{"id":943,"date":"2022-09-08T14:35:03","date_gmt":"2022-09-08T12:35:03","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/?p=943"},"modified":"2025-01-07T16:50:03","modified_gmt":"2025-01-07T15:50:03","slug":"moliere-dom-juan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/moliere-dom-juan\/","title":{"rendered":"MOLI\u00c8RE <em>&#8211; DOM JUAN<\/em>"},"content":{"rendered":"\n<p>La critique pense d\u2019ordinaire que le th\u00e9\u00e2tre ne permet pas d\u2019effet de focalisation ou de point de vue, ces deux notions \u00e9tant d\u2019ailleurs confondues par le biais de l&rsquo;h\u00e9ritage genettien, et que le genre s\u2019en tient \u00e0 une stricte \u00ab&nbsp;focalisation externe&nbsp;\u00bb. Pourtant, comme le montre R. Bionda (2021: 499 <em>sqq<\/em>.), il existe de nombreux effets de point de vue et de focalisation au th\u00e9\u00e2tre, et leur \u00e9tude est \u00e9minemment valable, pour peu qu\u2019on pr\u00eate attention \u00e0 leur nature variable et \u00e9volutive.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-file\">&lt;object class=&quot;wp-block-file__embed&quot; data=&quot;https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuan-V.1.pdf&quot; type=&quot;application\/pdf&quot; style=&quot;width:100%;height:600px&quot; aria-label=&quot;Moli\u00e8re, &lt;em&gt;Dom Juan<\/em><\/object><a id=\"wp-block-file--media-45f238bd-2590-4a0e-9214-9b4eb68fae49\">Moli\u00e8re, <em>Dom Juan<\/em><\/a><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuan-V.1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-45f238bd-2590-4a0e-9214-9b4eb68fae49\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p>Le passage pr\u00e9sent\u00e9 ici est tir\u00e9 du <em>Dom Juan<\/em> de Moli\u00e8re, acte V, sc\u00e8ne 1. (GF, Flammarion, 1998). Rappelons que, dans ce dernier acte, l\u2019\u00e9tau du destin se resserre sur l\u2019imp\u00e9nitent libertin, qui vient d\u2019\u00eatre successivement visit\u00e9 par son p\u00e8re, son ancienne amante et une myst\u00e9rieuse statue mouvante. Tous le pressent de changer sa conduite impie, faute de quoi la damnation lui sera in\u00e9vitable. Revoyant son p\u00e8re (A. V, sc. 1), Dom Juan d\u00e9clare avoir compris la le\u00e7on et annonce sa repentance. Il lui ment toutefois, r\u00e9v\u00e9lant ensuite \u00e0 Sganarelle (sc. 2) son intention de vivre en hypocrite. Mais le mensonge ne se r\u00e9v\u00e8le pas \u00e0 tous au m\u00eame moment ou de la m\u00eame mani\u00e8re&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Un point de vue mouvant<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image is-resized\">\n<figure class=\"alignleft size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-1024x576.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-944\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-1024x576.jpeg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-300x169.jpeg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-768x432.jpeg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-1536x864.jpeg 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-540x304.jpeg 540w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli-1080x608.jpeg 1080w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanPiccoli.jpeg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">P. Brasseur en Sganarelle et M. Piccoli en Dom Juan dans l&rsquo;adaptation t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e de M. Bluwal (1965)<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Le mensonge de Dom Juan \u00e0 son p\u00e8re concerne \u00e0 la fois des questions de focalisation et de point de vue. En effet, le mensonge porte \u00e0 la fois sur un d\u00e9faut de quantit\u00e9 d\u2019information (Dom Louis ne comprend <em>qu&rsquo;une partie <\/em>de la v\u00e9rit\u00e9, expos\u00e9e pleinement \u00e0 Sganarelle par la suite) et d\u2019un d\u00e9faut de qualit\u00e9 (Dom Louis comprend <em>l\u2019inverse<\/em> de la v\u00e9rit\u00e9). Le p\u00e8re de Dom Juan est abus\u00e9 en plus d\u2019\u00eatre \u00e9cart\u00e9. Ainsi l\u2019on peut d\u00e9fendre que la sc\u00e8ne, comme la majeure partie de la pi\u00e8ce, est <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/ressources-theoriques\/perspective-narrative\/foyer-narratif\/\">focalis\u00e9e<\/a> non pas de mani\u00e8re \u00ab\u00a0externe\u00a0\u00bb, mais de mani\u00e8re variable et principalement sur le personnage de Dom Juan, \u00e0 qui revient la lourde t\u00e2che de justifier une vision du monde plus complexe qu&rsquo;on ne pourrait le croire, et \u00e0 qui une grande quantit\u00e9 de texte est laiss\u00e9e pour que le\u00b7la lecteur\u00b7trice comprenne, sinon adopte, cette vision. De plus, la sc\u00e8ne comporte une concurrence de <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/ressources-theoriques\/perspective-narrative\/point-de-vue\/\">points de vue<\/a>, dans la mesure o\u00f9 la distribution qualitative de la v\u00e9rit\u00e9 est in\u00e9gale entre Dom Juan, pour qui l\u2019attitude d\u00e9vote doit \u00eatre totale mais uniquement de fa\u00e7ade, et Dom Louis, pour qui l\u2019id\u00e9e m\u00eame de d\u00e9votion ne peut s\u2019accommoder d\u2019une divergence entre \u00eatre et para\u00eetre. Cette concurrence est au fondement de toute l\u2019entreprise de <em>Dom Juan<\/em>, qui doit une grande partie de son int\u00e9r\u00eat au fait que son h\u00e9ros d\u00e9fend extr\u00eamement bien (voir le d\u00e9but de la sc\u00e8ne 2 et le contraste de son discours avec la fameuse tirade lamentable de Sganarelle) un point de vue qui, par ailleurs, est moralement inacceptable. Comment faire la part des choses?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Fonctions de la didascalie<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image is-resized\">\n<figure class=\"alignright size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"669\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-1024x669.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-945\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-1024x669.png 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-300x196.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-768x501.png 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-1536x1003.png 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-540x353.png 540w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37-1080x705.png 1080w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/Capture-de\u0301cran-2022-09-08-a\u0300-14.21.37.png 1838w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Christian Hecq et Daniel Mesguich dans la mise en sc\u00e8ne de ce dernier, en 2002. Photo \u00a9 Vincent Pontet.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>On touche, gr\u00e2ce \u00e0 cette question, \u00e0 l\u2019une des sp\u00e9cificit\u00e9s du texte th\u00e9\u00e2tral par rapport au roman\u00a0: l\u2019absence d\u2019une instance de v\u00e9rification sur les fondements objectifs du r\u00e9cit, l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un narrateur <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/subjectivite-de-la-narration\/\">omniscient<\/a>. Et ceci, quoiqu\u2019on ait parfois envie de consid\u00e9rer les didascalies comme les \u00e9manations d\u2019une pr\u00e9sence auctoriale, ou s\u2019apparentant \u00e0 un narrateur (une tentation fr\u00e9quente chez Beckett par exemple, dont les didascalies occupent une place importante du texte th\u00e9\u00e2tral).<\/p>\n\n\n\n<p>Quoiqu&rsquo;il n&rsquo;y ait pas de narrateur ici, on trouve l&rsquo;expression d&rsquo;un point de vue sp\u00e9cifique dans la didascalie du d\u00e9but de l\u2019acte V&nbsp;: \u00ab&nbsp;faisant l\u2019hypocrite&nbsp;\u00bb, qui ne peut \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 aucun personnage, pas m\u00eame \u00e0 Dom Juan: en effet, si c&rsquo;est bien lui qui \u00ab\u00a0fait l&rsquo;hypocrite\u00a0\u00bb, ce n&rsquo;est pas lui qui dit qu&rsquo;il le fait &#8211; il est d&rsquo;ailleurs bien oblig\u00e9 de ne pas le dire pour que son plan fonctionne. Mais alors qui endosse cette responsabilit\u00e9? D\u2019embl\u00e9e, on constate qu\u2019elle oriente le contenu de la tirade qu\u2019elle introduit; elle en d\u00e9truit l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, ce qui peut \u00eatre vu comme un appauvrissement des effets de son discours. Contrairement au public de la pi\u00e8ce jou\u00e9e, et contrairement bien s\u00fbr au personnage de Dom Louis, nous, lecteurs\u00b7trices, savons avant qu\u2019il ne parle que Dom Juan va mentir \u00e0 son p\u00e8re, et sommes d\u00e8s lors soumis\u00b7es \u00e0 une lecture inform\u00e9e par la suite du texte, o\u00f9 se v\u00e9rifiera cette hypocrisie volontaire. Cette didascalie est donc destin\u00e9e \u00e0 informer avant tout la lecture, plut\u00f4t que la repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Aspect historique<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette didascalie peut \u00eatre comprise comme le r\u00e9sultat d\u2019un point de vue <em>externe<\/em> particulier, non pas narratorial, ni m\u00eame auctorial, mais \u00e9ditorial. Et ce point de vue \u00e9ditorial est m\u00eame double, selon qu\u2019on envisage le travail des \u00e9diteurs du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ou d\u2019aujourd\u2019hui. Dans les deux cas, la pr\u00e9sence de cette didascalie est sujette \u00e0 caution. Bien que l\u2019histoire de la production et des \u00e9ditions de <em>Dom Juan<\/em> soit trop complexe pour faire ici l\u2019objet d\u2019une explicitation compl\u00e8te (on renverra, \u00e0 ce propos, \u00e0 l\u2019\u00e9dition Pl\u00e9iade de G. Forestier et C. Bourqui), il faut sacrifier quelques lignes \u00e0 la description de la situation historique.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"462\" height=\"315\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanJouvet-1.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-947\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanJouvet-1.jpeg 462w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanJouvet-1-300x205.jpeg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 462px) 100vw, 462px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Louis Jouvet dans le r\u00f4le-titre et Andr\u00e9e Cl\u00e9ment en Elvire, en 1947. \u00c9tonnamment, aucun dindon n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 pour produire ce costume.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Le texte, publi\u00e9 seulement une dizaine d\u2019ann\u00e9es apr\u00e8s la mort de Moli\u00e8re et une vingtaine apr\u00e8s la premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne, a connu deux \u00e9ditions en 1682 et 83, la seconde plus fournie que la premi\u00e8re. Cette seconde \u00e9dition, imprim\u00e9e \u00e0 Amsterdam, c\u2019est-\u00e0-dire moins sujette \u00e0 la censure, comprend des \u00e9l\u00e9ments suppl\u00e9mentaires qui vont dans le sens d\u2019un affranchissement, d&rsquo;une lib\u00e9ration de l&rsquo;expression. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on trouve la c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9plique \u00ab&nbsp;Mes gages&nbsp;!&nbsp;\u00bb de Sganarelle, cl\u00f4turant la pi\u00e8ce, source d&rsquo;irritation pour le parti d\u00e9vot parce qu\u2019elle tirait la mort de Dom Juan vers le comique. Mais cette seconde \u00e9dition comporte \u00e9galement l&rsquo;ajout de la fameuse didascalie \u00ab&nbsp;faisant l\u2019hypocrite&nbsp;\u00bb. On ne peut imputer cet ajout \u00e0 une lib\u00e9ration du propos de la pi\u00e8ce&nbsp;; au contraire, il s\u2019agit l\u00e0 vraisemblablement d\u2019une pr\u00e9caution pr\u00e9alable, accompagnant une tirade qui e\u00fbt pass\u00e9 pour dangereuse en l&rsquo;absence de cadrage. Rappelons que la pi\u00e8ce fut produite et pr\u00e9sent\u00e9e en 1665, en pleine p\u00e9riode de querelle autour du <em>Tartuffe<\/em>. La violence qui se d\u00e9cha\u00eenait alors autour de Moli\u00e8re et de sa troupe devait conduire les com\u00e9dien\u00b7ne\u00b7s \u00e0 la circonspection, et leur directeur \u00e0 r\u00e9\u00e9crire le <em>Tartuffe<\/em>, de mani\u00e8re \u00e0 rendre son personnage-titre tr\u00e8s explicitement malfaisant, d\u00e8s le d\u00e9part. Il s&rsquo;agissait de tuer dans l&rsquo;oeuf toute ambigu\u00eft\u00e9 qui puisse donner prise \u00e0 la censure d\u00e9vote. Dans le cadre d&rsquo;une pi\u00e8ce portant sur la m\u00eame th\u00e9matique centrale qu&rsquo;est l&rsquo;hypocrisie, la m\u00eame pr\u00e9caution pr\u00e9side sans doute \u00e0 la tirade de Dom Juan \u00e0 Dom Louis&nbsp;: le public (des lecteur\u00b7rice\u00b7s) doit savoir d\u2019avance quoi penser du personnage, ne pas \u00eatre pris dans l\u2019\u00e9quivoque de son discours. Alors que l&rsquo;\u00e9dition de 82, d\u00e9pourvue de cette didascalie, jouait sur la possibilit\u00e9 que ce public soit \u00e9galement mystifi\u00e9 durant cette sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">R\u00f4le narratif de la figure \u00e9ditoriale<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat de ces r\u00e9flexions peut sembler secondaire, relatif \u00e0 des d\u00e9tails du texte et de l\u2019histoire de ce texte. En fait, elles renvoient \u00e0 un enjeu tr\u00e8s important, d\u00e9termin\u00e9 par le questionnement narratologique sur le texte. \u00c0 penser celui-ci selon l\u2019angle de l\u2019attribution du point de vue, on constate en effet que celui-ci ne renvoie ni \u00e0 un personnage, ni \u00e0 un narrateur, ni \u00e0 un auteur dans l\u2019acception canonique du terme, mais \u00e0 une figure \u00e9ditoriale. Et que cette figure elle-m\u00eame, en plus du flou historique qui la caract\u00e9rise, est multiple, fuyante et contradictoire. Sa multiplicit\u00e9 se confirme d\u2019ailleurs lorsqu\u2019on observe son devenir contemporain. En effet, lorsqu\u2019on consulte les \u00e9ditions courantes de <em>Dom Juan<\/em>, ordinairement choisies pour la classe (en plus de l\u2019excellente \u00e9dition GF produite ici, on peut citer Classiques Pocket, Folio classique, Livre de poche, Librio), on constate que les choix \u00e9ditoriaux qui pr\u00e9sident \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement du texte sont toujours similaires&nbsp;: c\u2019est une version de 1682 augment\u00e9e des apports de 1683 qui circule aujourd\u2019hui. Certaines de ces \u00e9ditions d\u00e9signent par des crochets carr\u00e9s ces augmentations, certaines non \u2013 mais aucune ne fait figurer la didascalie \u00ab&nbsp;faisant l\u2019hypocrite&nbsp;\u00bb entre crochets, bien qu\u2019elle ne soit jamais omise. Elle est aujourd\u2019hui liss\u00e9e dans la forme du texte, tout autant qu\u2019elle en lisse le contenu&nbsp;: la tirade qu\u2019elle pr\u00e9c\u00e8de est univoque dans son caract\u00e8re de mensonge \u00e0 Dom Louis.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre que la pr\u00e9sence de la didascalie rel\u00e8ve, \u00e0 toute \u00e9poque, d\u2019une d\u00e9cision \u00e9ditoriale, cette d\u00e9cision ne se justifie pas de la m\u00eame mani\u00e8re aujourd\u2019hui, o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9sambig\u00fciser la position de Dom Juan n\u2019ob\u00e9it plus aux imp\u00e9ratifs politiques qui pr\u00e9valaient au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Il est permis de se poser la question de la pertinence de cette didascalie aujourd\u2019hui\u00a0: est-il n\u00e9cessaire de fournir aux lecteur\u00b7trice\u00b7s un degr\u00e9 de savoir maximal quant aux intentions du h\u00e9ros\u00a0? n\u2019y aurait-il pas un b\u00e9n\u00e9fice, mi-comique, mi-s\u00e9rieux, \u00e0 \u00eatre mis\u00b7es dans la situation de mystification subie par Dom Louis et Sganarelle, situation de <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/intrigue-et-tension-narrative\/\">suspense<\/a> qui semble plus conforme \u00e0 celle du public th\u00e9\u00e2tral\u00a0? Et ainsi g\u00e9n\u00e9rer une incertitude de lecture qui nous e\u00fbt, peut-\u00eatre de fa\u00e7on bienvenue, rapproch\u00e9\u00b7es de la condition de \u00ab\u00a0ben\u00eat\u00a0\u00bb impos\u00e9e \u00e0 Sganarelle \u00e0 la sc\u00e8ne suivante\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Un habitus de lecture h\u00e9rit\u00e9 du roman?<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image is-resized\">\n<figure class=\"alignright size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"699\" height=\"640\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanWorkman.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-948\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanWorkman.jpeg 699w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanWorkman-300x275.jpeg 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/09\/DomJuanWorkman-540x494.jpeg 540w\" sizes=\"auto, (max-width: 699px) 100vw, 699px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Amelia Workman en Dom Juan, mise en sc\u00e8ne par Ashley Tata, 2022.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Bien qu\u2019il soit anachronique de d\u00e9signer l\u2019origine du point de vue de cette didascalie comme tributaire d\u2019un \u00ab&nbsp;narrateur&nbsp;\u00bb, un effet r\u00e9siduel de cette modalit\u00e9 narrative moderne semble \u00e0 l\u2019\u0153uvre ici. On pourrait interpr\u00e9ter le maintien de cette didascalie dans les \u00e9ditions contemporaines comme le t\u00e9moignage d\u2019un habitus de lecture sous-jacent, h\u00e9rit\u00e9 du roman, et d\u2019un univers culturel marqu\u00e9 par la pr\u00e9sence dans les r\u00e9cits d\u2019une narration surplombante.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toute interpr\u00e9tation, celle-ci est discutable. Il est en revanche incontestable qu\u2019une \u00e9tude de cette sc\u00e8ne dans une perspective narratologique invite \u00e0 repenser les cat\u00e9gories ordinaires de responsabilit\u00e9 qui pr\u00e9sident \u00e0 l\u2019analyse de texte. Une telle pluralit\u00e9, ou hybridit\u00e9, de ces cat\u00e9gories est d\u2019ailleurs susceptible d\u2019\u00eatre refl\u00e9t\u00e9e par les (ou d\u2019\u00eatre le reflet des) nombreux contextes possibles de r\u00e9ception d\u2019un texte th\u00e9\u00e2tral \u2013 lecture, repr\u00e9sentation sc\u00e9nique, captation audiovisuelle, adaptation filmique etc.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Pour aller plus loin<\/h2>\n\n\n\n<p>Bionda, Romain (2021), <em>Mani\u00e8res de lire les textes dramatiques. M\u00e9tacritique, historiographie, th\u00e9orie (XIX<sup>e<\/sup> &#8211; XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cles)<\/em>, th\u00e8se de doctorat, UNIL, <a href=\"https:\/\/my.unil.ch\/secure\/resource\/serval:BIB_210F0B27100F.P001\/REF\">en ligne<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Moli\u00e8re (2010), <em>Oeuvres compl\u00e8tes II<\/em>, G. Forestier et C. Bourqui (<em>\u00e9ds<\/em>.), Paris, Gallimard \u00ab\u00a0Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ubersfeld, Anne (1996), <em>Lire le th\u00e9\u00e2tre I, II<\/em> et <em>III<\/em>, Paris, Belin \u00ab\u00a0Sup Lettres\u00a0\u00bb. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La critique pense d\u2019ordinaire que le th\u00e9\u00e2tre ne permet pas d\u2019effet de focalisation ou de point de vue, ces deux notions \u00e9tant d\u2019ailleurs confondues par le biais de&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1002371,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"template-full-width.php","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[8],"tags":[9,24,21,22,18],"class_list":{"0":"post-943","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-fiches-pratiques","8":"tag-focalisation","9":"tag-focalisation-variable","10":"tag-omniscience","11":"tag-point-de-vue-externe","12":"tag-suspense"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/943","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002371"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=943"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/943\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1797,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/943\/revisions\/1797"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=943"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=943"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=943"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}