Portefeuille de compétences 4.0

Le monde du travail est en pleine (r-)évolution.

(article paru dans le magazine HEC Alumni – 2019/1)

La notion même du travail est en train d’être redéfinie, tant dans sa forme que son contenu. Pour survivre comme employé ou se lancer comme indépendant, il est grand temps d’accepter l’incertitude et de développer des compétences dont nous aurons besoin dans les métiers du futur.

La probabilité que votre cahier des charges ait évolué pendant les cinq dernières années est grande. Peut-être que le métier pour lequel vous avez été formé a disparu ou que le rôle que vous avez aujourd’hui n’existait pas encore il y a quelques années. La technologie et la globalisation ont un impact indéniable sur nos emplois.

Notre société a fait face à de nombreux changements les deux siècles derniers, en passant d’un plein emploi à des phases lourdes de sous-emploi, comme suite à la révolution agricole ou la révolution industrielle. Les métiers ont fortement évolué et les forces vives des nations ont dû, après chaque révolution, re-calibrer leurs compétences pour s’adapter aux nouvelles exigences du monde du travail qui intégra tour à tour, la machine à vapeur, l’électricité, le moteur à combustion et plus récemment l’ordinateur et internet. Même si à postériori le résultat est indubitablement positif et notre qualité de vie est largement supérieure à celle dont bénéficiaient les travailleurs à la fin du 18ème siècle, ces mutations ne se sont pas imposées sans souffrance. Et pourtant beaucoup d’entre nous jouissent aujourd’hui d’un quotidien très agréable… alors pourquoi imaginer le pire ?

Si les évolutions de nos métiers se sont faites de manière incrémentale jusqu’à présent, la rapidité avec laquelle les prochains changements vont avoir lieu représentera un défi majeur pour notre société.

« Il ne s’agit pas ici de craindre le pire et d’imaginer des robots tueurs d’emplois, mais d’anticiper des changements structurels de notre marché du travail afin d’y faire face avec sérénité et de les exploiter. »

La révolution dite « 4.0 » que nous vivons aujourd’hui – et qui fait les gros titres de nombre de journaux – va à nouveau révolutionner les métiers actuels et exiger le développement de nouvelles compétences. A cela près que les changements se feront plus rapidement et plus profondément.

Avec l’accélération des évolutions technologiques soutenue par « loi de Moore », et l’avènement de l’intelligence artificielle, « les machines » développent des compétences de plus en plus complexes et viennent concurrencer les humains sur de nombreuses tâches – y compris la créativité artistique ou la prise de décision.

Avec l’hyperglobalisation – elle-même rendue possible grâce à la technologie – les tâches souvent digitalisées peuvent être performées n’importe où dans le monde.

Dès lors, dans une économie où l’objectif principal reste la performance financière, il y a fort à parier que les employeurs préfèreront diviser les métiers en plusieurs tâches distinctes qu’ils feront exécuter par les ressources les meilleur marché et les externaliseront dès que possible à « quelque chose d’autre » (robots, algorithme, IA,..) ou à « quelqu’un d’autre » (travailleur indépendant dans un pays où le coût de la main d’œuvre est infiniment moins cher) pour baisser les prix. Et les entreprises qui n’opteront pas pour cette optimisation des coûts – via la déstructuration des métiers – pourraient voir leurs performances diminuer et finir par disparaître.

Contrairement à certaines affirmations, les « machines » ne vont pas directement faire disparaître ou « phagocyter » nos métiers, mais elles vont « grignoter » nombre des tâches qui font nos métiers, à tel point que ceux-ci s’en trouveront complétement transformés.


De nombreux métiers ont déjà été touchés par cette tendance comme celui de « créateur de site web » – pourtant relativement récent – qui illustre très bien cette réalité. Alors qu’il était impératif de savoir coder pour créer un site web il y a seulement 10 ans, grâce à la technologie, tout un chacun peut désormais développer un site web en exploitant des logiciels simples d’utilisation quels que WordPress. Par ailleurs, grâce à la globalisation il est aujourd’hui très aisé d’exploiter la « télémigration » pour faire réaliser un site web par des experts situés à des milliers de kilomètres, dans un pays où existe une main d’œuvre qualifiée meilleur marché. Se former au métier de « designer web » était un gage de sécurité du travail il n’y a pas si longtemps ; aujourd’hui ce métier n’est peut-être plus à recommander à des jeunes en formation…

La durée de vie des métiers se raccourcit au fur et à mesure que l’on décompose les tâches qui le créent et que l’on externalise une partie de ces tâches.

Une des conséquences les plus évidentes de la décomposition des métiers est l’avènement de la « GIG-ECONOMY », l’économie dans laquelle les individus n’ont plus un seul employeur, mais plusieurs emplois / mandats en parallèle. Si avoir plusieurs jobs n’est pas récent – un grand nombre d’individus aux revenus faibles sont depuis longtemps obligés d’avoir recourt à plusieurs emplois pour « joindre les deux bouts » – la tendance pourrait prendre de l’ampleur grâce aux plateformes digitales qui permettent à l’offre (mandant/client) et la demande (mandaté/travailleur indépendant) de se rencontrer extrêmement facilement.

Devenir « freelancer » ou « slasher » n’est aujourd’hui plus automatiquement synonyme de difficulté économique ou difficultés à trouver un emploi, comme le confirme une étude faite par Adecco en collaboration avec Linkedin en 2017. Grâce aux nouvelles technologies et à la globalisation, devenir freelancer/slasher devient un choix. Un choix de liberté.

slasheur/slasheuse

\sla.ʃœʁ\

Travailleur qui exerce plusieurs activités, en référence au signe “/” qui sépare les différentes activités énumérées par exemple sur Linkedin.

Exemple : professeure / consultante / peintre.

Les slashers se multiplient grâce au nombre croissant de plateformes digitales simples d’accès et d’utilisation. Celle le plus souvent citées sont « Uber » et airbnb ». Pourtant, tout le monde ne souhaite pas ou ne peut pas forcément devenir conducteur de taxi ou offrir son foyer en location. Par contre, nous avons tous des compétences qui nous permettraient d’accomplir des tâches utiles à quelqu’un quelque part.

Les plateformes digitales pour l’achat de services en ligne, comme « UpWork.com », « Fiverr.com » ou la plateforme « Yoss.net » plus proche de chez nous, vous offrent la possibilité d’offrir vos services à titre d’indépendant (service de traduction, développement de code, design graphique, support administratif, marketing, etc). En Suisse, pour n’en nommer que deux, nous avons depuis 2017 « Fective.ch » ou plus récemment encore « Slasher.ch » qui ont été créés pour permettre aux Suisses d’accéder à plus de liberté et d’entrer dans cette Gig-Economy.

Aujourd’hui, avec l’arrivée de nouvelles technologies et de machines ultra-compétentes, il n’est donc pas inutile de vous poser les questions suivantes (même pour un gradué d’HEC Lausanne ) :

  • L’industrie dans laquelle j’évolue est- elle porteuse ?
  • Une partie de mon activité pourrait-elle être automatisée ? digitalisée ? externalisée ?
  • Mon employeur en profiterait-il ?
  • Et si oui, que deviendrai-je ?
  • Quelles sont mes options ?

Dans un monde où emploi ne rime plus systématiquement avec sécurité, il est normal – et maintenant possible – de ne plus mettre tous vos œufs dans le même panier.

Entrer dans la Gig-Economy et « slasher » permet de se créer un portfolio d’activités qui, comme dans le cadre d’investissements financiers, permet de diversifier ses risques et de garantir un continuum de revenus.

Les avantages

Cette méthode de travail permet à ceux qui l’adoptent, de choisir ce qu’ils veulent faire et de faire ce qu’ils aiment. C’est par ailleurs particulièrement intéressant pour un certain nombre de travailleurs, telles les femmes (souvent à la recherche d’activités à temps partiel) ou les seniors (malheureusement souvent remerciés avant 60 ans).

Alors, devenir slasher ou freelancer, serait-ce l’avenir du monde du travail?
Pas forcément.

Les inconvénients

Nouvelle liberté rime avec responsabilités : trouver des mandats, se faire connaître, gérer ses clients, et se former, continuellement.

Pour ceux qui n’ont pas peur du changement, un portefeuille d’activités est idéal: la vie est régulièrement colorée de nouveaux défis. Pour ceux qui ont besoin de sécurité et de stabilité, un tel portefeuille peut être synonyme de stress et d’angoisse, d’autant plus que l’employeur n’est plus là pour assurer le deuxième pilier et la formation.

Et s’il est pertinent d’envisager le slashing comme nouveau mode de vie et de développer un portefeuille d’activités pour assurer ses arrières et garder sa valeur sur le marché du travail, il est encore plus important de développer en amont et continuellement un portefeuille de compétences adaptées à un marché du travail en pleine mutation :

  1. Compétences systémiques :

Intégrer une vision holistique de votre industrie ; décrypter la complexité du système dans lequel vous évoluez et anticiper l’impact des grandes tendances.

  1. Compétences métiers :

Développer une expertise unique pour l’exercice de votre métier ; anticiper les évolutions de votre fonction.

  1. Compétences transversales :
  • Techniques: maîtriser la gestion de projet, intégrer la pensée computationnelle dans vos réflexions, savoir gérer les données et exploiter la science des données
  • Humaines: intégrer l’éthique dans votre management, mener vos équipes avec un leadership adapté, faire preuve d’empathie et développer votre CURIOSITE !

La technologie et la globalisation sont des forces majeures de changements qui vont redéfinir notre travail et engendrer des nouvelles méthodes de collaboration. Ces effets impacterons les individus qui devront apprendre tout au long de leur vie, les entreprises qui devront intégrer l’apprentissage dans le travail et les services publiques qui devront ré-imaginer l’éducation de sorte à ce qu’elle s’intègre dans toutes les phases de la vie.

Par Isabelle Chappuis
Directrice Exécutive
Future Skills LAB
UNIL