Valentina Ponzetto, professeure boursière en Section de français

Brillante chercheuse ayant passé par Turin, Genève et Paris, Valentina Ponzetto mène un projet sur les théâtres de sociétés en tant que Professeure boursière FNS au sein de la Section de français.

Comment décririez-vous votre domaine de recherche ?

Ma recherche porte sur le théâtre français, en particulier au XIXe siècle et sur le sujet du théâtre de société. Au niveau théorique, mon terrain se situe à la croisée de l’histoire littéraire, de l’histoire culturelle et de l’esthétique. Je suis particulièrement intéressée par la synergie d’approches complémentaires que suppose l’étude du théâtre. Qui dit théâtre dit en effet non seulement un vaste répertoire avec des codes génériques propres, mais aussi les mises en scène, les représentations, la réception, sans mentionner le contexte historique qui va de l’industrie du spectacle de l’époque, aux salles, ou encore aux costumes. Cette perspective interdisciplinaire est donc au cœur de mes travaux.

Pourquoi avoir choisi ce domaine ?

D’abord par passion. J’ai cultivé depuis très longtemps une passion pour la lecture et le spectacle et j’ai une expérience de plusieurs années de théâtre amateur. Le sujet de ma recherche me permet donc de combiner travail et plaisir. Par ailleurs, la période qui m’intéresse particulièrement (le XIXe siècle) et le sujet spécifique du théâtre de société offrent le défi passionnant d’un terrain presque vierge, objet d’un nombre très limité de recherches. Alors que de nombreuses études se sont penchées sur le XVIIIe siècle, je m’intéresse à l’histoire ultérieure de ce sujet et à son évolution sur la longue durée.

Quelles sont les étapes déterminantes de votre parcours ?

J’ai débuté avec une formation en lettres à l’Université de Turin. Je me suis intéressée au théâtre dès cette époque, avec un mémoire de licence sur la genèse de Lorenzaccio de Musset et son intertexte historique et littéraire. J’ai poursuivi avec des études postgrades en littérature et esthétique à l’Université de Genève, puis un doctorat en co-tutelle entre Turin et Paris IV, en littérature française et comparée. Mon travail portait sur Musset et les écrivains libertins du XVIIIe siècle, dont j’ai étudié l’héritage dans toute l’œuvre de Musset, narrative, théâtrale et poétique. Depuis lors, la thèse est devenue un livre, Musset et la nostalgie libertine (Droz 2007). Mon parcours s’est poursuivi avec un postdoc au Collège de France, en littérature comparée, rattachéà la chaire de littérature moderne de l’Europe néo-latine. Ce travail portait sur la réception de la figure et de l’œuvre de Carlo Gozzi auprès des hommes de lettres et journalistes français des années 1830, en particulier dans la Revue des deux mondes. J’ai enchaîné avec un projet Ambizione à l’Université de Genève entre 2011 et 2014, sur le genre du « proverbe dramatique », de petites pièces qui peuvent se résumer en un proverbe, comme « On ne badine pas avec l’amour » de Musset ou « Quitte pour la peur » d’Alfred de Vigny.

En quoi consiste le projet soutenu par le Fonds National Suisse ?

Le projet que je supervise depuis septembre 2016, comme professeure boursière à l’Unil, porte sur le théâtre de société entre les Lumières et le Second Empire (1700 à 1871). Il s’agit d’étudier le théâtre de société comme un objet complexe, abordé dans ses nombreuses dimensions. Une première partie du projet porte sur l’étude de corpus, notamment Voltaire, Germaine de Staël – dont des pièces ont été montées chez elle à Coppet, mais aussi à Genève ou à l’étranger, à Vienne, en Suède et en Angleterre – et George Sand – qui a fait construire dans son château de Nohant un théâtre de société que l’on peut encore visiter aujourd’hui. Aux œuvres des grands auteurs s’ajoutent des anthologies, des répertoires manuscrits, de petits recueils de théâtre de salon, ainsi que des manuels conseillant des pièces à jouer aux comédiens de société. Une deuxième partie du projet concerne l’étude de la scène, en explorant non seulement les lieux qui accueillent les spectacles mais aussi ce qu’on appelle aujourd’hui la mise en scène dans ces cadres généralement non spécifiquement conçus pour le théâtre. Enfin, le projet développe un volet socio-critique, en examinant de quelle manière ces théâtres de société interagissent avec la société environnante : que disent-ils du groupe, parviennent-ils à réunir une communauté autour d’idéaux communs, quelle place occupent-ils dans la société plus large, etc. ?

Avez-vous déjà obtenu des résultats par rapport à la recherche menée à l’UNIL ?

Oui tout à fait. Des résultats ont déjà fait l’objet de plusieurs communications, présentées lors de colloques et journées d’études tiers et surtout de trois colloques que j’ai organisés : l’un en 2017 sur la scène des théâtres de société (qui a donné lieu à un volume en cours de publication chez les Presses Universitaires de Rennes), un second en 2017 et 2018 (deux rencontres) autour du genre et de l’esthétique des théâtres de société (organisé avec des collègues de Rouen), et un troisième en 2018 sur les interactions entre les théâtres de société et la société. Par ailleurs, le projet comprend un site internet et une base de données, encore provisoire, mais déjà consultable, qui permet à d’autres chercheurs tout comme au grand public de disposer d’une vision d’ensemble des représentations de théâtre de société au XIXe siècle.

Pourquoi avoir opté pour la section de français au sein de la Faculté des lettres ?

C’est un terrain particulièrement favorable pour ce projet : plus grand département de français de Suisse romande, la section réunit plusieurs collègues travaillant sur des sujets connexes. L’institut Benjamin Constant est d’ailleurs impliqué pour la partie de la recherche portant sur Germaine de Staël. Mentionnons également l’inauguration récente du Centre d’études théâtrales, avec une visée interdisciplinaire qui est également celle de mon projet. J’offre de plus un enseignement dans le cadre du MA en dramaturgie et histoire du théâtre qui existe depuis 2013, et un autre dans le cadre du BA en littérature française. De manière plus spécifique, une thèse vient d’être soutenue sur l’histoire des théâtres de société dans le pays de Vaud, par la Dr. Béatrice Lovis et je collabore avec elle pour l’organisation d’événements. Enfin, l’exemple du projet Lumières.Lausanne a été décisif pour l’élaboration de la base de données de mon projet. Au-delà du cadre lausannois, je collabore avec des collègues en Italie, en France (notamment le Centre d’Études et de Recherche Éditer/Interpréter (CEREdI) à l’Université Rouen) et en Suisse (notamment avec l’Université de Berne et Corinne Fournier Kiss, une spécialiste de George Sand).

Quelles difficultés avez-vous rencontrées sur votre parcours ?

L’un des problèmes principaux est le caractère précaire de la position des boursiers FNS : il s’agit toujours de penser au projet suivant, à un nouveau sujet – une activité qui peut aisément empiéter sur le temps de recherche. De même, l’investissement consistant à se présenter à des concours internationaux est important et prend des ressources que l’on souhaiterait consacrer à la recherche.

Quels conseils donneriez-vous à un chercheur débutant sa carrière ?

Je pense qu’il est important de trouver un équilibre entre l’inscription dans une discipline et l’interdisciplinarité. Il faut se distinguer par des compétences originales tout en demeurant bien visible dans son domaine – une boutade dit que l’on devrait arriver à se faire reconnaître en l’espace de deux étages d’ascenseur ! Par ailleurs, l’expérience de la mobilité est très importante, sur le plan de la formation de chercheur tout comme pour répondre aux exigences formelles du FNS (pour Ambizione ou Eccellenza, par exemple), mais celle-ci doit s’équilibrer avec un lien fort au sein d’un milieu académique. Enfin, pour les sciences humaines, l’aspect « humanités numériques » me paraît toujours plus important, même si cette dimension doit apparaître comme organique par rapport à un projet de recherche, et non simplement ajoutée de manière artificielle.

Quels sont vos projets à plus long terme ?

Je souhaite avant tout continuer à faire de la recherche, si possible en Suisse. Au niveau thématique, je serais intéressée à poursuivre mes travaux dans deux directions : d’abord sur les interactions entre le théâtre et la société : quels sont les effets escomptés sur le public ? Y a-t-il des craintes voire de la haine par rapport au théâtre ? Quelles émotions cherche-t-on à susciter, quelle éducation souhaite-t-on transmettre par ce biais ? Par ailleurs, je souhaite explorer de manière plus approfondie le rôle des femmes dans l’industrie du spectacle, comme dramaturges ou directrices de salle, responsables de la programmation, ou auteures de critiques théâtrales – mais non actrices. J’organise d’ailleurs avec deux collègues une journée d’études en automne 2019 à Versailles, intitulée « Toutes sauf les actrices ! ».

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