{"id":896,"date":"2022-08-29T17:31:46","date_gmt":"2022-08-29T15:31:46","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/?p=896"},"modified":"2025-01-07T14:56:59","modified_gmt":"2025-01-07T13:56:59","slug":"m-ndiaye-revelation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/m-ndiaye-revelation\/","title":{"rendered":"M. NDiaye &#8211; R\u00e9v\u00e9lation"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans cette nouvelle publi\u00e9e en 2004 par Marie NDiaye, une femme et son grand fils, d\u2019\u00e2ges ind\u00e9termin\u00e9s, marchent dans une campagne d\u00e9tremp\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 un arr\u00eat de bus, afin de se rendre \u00e0 Rouen. Les circonstances de ce voyage sont tout d\u2019abord inconnues. Puis on apprend, d\u2019une part, que c\u2019est l&rsquo;interruption d\u2019un \u00e9ternel climat pluvieux qui a permis de l\u2019entreprendre, d\u2019autre part que la m\u00e8re a l\u2019intention de revenir seule. Deux circonstances (le climat \u00e9trange, la d\u00e9cision d\u2019\u00e9garer un enfant) qui infl\u00e9chissent le genre du r\u00e9cit en direction du conte \u2013 on y reviendra.<\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/08\/NDiaye-Revelation.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"PDF embarqu\u00e9\"><\/object><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/08\/NDiaye-Revelation.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download>T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Un travail sur le point de vue<\/h2>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit commence de mani\u00e8re <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/subjectivite-de-la-narration\/\">omnisciente<\/a>, \u00e0 la 3<sup>e<\/sup> personne\u00a0; une omniscience qui ne sert pas \u00e0 naviguer dans les diverses consciences des protagonistes, mais plut\u00f4t \u00e0 cr\u00e9er un climat d\u2019objectivit\u00e9 quant aux informations fondamentales dont doit disposer le lecteur sur la situation initiale. Puis, rapidement, le <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/ressources-theoriques\/perspective-narrative\/point-de-vue\/\">point de vue<\/a> s\u2019attache au personnage de la m\u00e8re \u2013 alors qu\u2019il restera externe de bout en bout, s\u2019agissant du fils. Les verbes d\u2019expression des pages 167-168 en t\u00e9moignent\u00a0: pour le fils, ces verbes se maintiennent au seul niveau du discours (\u00abdisait parfois\u00bb, \u00abreprenait\u00bb, \u00abr\u00e9p\u00e9tait\u00bb) ou du langage corporel (\u00abhochait la t\u00eate\u00bb, \u00abapprouvait gravement\u00bb), tandis que la m\u00e8re b\u00e9n\u00e9ficie de verbes d\u2019expression (\u00abelle lui r\u00e9pondait doucement\u00bb) comme de r\u00e9flexion (\u00abs\u2019\u00e9tonnait\u00bb, \u00absongeait-elle parfois\u00bb, etc.).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir du bas de la page 168 que le point de vue devient clairement interne \u00e0 la m\u00e8re. Il s\u2019agit bien l\u00e0 d\u2019un rapport qualitatif \u00e0 l\u2019information, fond\u00e9 sur un sentiment irr\u00e9pressible de la m\u00e8re par rapport au fils, et qui ouvre la s\u00e9quence: \u00abIl est insupportable\u00bb. Ce sentiment va ensuite se pr\u00e9ciser: \u00abb\u00eate\u00bb, \u00abpas m\u00e9chant\u00bb, probablement illettr\u00e9. Il y aurait bien, en outre, un rapport quantitatif par lequel la m\u00e8re appara\u00eet comme un foyer narratif, puisque la m\u00e8re sait quelque chose que le fils semble ignorer: elle rentrera seule de Rouen. \u00c0 ce stade, on peut inf\u00e9rer du texte que la m\u00e8re compte laisser son fils dans une institution sp\u00e9cialis\u00e9e. Mais cette <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/ressources-theoriques\/perspective-narrative\/foyer-narratif\/\">focalisation<\/a> est fallacieuse, comme on s\u2019en rendra compte \u00e0 la fin de la nouvelle, car le fils conna\u00eet les plans de sa m\u00e8re. Un autre foyer narratif existe, virtuel pourrait-on dire, \u00e0 l\u2019insu de la m\u00e8re, sans que l\u2019on puisse d\u00e9terminer s\u2019il s\u2019ancre ou non dans le personnage du fils, mais qui semble unanimement partag\u00e9 par les occupant\u00b7e\u00b7s du bus, et qui porte sur la \u00abr\u00e9v\u00e9lation\u00bb du titre. Le terme de foyer est d\u00e8s lors peu pertinent, et sans doute ces informations inaccessibles sont-elles \u00e0 rattacher \u00e0 ce que Shen (2019) nomme \u00ab<a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/progression-cachee-covert-progression\/\">progression cach\u00e9e<\/a>\u00bb. On notera l\u2019ironie par laquelle la m\u00e8re, p. 169, met en doute la comp\u00e9tence de lecture de son fils, alors que ce sera elle, quelques instants apr\u00e8s, qui ne pourra plus d\u00e9chiffrer la situation. Nous-m\u00eames en sommes exclu\u00b7e\u00b7s, puisque la narration ne quittera plus le point de vue maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 le trait le plus saillant de la nouvelle: parce que nous n&rsquo;avons acc\u00e8s qu&rsquo;au point de vue de la m\u00e8re, et en vertu du principe selon lequel vivre avec quelqu&rsquo;un peut nous emp\u00eacher de prendre du recul sur l&rsquo;identit\u00e9 profonde de cette personne, la r\u00e9v\u00e9lation ne nous est pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Nous la constatons sur les occupant\u00b7e\u00b7s du bus, litt\u00e9ralement par le reflet (p. 173) de cette r\u00e9v\u00e9lation sur leurs visages, mais nous ne la comprenons pas.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Compr\u00e9hension et interp\u00e9tation<\/h2>\n\n\n\n<p>Il peut \u00eatre int\u00e9ressant d\u2019envisager la nouvelle dans la perspective d\u2019un d\u00e9couplage entre <em>compr\u00e9hension<\/em> et <em>interpr\u00e9tation<\/em> (Vandendorpe, 1992). \u00c0 condition, bien s\u00fbr, de faire la part des choses entre la compr\u00e9hension du texte lui-m\u00eame (son lexique, sa syntaxe etc.) et celle de la situation di\u00e9g\u00e9tique telle qu\u2019elle est th\u00e9matis\u00e9e dans le texte, o\u00f9 quelque chose qui \u00e9chappe \u00e0 la m\u00e8re, et donc aux lecteur\u00b7trice\u00b7s, semble compris de tous les autres personnages. Mais c\u2019est l\u00e0 qu\u2019un d\u00e9couplage devient possible, car si nous sommes exclu\u00b7e\u00b7s de cette compr\u00e9hension inscrite dans la di\u00e9g\u00e8se, nous n\u2019en sommes pas moins susceptibles de nous ouvrir \u00e0 une interpr\u00e9tation de la situation; en particulier s\u2019agissant d\u2019une lecture religieuse, biblique ou mystique, de la nouvelle, type de lecture traditionnellement associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exercice de l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut toutefois nuancer cette analyse, car on ne peut pas affirmer avec certitude que quiconque, parmi les personnages du texte, ait \u00abcompris\u00bb, au sens intellectuel, ce qui s\u2019y passait. Un indice \u00e0 faire valoir, pour lancer une r\u00e9flexion sur la nature m\u00eame de la compr\u00e9hension, est \u00e0 observer dans le d\u00e9but du texte, et dans la fa\u00e7on tr\u00e8s idiomatique dont le fils semble \u00abcomprendre\u00bb le monde qui l\u2019entoure. Cette fa\u00e7on est en effet fortement it\u00e9rative; elle revient sans cesse sur le pr\u00e9sent de l\u2019exp\u00e9rience, ce qui a le don d\u2019\u00e9nerver sa m\u00e8re, mais nous renseigne quant \u00e0 son mode singulier de compr\u00e9hension du monde, qui en revient toujours au m\u00eame constat, au m\u00eame \u00e9tonnement: \u00abplus de diff\u00e9rence entre le chemin et les champs\u00bb (p. 168). Ce mode de compr\u00e9hension, qui pr\u00e9f\u00e8re voir l&rsquo;uniformit\u00e9 diluvienne, sauvage de la terre d\u00e9tremp\u00e9e plut\u00f4t que le chemin, signe de culture et ligne menant \u00e0 la civilisation, s&rsquo;oppose \u00e0 la progression lin\u00e9aire ordinaire, qui est celle de la m\u00e8re. Mais une ligne \u00e0 laquelle nous aussi, puisque nous ne sommes que des lecteurs\u00b7trices de cette histoire, sommes soumis\u00b7es\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">La question g\u00e9n\u00e9rique<\/h2>\n\n\n\n<p>Un autre type d\u2019approche, rendue possible par l\u2019\u00e9tude narratologique de la nouvelle, serait celui du genre litt\u00e9raire exploit\u00e9 par NDiaye: le conte merveilleux. L\u2019int\u00e9r\u00eat de cette approche r\u00e9side dans le fait que le genre du conte, dont on sait depuis Propp \u00e0 quel point sa narration est codifi\u00e9e, programme fortement la lecture. Cette programmation est rendue possible par le choix canonique d\u2019une narration omnisciente, d&rsquo;ordinaire inscrite entre les formules bien connues \u00abIl \u00e9tait une fois\u00bb et \u00abIls v\u00e9curent heureux, etc.\u00bb. Le conte emprunte \u00e0 la situation oralis\u00e9e qui est celle de ses premi\u00e8res manifestations, celle du r\u00e9cit de l\u2019adulte \u00e0 l\u2019enfant. Une telle situation narrative est indissociable d\u2019une certaine image parentale de ma\u00eetrise&nbsp;: le\u00b7la conteur\u00b7euse est ma\u00eetre\u00b7sse du r\u00e9cit, qui en principe ne laisse pas de ligne narrative incompl\u00e8te. Dans la nouvelle de NDiaye, cette image parentale de ma\u00eetrise est clairement inscrite dans la di\u00e9g\u00e8se, entre une m\u00e8re qui croit savoir ce qu\u2019il y a de mieux \u00e0 faire et un fils qu\u2019elle infantilise ind\u00fbment.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans \u00abR\u00e9v\u00e9lation\u00bb, le genre du conte garde son importance du d\u00e9but \u00e0 la fin: c\u2019est lui qui permet l\u2019inscription interpr\u00e9tative de son titre. Mais cette inscription est double; il y a deux r\u00e9v\u00e9lations, l\u2019une fond\u00e9e sur le foyer narratif de la m\u00e8re, l\u2019autre sur la \u00abprogression cach\u00e9e\u00bb de l\u2019intrigue. La premi\u00e8re est pauvre: c\u2019est le \u00abJe sais\u00bb du fils, p. 174, qui retourne la situation de ma\u00eetrise mais ne r\u00e9v\u00e8le rien d&rsquo;autre. La seconde est riche de possibles, puisqu\u2019on ne sait pas ce qui est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u2013 tout au plus sait-on qu\u2019une r\u00e9v\u00e9lation a lieu, laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de qui voudra bien admettre l\u2019absence de savoir comme sa condition. On comprend que le conte, ici, n\u2019est plus un conte pour enfants, car s\u2019il semble construire canoniquement les tenants d\u2019une ma\u00eetirise, ses aboutissants ne suivent pas cette promesse. Une litt\u00e9rature associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;enfance, ici destin\u00e9e aux adultes, mais propos\u00e9e \u00e0 des lecteurs adolescents: une situation qui nous semble toujours tr\u00e8s int\u00e9ressante, p\u00e9dagogiquement. Et qui sert peut-\u00eatre ici \u00e0 montrer \u00e0 ce public que l\u2019adulte n\u2019en d\u00e9tient plus, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pouvait croire, la ma\u00eetrise de l\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">Pour aller plus loin<\/h2>\n\n\n<p>Jennyfer Collin (2008), \u00abConte et narrativit\u00e9: une relation dynamique\u00bb, in <em>Qu\u00e9bec fran\u00e7ais<\/em>, n\u00b0 150, p. 48-50, <a href=\"https:\/\/www.erudit.org\/fr\/revues\/qf\/2008-n150-qf1099697\/44001ac\/\">en ligne<\/a>.<\/p>\n\n\n<p>Dan Shen (2019), \u00abProgression cach\u00e9e \/ Covert Progression\u00bb, <em>Glossaire du R\u00e9Naf<\/em>, <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/narratologie\/2019\/12\/progression-cachee-covert-progression\/\">en ligne<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Christian Vandendorpe (1992), \u00abComprendre et interpr\u00e9ter\u00bb, in C. Pr\u00e9fontaine et M. Lebrun (dir.), <em>La lecture et l&rsquo;\u00e9criture. Enseignement et apprentissage<\/em>, \u00c9ditions Logiques, Montr\u00e9al, p. 159-181, <a href=\"https:\/\/ruor.uottawa.ca\/bitstream\/10393\/12796\/3\/Vandendorpe_Christian_1992_Comprendre_et_interpr%C3%A9ter.pdf\">en ligne<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cette nouvelle publi\u00e9e en 2004 par Marie NDiaye, une femme et son grand fils, d\u2019\u00e2ges ind\u00e9termin\u00e9s, marchent dans une campagne d\u00e9tremp\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 un arr\u00eat de bus, afin&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1002371,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"template-full-width.php","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_seopress_analysis_target_kw":"","footnotes":""},"categories":[8],"tags":[9,21,12,15],"class_list":{"0":"post-896","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-fiches-pratiques","8":"tag-focalisation","9":"tag-omniscience","10":"tag-point-de-vue-interne","11":"tag-point-de-vue-local"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/896","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002371"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=896"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/896\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1784,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/896\/revisions\/1784"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=896"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=896"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=896"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}