Caroline Le Forestier / L’art qui bruit

micropodcast numéro 8

Les Intonarumoris du futuriste Luigi Russolo, auteur du Manifeste « L’Art des bruits », 1913.

Un sac rempli de fécule de pomme de terre, une boîte (à pas) à côté de laquelle traînent plusieurs chaussures dépareillées , deux poireaux, un film d’emballage à bulles d’air, un vieux balai de paille posé dans un coin, des bandes magnétiques, des jouets pour enfants qui débordent de vieilles valises en cuir, des plaques en tôle, des tuyaux, un seau d’eau et une rame: voilà à peu près à quoi devrait ressembler l’atelier d’un Foley artist, nom donné aux bruiteurs et aux bruiteuses en hommage à Jack Foley, pionnier de l’enregistrement synchronisé de bruits en direct et « en une prise » sur des images projetées sur un écran.

Caroline Le Forestier est bruiteuse. Elle ajoute aux films le bruit des pneus qui crissent, la bise claquée entre deux portes, les pas dans la neige et le coup du flingue sur la nuque : tout ce que le perchman n’a pas pu ou voulu garder. Au cinéma, on préfère souvent la post-synchronisation aux sons pris sur le vif, toujours moins purs, moins malléables et trop souvent parasités par un bruit ambiant peu crédible. Les dialogues sont alors refaits par les actrices et les acteurs, le sound designer travaille les ambiances sonores non « naturelles » et l’artiste Foley recrée les bruits les plus pertinents pour les besoins du film.

Caroline Le Forestier sur scène pour Wild West Women

Dans Wild West Women, western théâtral joué à La Grange en février 2017 et mis en scène par Augustin Bécard, Caroline Le Forestier est littéralement au cœur du dispositif. L’audacieuse scénographie la place entre les deux comédiennes (Catherine Bussière et Jacqueline Corpataux), pile au milieu du plateau dans une sorte d’atelier aux étagères et aux valises remplies de bric et de broc à vocation bruitiste. Comme une magicienne qui accepterait de montrer ses tours, Le Forestier frotte, cliquette, grince et éclate des ballons à chaque coup de feu devant un public qui ne sait plus s’il doit s’attacher à ses bruits et ses gestes qui rythment les scènes ou au fil de l’histoire de ce western féministe. Le plaisir des spectateurs s’en trouve accru tant il est rare de voir une bruiteuse en action dont le métier n’est-il pas, justement, de savoir se faire oublier.

Voir Caroline Le Forestier bruiter la pièce en direct est une expérience passionnante. Usant de mouvements presque chorégraphiés, alternant les gestes préparatoires silencieux mais extrêmement précis et les impacts sonores au timing impeccable, marquant la présence des corps avec ses propres habits en totale communion avec les comédiennes, sculptant de riches paysages sonores tout en restant à l’affût du moindre changement de tempo de la cowgirl à cheval, notre bruiteuse a tout de la musicienne.

Dans L’Art des bruits (1913), Luigi Russolo, compositeur futuriste et l’un des précurseurs de la musique contemporaine, prophétisait l’avènement d’une musique nouvelle ayant pour grammaire le son-bruit joué par des orchestres mécaniques. Six catégories de bruits avaient sa faveur:

1. Grondements, éclat, bruits d’eau tombante, bruits de plongeon, mugissements
2. Sifflements, ronflements, renâclements
3. Murmures, marmonnements, bruissements, grommellements, grognements, glouglous
4. Stridences, craquements, bourdonnements, cliquetis, piétinements
5. Bruits de percussion sur métal, bois, peau, pierres, terre cuite, etc.
6. Voix d’hommes et d’animaux, cris, gémissements, hurlements, rires, râles, sanglots

Cent ans après le manifeste de Russolo, et si c’était le moment de considérer le bruitage comme un art musical à part entière ?

Dans ce podcast, Caroline Le Forestier nous parle du bruitage et de ses potentialités.

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