l&rsquo;avenir qui nous attend. Le sc\u00e9nario des \u00e9conomistes d&rsquo;<em>Avenir suisse<\/em> est-il r\u00e9aliste ? Ou est-ce l&rsquo;action des gr\u00e9vistes du climat qui l\u2019est ? Le soit-disant \u201cr\u00e9alisme\u201d, qu&rsquo;on oppose faussement d&rsquo;ailleurs \u00e0 la fiction, semble avoir bascul\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;utopie.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario des \u00e9conomistes feint d&rsquo;ignorer un des principes fondateurs de la Convention climat\u00a0: la justice. C\u2019est pourtant un des aspects les plus important du probl\u00e8me. En effet, la Convention a pour principe l&rsquo;action de r\u00e9duction premi\u00e8re de la part des pays riches, car ce sont eux qui ont \u00e9mis le plus de gaz \u00e0 effet de serre jusqu&rsquo;ici. La question n&rsquo;est pas de montrer l&rsquo;exemple (comme de nombreuses personnes se complaisent \u00e0 penser) ni de d\u00e9velopper les technologies de demain, le plus important est une question de justice. Les pays en d\u00e9veloppement et la Chine se retourneront contre les pays d\u00e9velopp\u00e9s en leur faisant remarquer qu&rsquo;ils ont faillis \u00e0 leurs engagements, m\u00eame les plus modestes. C&rsquo;est ce qui est en train de se passer : les objectifs de r\u00e9duction officiels juridiquement contraignants aujourd&rsquo;hui sont en passe d&rsquo;\u00eatre manqu\u00e9s, et la Suisse est dans ce cas \u00e9galement si on d\u00e9cortique de pr\u00e8s la comptabilit\u00e9 des \u00e9missions. Or des pays comme le n\u00f4tre auraient d\u00fb non seulement atteindre les cibles de r\u00e9duction auxquelles ils se sont engag\u00e9s dans le Protocole de Kyoto (n\u00e9goci\u00e9 fin 1997 et en vigeur depuis 2005) mais les d\u00e9passer, comme l\u2019a fait la Su\u00e8de, afin de montrer que c&rsquo;est possible, et anticiper les phases de r\u00e9duction suivantes. Sans cela, comment demander aux pays en d\u00e9veloppement qu&rsquo;ils fassent \u00e0 leur tour des efforts de r\u00e9duction\u00a0?<\/p>\n<p>Le 2 d\u00e9cembre 2019 \u00e0 Vidy, lors de la premi\u00e8re partie de la soir\u00e9e, les deux invit\u00e9s entourant Dominique Bourg, Arthur Keller et Cynthia Fleury, ont dress\u00e9 un \u00e9tat lucide de la situation et articul\u00e9 des perspectives de changement cr\u00e9dibles. Curieusement, les deux ont parl\u00e9 d&rsquo;heuristique de la peur &#8211; le fait de sortir de la passivit\u00e9 et de passer \u00e0 l&rsquo;action gr\u00e2ce \u00e0 un sentiment de peur provoqu\u00e9 par les prises de conscience &#8211; mais avec des pincettes. Il et elle ont laiss\u00e9 entendre qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient pas enti\u00e8rement convaincus. L&rsquo;ann\u00e9e 2019, avec ses incendies en Amazonie et en Australie, a sans doute jou\u00e9 un r\u00f4le pour amener cette expression en discussion. Mais la peur et la culpabilisation peuvent-ils pousser \u00e0 agir ? Peut-\u00eatre, mais ils demandent aussi, et ne peuvent se substituer \u00e0 des orientations cr\u00e9dibles, utopiques et d\u00e9sirables. L&rsquo;importance des r\u00e9cits ouvrant des possibilit\u00e9s \u00e0 l&rsquo;action d\u00e8s aujourd&rsquo;hui, ou pour mettre en mouvement les acteurs et les niveaux de responsabilit\u00e9 qui ne le sont pas encore, est reconnu. Comme souvent dans ces cas-l\u00e0, on se tourne vers la Science-Fiction, comme genre cr\u00e9atif qui a imagin\u00e9 d&rsquo;innombrables futurs possibles. Mais ce genre litt\u00e9raire ou cin\u00e9matographique est d&rsquo;une aide limit\u00e9e dans le domaine qui nous int\u00e9resse : la SF a surtout excell\u00e9 dans les dystopies, c&rsquo;est-\u00e0-dire les futurs non d\u00e9sirables mais probables. Il est infiniment plus rare de trouver une utopie r\u00e9ussie, cr\u00e9dible. D&rsquo;ailleurs, <em>Le meilleur des mondes<\/em> d&rsquo;Aldous Huxley (1932) est une utopie r\u00e9ussie, mais parce qu&rsquo;elle op\u00e8re un renversement, \u00e9crite \u00e0 des fins satyriques et pour camper quelques discussions philosophiques. En ce sens, la SF a d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9 un r\u00f4le important si on pense aux auteurs qui d\u00e8s les ann\u00e9es 1960 ont produit des \u0153uvres sur les dangers \u00e9cologiques, comme Frank Herbert (<em>Le cerveau vert<\/em>, 1966), John Brunner (<em>Le troupeau aveugle<\/em>, 1972), J. G. Ballard (<em>S\u00e9cheresse<\/em>, 1975), ou Pablo Bacigalupi (<em>La fille automate<\/em>, 2009), et \u00e0 des films tels <em>Soleil Vert<\/em> (de Richard Fleisher, 1979, bas\u00e9 sur le roman de Harry Harrison de 1966), <em>Le Jour d&rsquo;apr\u00e8s<\/em> (de Roland Emmerich, 2004). Il s&rsquo;agit quasi toujours de dystopies, qui ont valeur d&rsquo;alerte. Une utopie sur le papier qui n&rsquo;ait pas l&rsquo;air na\u00efve est plut\u00f4t rare. Pourtant il en existe, comme dans l\u2019\u0153uvre d&rsquo;Ursula Le Guin, qui se disait elle-m\u00eame sans doute la plus \u201cforesti\u00e8re\u201d des auteurs de SF. Son roman <em>Les D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s<\/em> (1974) d\u00e9peint une soci\u00e9t\u00e9 utopique, \u00e9galitaire, mais rattrap\u00e9e par des contradictions, vivant dans un d\u00e9nuement choisi, mais in\u00e9vitable aussi en raison de son environnement. En somme la SF peut donner des sources d\u2019inspiration, mais elle ne peut sc\u00e9nariser et ouvrir la voie \u00e0 la transition \u00e0 la place de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>La transition \u00e9cologique exige des futurs possibles dans tous les sens du terme, atteignables et utopiques, et qui permettent de voir au-del\u00e0 du catastrophisme et du survivalisme. Un des niveaux interm\u00e9diaires cl\u00e9s, o\u00f9 de nombreux signes ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9s par les citoyennes et citoyens en faveur de sc\u00e9narios de durabilit\u00e9 significatifs, est le Canton de Vaud.<\/p>\n<blockquote><p>D\u00e8s lors, ne pourrait-on pas d\u00e9velopper une m\u00e9thode collaborative pour sc\u00e9nariser l\u2019avenir, se mettre d\u2019accord sur des objectifs de durabilit\u00e9 forts, puis remonter les \u00e9tapes jusqu\u2019\u00e0 nous pour paver la voie \u00e0 l\u2019action d\u00e8s maintenant\u00a0? Ce sc\u00e9nario, avec ses arborescences, \u00e9labor\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre de Vidy et \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 par tous les participants aux Futurs Poss!bles, pourrait \u00eatre amen\u00e9 ensuite dans le processus politique, pour que celui-ci r\u00e9ponde aux revendications des gr\u00e9vistes pour le climat et redonne de l\u2019espoir aux parties de la soci\u00e9t\u00e9 qui se sont mobilis\u00e9es en faveur de solutions \u00e0 la hauteur du probl\u00e8me.<\/p><\/blockquote>\n<p>Marc Aud\u00e9tat est politologue de formation, collapsologue par vocation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Marc Aud\u00e9tat \/\/ Face \u00e0 la crise \u00e9cologique et climatique, nous avons besoin de perspectives pour surmonter le d\u00e9sespoir et la culpabilisation, pour r\u00e9duire la contradiction v\u00e9cue entre conscience des probl\u00e8mes et impuissance \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle. <\/p>\n","protected":false},"author":1119,"featured_media":1405,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[12,11,28,4],"tags":[],"class_list":{"0":"post-1403","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-economie","8":"category-gouvernance-democratie","9":"category-nouveaux-paradigmes","10":"category-contributions"},"uagb_featured_image_src":{"full":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg",500,491,false],"thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-150x150.jpeg",150,150,true],"medium":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-300x295.jpeg",300,295,true],"medium_large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg",500,491,false],"large":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg",500,491,false],"1536x1536":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg",500,491,false],"2048x2048":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg",500,491,false],"hitmag-landscape":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-500x450.jpeg",500,450,true],"hitmag-featured":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-500x400.jpeg",500,400,true],"hitmag-grid":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-348x215.jpeg",348,215,true],"hitmag-list":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-290x220.jpeg",290,220,true],"hitmag-thumbnail":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown-135x93.jpeg",135,93,true],"mailpoet_newsletter_max":["https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/files\/2020\/01\/Unknown.jpeg",500,491,false]},"uagb_author_info":{"display_name":"Delphine Ducoulombier","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/author\/dducoulo\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"Par Marc Aud\u00e9tat \/\/ Face \u00e0 la crise \u00e9cologique et climatique, nous avons besoin de perspectives pour surmonter le d\u00e9sespoir et la culpabilisation, pour r\u00e9duire la contradiction v\u00e9cue entre conscience des probl\u00e8mes et impuissance \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle.","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1403","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1119"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1403"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1403\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1405"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1403"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1403"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/futurspossibles\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1403"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}