{"id":1179,"date":"2023-04-15T16:48:34","date_gmt":"2023-04-15T14:48:34","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/?p=1179"},"modified":"2023-07-05T11:48:45","modified_gmt":"2023-07-05T09:48:45","slug":"attentats-du-bataclan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/attentats-du-bataclan\/","title":{"rendered":"Attentats du Bataclan"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-cover is-light\"><span aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-cover__background has-background-dim\"><\/span><div class=\"wp-block-cover__inner-container is-layout-flow wp-block-cover-is-layout-flow\">\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>Cette fiche pratique est extraite de l\u2019article:<\/p>\n\n\n\n<p>Baroni, Rapha\u00ebl (2018) \u00ab\u00a0Face \u00e0 l\u2019horreur du Bataclan\u00a0: r\u00e9cit informatif, r\u00e9cit immersif et r\u00e9cit immerg\u00e9\u00a0\u00bb, <em>Questions de communication<\/em>, n\u00b0 34, p. 107-132.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<br>DOI: <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.4000\/questionsdecommunication.15659\">https:\/\/doi.org\/10.4000\/questionsdecommunication.15659<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Les sources sont accessibles en ligne. <\/p>\n\n\n\n<p>Anonyme (2015), \u00ab\u00a0Attaques \u00e0 Paris : le point sur l\u2019enqu\u00eate et le d\u00e9roul\u00e9 des attaques\u00a0\u00bb, <em>Le Monde.fr<\/em>, samedi 13 novembre 2015 \u00e0 22h04, mis \u00e0 jour le 15 novembre 2015 \u00e0 22h31. Acc\u00e8s\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/societe\/article\/2015\/11\/13\/fusillade-meurtriere-a-paris_4809485_3224.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/societe\/article\/2015\/11\/13\/fusillade-meurtriere-a-paris_4809485_3224.html<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Follorou, Jacques (2015), \u00ab\u00a0Une attaque \u00ab\u00a0complexe\u00a0\u00bb in\u00e9dite sur le sol fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, rubrique internationale, samedi 14 novembre 2015. Acc\u00e8s\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/attaques-a-paris\/article\/2015\/11\/14\/un-attentat-complexe-inedit-sur-le-sol-francais_4809754_4809495.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/attaques-a-paris\/article\/2015\/11\/14\/un-attentat-complexe-inedit-sur-le-sol-francais_4809754_4809495.html<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Lubrano, Marie-Lys (2015), \u00ab\u00a0Trois heures d\u2019horreur au Bataclan\u00a0\u00bb, Les <em>Inrockuptibles<\/em>, n\u00b0 1042, 18-24 novembre 2015, pp. 10-14. Acc\u00e8s: <a href=\"https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/\">https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/<\/a><\/p>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Pour illustrer de la mani\u00e8re la plus contrast\u00e9e possible deux formes de narrativit\u00e9, l&rsquo;une informative (relater) et l&rsquo;autre immersive (raconter), on opposera des r\u00e9cits journalistiques portant sur le m\u00eame \u00e9v\u00e9nement mais se situant aux antipodes si l\u2019on consid\u00e8re leur traitement narratif. Cela permettra \u00e9galement de mettre en \u00e9vidence le fait que le r\u00e9cit immersif (raconter) n\u2019est pas l\u2019apanage exclusif des genres fictionnels, et que les outils pr\u00e9sent\u00e9s sur ce site peuvent \u00eatre utilis\u00e9s au-del\u00e0 du p\u00e9rim\u00e8tre des textes litt\u00e9raires. On verra \u00e9galement que les feuilletons m\u00e9diatiques poss\u00e8dent d&rsquo;int\u00e9ressantes similitudes avec les formes fictionnelles, ce qui r\u00e9v\u00e8le la fonction de la mise en intrigue.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut d&#8217;embl\u00e9e mettre en \u00e9vidence les sp\u00e9cificit\u00e9s g\u00e9n\u00e9riques des deux r\u00e9cits qui seront oppos\u00e9s. Le premier est un article de presse publi\u00e9 dans le quotidien <em>Le Monde<\/em> le samedi 14 novembre 2015, soit le lendemain des attentats du 13 novembre. Le second est un article publi\u00e9 dans le magazine hebdomadaire <em>Les Inrockuptibles<\/em> cinq jours apr\u00e8s les faits. Les deux publications n\u2019ont donc pas le m\u00eame public et elles ne s\u2019inscrivent pas dans le m\u00eame registre et la m\u00eame temporalit\u00e9 m\u00e9diatique. <em>Le Monde<\/em> est un quotidien g\u00e9n\u00e9raliste, qui appartient \u00e0 la presse d&rsquo;information, ce qui implique que la fonction de divertissement est mise \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, au profit de la mission d\u2019information et d\u2019explication de l\u2019actualit\u00e9. <em>Les Inrockuptibles<\/em>, quant \u00e0 lui, est un magazine hebdomadaire culturel, engag\u00e9 politiquement, mais dont la fonction de divertissement est plus appuy\u00e9e. Son rapport \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 est donc moins direct, ce qui se manifeste, entre autres, par son ouverture \u00e0 des articles qui privil\u00e9gient la forme de l\u2019entretien, du reportage, ou de ce que Marie Vanoost appelle le \u00ab\u00a0journalisme narratif\u00a0\u00bb (2016). L\u2019orientation culturelle du magazine, qui m\u00e9nage une place importante \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 musicale, explique aussi que son traitement des \u00e9v\u00e9nements soit focalis\u00e9 sur les \u00e9v\u00e9nements du Bataclan, o\u00f9 l\u2019un de ses journalistes, Guillaume B. Decherf, a trouv\u00e9 la mort, ainsi que nous en informe un article situ\u00e9 juste avant celui qui sera analys\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Commen\u00e7ons avec l&rsquo;article paru dans<em> Le Monde<\/em>, dont je reproduis un extrait ci-dessous:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Une attaque \u00ab&nbsp;complexe&nbsp;\u00bb in\u00e9dite sur le sol fran\u00e7ais<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les assauts simultan\u00e9s de commandos-suicides sont typiques des pays o\u00f9 s\u00e9vissent des guerres asym\u00e9triques, Afghanistan, Irak ou Syrie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une premi\u00e8re en France en mati\u00e8re d&rsquo;attentat. Plusieurs kamikazes se sont fait exploser, dans la soir\u00e9e du vendredi 13 novembre, au terme d&rsquo;assauts meurtriers men\u00e9s aux abords du Stade de France, \u00e0 Saint-Denis, et dans cinq lieux \u00e0 Paris, rue de la Fontaine-au-Roi, rue Bichat, boulevard Voltaire, rue de Charonne et dans la salle de spectacle du Bataclan, apr\u00e8s la prise en otage du public. Ces attaques, dites \u00ab complexes \u00bb, au regard de modus operandi en plusieurs \u00e9tapes, sont inspir\u00e9es d&rsquo;une forme de violence ayant cours depuis plusieurs ann\u00e9es dans des zones de conflit telles que l&rsquo;Afghanistan, l&rsquo;Irak ou la Syrie, o\u00f9 r\u00e8gne une forme de violence dont la France se croyait jusqu&rsquo;alors prot\u00e9g\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;attaque \u00ab complexe \u00bb type, telle qu&rsquo;elle est mise en application en Asie du Sud ou au Proche-Orient par des groupes insurg\u00e9s, cumule plusieurs actions afin de d\u00e9router les futures victimes en associant tr\u00e8s souvent le commando suicide et l&rsquo;assaut arme \u00e0 la main. Lors de montages plus ambitieux, elle peut combiner plusieurs attaques simultan\u00e9es contre un m\u00eame lieu ou contre des endroits distincts. Les cibles sont minutieusement choisies pour le symbole qu&rsquo;elles incarnent, mais les personnes qui s&rsquo;y trouvent sont souvent tu\u00e9es au hasard et pour leur seule pr\u00e9sence dans ces lieux. Le but est de faire le maximum de victimes et de frapper les esprits par la peur.<\/p>\n\n\n\n<p>La police scientifique a rapidement pu identifier les corps des kamikazes coup\u00e9s en deux au niveau des ceintures d&rsquo;explosifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon les premiers \u00e9l\u00e9ments de l&rsquo;enqu\u00eate de flagrance conduite par le parquet, notamment sur les quatre assaillants qui ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans les locaux du Bataclan, ces derniers portaient des ceintures d&rsquo;explosifs en entrant dans l&rsquo;\u00e9tablissement. Ils ne les ont d\u00e9clench\u00e9es que lors de l&rsquo;assaut des forces de l&rsquo;ordre. Seul un des quatre assaillants ne parviendra pas \u00e0 se faire sauter. Il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par les hommes de la brigade de recherche et d&rsquo;intervention lors de l&rsquo;assaut.<\/p>\n\n\n\n<p>Auparavant, ces quatre hommes se sont appliqu\u00e9s \u00e0 tuer leurs victimes par balles au moyen d&rsquo;armes automatiques, en tirant soit sur les gens \u00e0 terre, soit sur ceux qui tentaient de fuir. \u00ab&nbsp;<em>Leur intention \u00e9tait clairement de mourir en martyr<\/em>&nbsp;\u00bb, analyse un enqu\u00eateur mobilis\u00e9 tout au long de la nuit sur les lieux du drame. [\u2026]\n<cite>Jacques Follorou, \u00ab&nbsp;Une attaque \u00ab&nbsp;complexe&nbsp;\u00bb in\u00e9dite sur le sol fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, rubrique internationale, samedi 14 novembre 2015. URL: <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/attaques-a-paris\/article\/2015\/11\/14\/un-attentat-complexe-inedit-sur-le-sol-francais_4809754_4809495.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/attaques-a-paris\/article\/2015\/11\/14\/un-attentat-complexe-inedit-sur-le-sol-francais_4809754_4809495.html<\/a><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>On peut d\u00e9finir la structure de cet extrait de la mani\u00e8re suivante: la premi\u00e8re partie de l\u2019article (titre, <em>lead<\/em>, et 1<sup>\u00e8re<\/sup> phrase) voit la d\u00e9signation g\u00e9n\u00e9rique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement&nbsp;; la deuxi\u00e8me partie (2<sup>e<\/sup> phrase) reprend la mention de l\u2019\u00e9v\u00e9nement en une seule phrase&nbsp;; la troisi\u00e8me partie (jusqu\u2019\u00e0 la fin du 2<sup>e<\/sup> paragraphe), comprend la d\u00e9finition puis l\u2019explicitation de la cat\u00e9gorie \u00e9v\u00e9nementielle g\u00e9n\u00e9rique \u00ab&nbsp;attaque complexe&nbsp;\u00bb&nbsp;; enfin la quatri\u00e8me partie (les trois derniers paragraphes) constitue le compte-rendu en tant que tel.<\/p>\n\n\n\n<p>La modalit\u00e9 du traitement narratif de l\u2019\u00e9v\u00e9nement appara\u00eet d\u00e8s le titre. <em>Le Monde<\/em> choisit de d\u00e9signer les attentats par un terme g\u00e9n\u00e9rique, repris deux fois dans le corps du texte: il s\u2019agit d\u2019un attaque \u00ab&nbsp;complexe&nbsp;\u00bb, qui est certes d\u00e9finie comme \u00ab&nbsp;in\u00e9dite sur le sol fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb, mais qui est rattach\u00e9e \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement \u00ab&nbsp;typiques des pays o\u00f9 s\u00e9vissent des guerres asym\u00e9triques&nbsp;\u00bb. Nous assistons ainsi \u00e0 l\u2019av\u00e8nement d\u2019une nouvelle cat\u00e9gorie \u00e9v\u00e9nementielle, qui est pr\u00e9sent\u00e9e comme l\u2019information centrale associ\u00e9e \u00e0 ces attaques. En revanche, aucun des \u00e9nonc\u00e9s qui se rattachent aux faits de la nuit pr\u00e9c\u00e9dente ne vise \u00e0 recr\u00e9er une sc\u00e8ne immersive. On notera d\u2019abord qu\u2019aucun sujet n\u2019est d\u00e9fini par son nom propre ou par des traits idiosyncrasiques. Les seuls sujets singuliers renvoient \u00e0 une source non sp\u00e9cifi\u00e9e (un \u00ab&nbsp;enqu\u00eateur&nbsp;\u00bb) et \u00e0 l\u2019un des assaillants qui \u00ab&nbsp;ne parviendra pas \u00e0 se faire sauter&nbsp;\u00bb. Les protagonistes sont donc g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9crits de mani\u00e8re collective, \u00e0 travers des lex\u00e8mes qui renvoient \u00e0 leur fonction plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 leur identit\u00e9 singuli\u00e8re:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Agresseurs<\/strong>: \u00ab&nbsp;plusieurs kamikazes&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;commando suicide&nbsp;\u00bb, les \u00ab&nbsp;quatre assaillants&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ces quatre hommes&nbsp;\u00bb&nbsp;;<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Victimes:<\/strong>&nbsp;les \u00ab&nbsp;cibles&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;public&nbsp;\u00bb, les \u00ab&nbsp;victimes&nbsp;\u00bb, les \u00ab&nbsp;gens \u00e0 terre&nbsp;\u00bb&nbsp;;<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Protecteurs<\/strong>: la \u00ab&nbsp;police scientifique&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;parquet&nbsp;\u00bb, les \u00ab&nbsp;forces de l\u2019ordre&nbsp;\u00bb, les \u00ab&nbsp;hommes de la brigade de recherche et d&rsquo;intervention&nbsp;\u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Sur le plan du cadre spatio-temporel, on constate que la focalisation sur un lieu singulier, en l\u2019occurrence le Bataclan, n\u2019est pas imm\u00e9diate, puisque cet endroit est d\u2019abord mentionn\u00e9 en queue d\u2019une liste passant en revue tous les autres emplacements o\u00f9 se sont d\u00e9roul\u00e9s des \u00ab&nbsp;assauts meurtriers&nbsp;\u00bb: aux abords du Stade de France, \u00e0 Saint-Denis, \u00e0 la rue de la Fontaine-au-Roi, \u00e0 la rue Bichat, au boulevard Voltaire et \u00e0 la rue de Charonne. On n&rsquo;assiste donc pas \u00e0 la construction d&rsquo;une v\u00e9ritable sc\u00e8ne immersive.<\/p>\n\n\n\n<p>Les temps des verbes qui se rattachent aux \u00e9v\u00e9nements de la veille sont majoritairement \u00e9nonc\u00e9s au pass\u00e9 compos\u00e9 (\u00ab&nbsp;se sont fait exploser&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;a pu identifier&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ont d\u00e9clench\u00e9es&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;se sont appliqu\u00e9s&nbsp;\u00bb), parfois associ\u00e9s \u00e0 des imparfaits d\u2019arri\u00e8re-plan ou marquant la simultan\u00e9it\u00e9 du proc\u00e8s (\u00ab&nbsp;ces derniers portaient des ceintures d&rsquo;explosifs&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ceux qui tentaient de fuir&nbsp;\u00bb). Ce choix dans les tiroirs verbaux insiste surtout sur le caract\u00e8re accompli des actions, plut\u00f4t que sur leur d\u00e9veloppement lin\u00e9aire. On constate d\u2019ailleurs que la structure de l\u2019article ne suit pas la chronologie des \u00e9v\u00e9nements, m\u00eame dans les paragraphes focalis\u00e9s sur l\u2019attaque du Bataclan. Le premier paragraphe d\u00e9signe globalement les contours de l\u2019\u00e9v\u00e9nement par le terme g\u00e9n\u00e9rique \u00ab&nbsp;assauts meurtriers&nbsp;\u00bb, mais il est rapidement caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019un des aspects les plus frappants de ces assauts: (4) des \u00ab&nbsp;kamikazes se sont fait exploser&nbsp;\u00bb. En l\u2019absence de connecteurs, la partie proprement narrative, qui commence dans le quatri\u00e8me paragraphe, adopte un style parataxique: il d\u00e9bute par (6) l\u2019identification des kamikazes \u00ab&nbsp;coup\u00e9s en deux&nbsp;\u00bb, avant de remonter le temps pour \u00e9tablir une chronologie des faits qui se sont d\u00e9roul\u00e9s dans un lieu particulier: (2) des assaillants p\u00e9n\u00e8trent dans le Bataclan&nbsp;; (4) ils d\u00e9clenchent leurs explosifs lors de l\u2019assaut&nbsp;; (5) un terroriste qui n\u2019est pas parvenu \u00e0 se faire sauter est abattu par les forces de l\u2019ordre. Le paragraphe suivant ajoute deux \u00e9l\u00e9ments suppl\u00e9mentaires, qui viennent complexifier cette chronologie: (3) les terroristes ont abattu des victimes avant de se faire sauter&nbsp;; (1) leur intention \u00e9tait de mourir en martyr.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on d\u00e9finit l\u2019ordre des \u00e9nonc\u00e9s se rapportant \u00e0 des contenus narratifs par des lettres, et l\u2019ordre des \u00e9v\u00e9nements auxquels ils se r\u00e9f\u00e8rent par des chiffres \u2013 suivant en cela en suivant l\u2019usage propos\u00e9 par Genette dans <em>Discours du r\u00e9cit <\/em>(2007: 27) \u2013 cela donne la structure suivante:<\/p>\n\n\n\n<p>A4 \u2013 B6 \u2013 C2 \u2013 D4 \u2013 E5 \u2013 F3 \u2013 G1<\/p>\n\n\n\n<p>Alan Bell explique ce principe qui consiste, dans l\u2019\u00e9criture d\u2019une nouvelle, \u00ab&nbsp;\u00e0 ne pas donner la priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019action ou au processus, mais au r\u00e9sultat&nbsp;\u00bb, en le rattachant \u00e0 la logique du flux d\u2019actualit\u00e9 dans lequel s\u2019ins\u00e8re le discours journalistique: \u00ab&nbsp;C&rsquo;est ce principe qui permet aux nouvelles d&rsquo;\u00eatre actualis\u00e9es jour apr\u00e8s jour ou heure apr\u00e8s heure. S&rsquo;il y a un nouveau r\u00e9sultat, l&rsquo;action pr\u00e9c\u00e9dente peut redescendre dans l&rsquo;histoire&nbsp;\u00bb (Bell 1995: 312). Les manuels d\u2019\u00e9criture journalistique pr\u00e9conisent \u00e9galement cet ordre anti-chronologique, qui s\u2019explique par les contraintes pos\u00e9es par une lecture h\u00e2tive, qui suit rarement le plan lin\u00e9aire de l\u2019article et \u00e9lude souvent la fin du texte. La nouvelle appara\u00eet alors comme une sorte de narration qui ne suit pas \u00ab&nbsp;la progression vers un point culminant et un d\u00e9nouement. Habituellement, la nouvelle commence au contraire par\u2026 le d\u00e9nouement. Elle nous apprend tout de suite comment \u00e7a s\u2019est termin\u00e9. [\u2026] Elle dit l\u2019essentiel d\u2019abord, \u00e9liminant le suspense&nbsp;\u00bb (Ross 1990: 80).<\/p>\n\n\n\n<p>Si le souci de nouer une intrigue ou d\u2019immerger le lecteur dans une histoire est \u00e9tranger au journaliste du <em>Monde<\/em>, ce dernier d\u00e9ploie en revanche d\u2019importants efforts pour rendre cet \u00e9v\u00e9nement plus compr\u00e9hensible. Ainsi que je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9, cela passe, sur un plan axiologique, par le rattachement des protagonistes du drame \u00e0 des cat\u00e9gories g\u00e9n\u00e9riques, qui renvoient aux figures des agresseurs, des victimes et des protecteurs. Par ailleurs, d\u00e8s l\u2019incipit, le journaliste op\u00e8re un recadrage des \u00e9v\u00e9nements, qui apparaissaient d\u2019abord comme un drame national \u00ab&nbsp;in\u00e9dit&nbsp;\u00bb, avant d\u2019\u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s sur une \u00e9chelle internationale permettant d\u2019identifier une redondance: ces attaques complexes seraient \u00ab&nbsp;inspir\u00e9es d&rsquo;une forme de violence ayant cours depuis plusieurs ann\u00e9es dans des zones de conflit telles que l&rsquo;Afghanistan, l&rsquo;Irak ou la Syrie&nbsp;\u00bb. Le second paragraphe d\u00e9veloppe ce parall\u00e8le, qui permet non seulement de comprendre la nature de l\u2019agression, mais \u00e9galement son objectif: il est pr\u00e9cis\u00e9 que les \u00ab&nbsp;cibles sont minutieusement choisies pour le symbole qu&rsquo;elles incarnent&nbsp;\u00bb et que le \u00ab&nbsp;but est de faire le maximum de victimes et de frapper les esprits par la peur&nbsp;\u00bb. Cet article appara\u00eet donc comme un cas exemplaire du r\u00e9cit informatif: l\u2019immersion et la mise en intrigue sont neutralis\u00e9es au profit d\u2019une repr\u00e9sentation objectivante et g\u00e9n\u00e9ralisante, visant \u00e0 rendre un peu plus compr\u00e9hensible un \u00e9v\u00e9nement ayant introduit une forte discordance dans le flux de l\u2019actualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit propos\u00e9 par <em>Les Inrockuptibles<\/em> appara\u00eet radicalement diff\u00e9rent, aussi bien du point de vue fonctionnel que stylistique. Le titre choisi se situe d\u2019embl\u00e9e dans le registre des \u00e9motions et d\u00e9finit les contours d\u2019un \u00e9v\u00e9nement singulier: \u00ab&nbsp;Trois heures d\u2019horreur au Bataclan&nbsp;\u00bb. Le chapeau revient sur ce cadre spatio-temporel pour pr\u00e9ciser la dur\u00e9e, le lieu et la nature de l\u2019action qui s\u2019y d\u00e9roule: \u00ab&nbsp;De 21h40 \u00e0 0h30, la salle de spectacle parisienne a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un massacre m\u00e9thodique doubl\u00e9 d\u2019une prise d\u2019otage.&nbsp;\u00bb Il s\u2019agit aussi de sp\u00e9cifier la source du r\u00e9cit et de l\u00e9gitimer son autorit\u00e9: \u00ab&nbsp;Notre journaliste Marie-Lys Lubrano \u00e9tait au plus pr\u00e8s des forces d\u2019intervention.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce cas, les contextes plus larges renvoyant aux autres attaques parisiennes et \u00e0 la probl\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale du terrorisme sont compl\u00e8tement \u00e9vacu\u00e9s au profit d\u2019une focalisation sur un r\u00e9f\u00e9rentiel spatio-temporel clairement d\u00e9limit\u00e9, qui permet la construction d&rsquo;une sc\u00e8ne immersive. L\u2019ancrage dans une exp\u00e9rience subjective est marqu\u00e9 non seulement par l\u2019identification de la narratrice, qui est pr\u00e9sent\u00e9e comme un t\u00e9moin indirect des \u00e9v\u00e9nements, mais \u00e9galement par le relai offert par diff\u00e9rents t\u00e9moins directs (Yves, Alice, Julien), qui sont d\u00e9sign\u00e9s dans le fil du texte par leur pr\u00e9nom, et dont les r\u00e9cits respectifs vont permettre de suivre trois fils narratifs li\u00e9s \u00e0 des drames personnels qui s\u2019ins\u00e8rent dans la chronologie des attentats. Les deux premiers paragraphes sont marqu\u00e9s par l\u2019usage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 du pr\u00e9sent narratif, qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019indice le plus \u00e9vident d\u2019un processus de d\u00e9placement d\u00e9ictique dans le plan de l&rsquo;histoire racont\u00e9e. Cet effet d&rsquo;hypotypose est renforc\u00e9 par le recours fr\u00e9quent au discours rapport\u00e9 en style direct:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Paris, vendredi, 22 heures. Voil\u00e0 une demi-heure que la fusillade au Carillon, pr\u00e8s du canal Saint-Martin, a ouvert le bal des attentats quand une quinzaine de voitures de police s\u2019engouffrent dans le boulevard Voltaire. L\u2019entr\u00e9e en est rapidement ferm\u00e9e tandis qu\u2019une flotte d\u2019ambulances de la Croix-Rouge prend position. Avenue de la R\u00e9publique, les caf\u00e9s baissent leurs rideaux m\u00e9talliques. Flanqu\u00e9es de camions de pompiers gar\u00e9es en travers, les rues du quartier sont m\u00e9connaissables. Une sur deux est barr\u00e9e: difficile de savoir o\u00f9 se diriger. Tr\u00e8s vite, on est cern\u00e9s par les rubans rouges et blancs, incapables de dire si l\u2019on s\u2019approche ou si l\u2019on s\u2019\u00e9loigne de la zone dangereuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, au coin de la rue Crussol et du boulevard Voltaire, un hurlement nous glace: \u00ab&nbsp;<em>N\u2019avancez pas&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb Le ton sue la panique. Impossible de savoir d\u2019o\u00f9 vient la voix, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un homme cach\u00e9 derri\u00e8re une moto bondisse dans la p\u00e9nombre, arme au poing. On met un peu de temps \u00e0 percuter qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un policier. L\u2019homme menace: \u00ab&nbsp;<em>Recule ou je te d\u00e9fonce&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb On ob\u00e9it. Il retourne s\u2019accroupir entre les motos, sur le trottoir. Nous sommes devant le 41, boulevard Voltaire. Le Bataclan est au 50. Les bribes d\u2019info qui rebondissaient dans les rues \u00e9taient vraies: il est 22h40 et une prise d\u2019otages est en cours dans la mythique salle de concert.<\/p>\n<cite>Marie-Lys Lubrano, \u00ab&nbsp;Trois heures d\u2019horreur au Bataclan&nbsp;\u00bb, <em>Les<\/em> <em>Inrockuptibles<\/em>, n\u00b01042, 18-24 novembre 2015, pp. 10-11. URL: <a href=\"https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/\">https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/<\/a> <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ces premi\u00e8res phrases situent la narratrice au c\u0153ur de l\u2019action. On rel\u00e8vera au d\u00e9but du premier paragraphe l\u2019association d\u2019une phrase averbale avec une phrase \u00e0 pr\u00e9sentatif, cette association visant probablement \u00e0 produire un sentiment d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. On remarquera ensuite un grand nombre de constructions qui viennent pr\u00e9ciser les circonstances des \u00e9v\u00e9nements rapport\u00e9s. Le discours est \u00e9maill\u00e9 par plusieurs \u00e9nonc\u00e9s descriptifs, qui permettent de se construire une repr\u00e9sentation visuelle de la sc\u00e8ne (\u00ab&nbsp;Flanqu\u00e9es de camions de pompiers gar\u00e9es en travers, les rues du quartier sont m\u00e9connaissables&nbsp;\u00bb), ainsi que par diff\u00e9rentes expressions m\u00e9taphorisantes (\u00ab&nbsp;le <em>bal<\/em> des attentats&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;une <em>flotte<\/em> d\u2019ambulance&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Les bribes d\u2019info qui <em>rebondissaient<\/em> dans les rues \u00e9taient vraies&nbsp;\u00bb), qui nous placent dans un registre litt\u00e9raire. La visualisation de la sc\u00e8ne est par ailleurs \u00e9tay\u00e9e par une grande photographie occupant la majorit\u00e9 de l\u2019espace couvert par la double page: l\u2019image prise en plan large et en plong\u00e9e montre une rue o\u00f9 se trouve un groupe de policiers.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut la rattacher gr\u00e2ce \u00e0 une l\u00e9gende au cadre de l\u2019action, tel qu\u2019il est d\u00e9crit dans les premiers paragraphes: \u00ab&nbsp;Une file de policiers \u00e9quip\u00e9s de boucliers aux abords du Bataclan, le 13 novembre&nbsp;\u00bb. On notera que l\u2019usage du plan large, s\u2019il semble se dissocier du point de vue de la narratrice dont on nous a pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab&nbsp;au plus pr\u00e8s des forces d\u2019intervention&nbsp;\u00bb, appara\u00eet comme un proc\u00e9d\u00e9 cin\u00e9matographique typique pour introduire une sc\u00e8ne. Deux autres photographies au cadrage plus serr\u00e9 nous placent ensuite \u00e0 hauteur d\u2019homme, au c\u0153ur de l\u2019action. La premi\u00e8re montre un homme arm\u00e9 accompagnant deux personnes portant un bless\u00e9, et la seconde une s\u00e9rie de civils courant dans la rue. La l\u00e9gende nous permet de rattacher ces deux images aux \u00e9v\u00e9nements racont\u00e9s, sans nous permettre de les situer pr\u00e9cis\u00e9ment dans le d\u00e9roulement des faits: \u00ab&nbsp;La police tente d\u2019\u00e9vacuer quelques bless\u00e9s pendant la prise d\u2019otage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019usage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 du pronom \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb dans l\u2019incipit (\u00ab&nbsp;<em>on<\/em> est cern\u00e9s par les rubans rouges et blancs, incapables de dire si l\u2019<em>on<\/em> s\u2019approche ou si l\u2019<em>on<\/em> s\u2019\u00e9loigne de la zone dangereuse&nbsp;\u00bb) permet d\u2019inscrire la narratrice dans la communaut\u00e9 indistincte de ceux qui se trouvaient sur place, et certains t\u00e9moignages se m\u00ealeront d\u2019ailleurs \u00e0 son discours sans que le marquage de la polyphonie soit toujours explicite. Plusieurs subjectiv\u00e8mes ancrent la repr\u00e9sentation dans le ressenti du \u00ab&nbsp;je narr\u00e9&nbsp;\u00bb ou de la foule pr\u00e9sente sur place (\u00ab&nbsp;un hurlement nous glace&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;le ton sue la panique&nbsp;\u00bb), par ailleurs, des adverbes tels que \u00ab&nbsp;voil\u00e0&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;soudain&nbsp;\u00bb, ou \u00ab&nbsp;tr\u00e8s vite&nbsp;\u00bb dynamisent la dur\u00e9e et l\u2019inscrivent dans l\u2019actualit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements. Le r\u00e9cit vise donc la reconstitution d\u2019une sc\u00e8ne focalis\u00e9e sur l\u2019exp\u00e9rience subjective des t\u00e9moins du drame, plut\u00f4t que d\u2019accro\u00eetre notre compr\u00e9hension objective des faits en s\u2019appuyant sur le point de vue r\u00e9trospectif de la journaliste qui r\u00e9dige ce r\u00e9cit cinq jours plus tard. Au lieu de chercher \u00e0 rem\u00e9dier aux limitations du savoir des personnages plong\u00e9s au c\u0153ur des \u00e9v\u00e9nements, la narration exploite ces lacunes pour dynamiser le r\u00e9cit: il faut par exemple attendre la fin du deuxi\u00e8me paragraphe pour que le \u00ab&nbsp;je narr\u00e9&nbsp;\u00bb se voie confirmer la nature de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et sa localisation, alors que le \u00ab&nbsp;je narrant&nbsp;\u00bb ne peut \u00e9videmment pas ignorer de telles informations.<\/p>\n\n\n\n<p>Suite \u00e0 cette introduction, dont la dur\u00e9e est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9limit\u00e9e entre 22h00 et 22h40, on observe ensuite une <em>analepse<\/em> <em>dramatis\u00e9e<\/em>, qui nous fait basculer dans un autre point de vue: celui des t\u00e9moins qui ont v\u00e9cu le drame en direct, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Bataclan: \u00ab&nbsp;Les bribes d\u2019info qui rebondissaient dans les rues \u00e9taient vraies: il est 22h40 et une prise d\u2019otages est en cours dans la mythique salle de concert. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, tout le monde l\u2019a compris depuis une heure.&nbsp;\u00bb Dans le cas pr\u00e9sent, l\u2019analepse s\u2019int\u00e8gre dans une dynamique du r\u00e9cit fond\u00e9e sur la r\u00e9trospection: l\u2019introduction \u00e9nigmatique, qui insiste sur le caract\u00e8re lacunaire des informations disponibles pour les t\u00e9moins situ\u00e9s \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Bataclan, engendre de la curiosit\u00e9, ce qui motive le retour en arri\u00e8re. La sc\u00e8ne r\u00e9trospective joue ainsi, si on la prend dans sa globalit\u00e9, le r\u00f4le d\u2019une \u00ab&nbsp;analepse compl\u00e9tive&nbsp;\u00bb dans la terminologie de Genette (2007: 41). \u00c0 partir de ce moment, le r\u00e9cit se focalise alternativement sur trois t\u00e9moins principaux, d\u00e9sign\u00e9s par leur pr\u00e9nom et caract\u00e9ris\u00e9s par des traits idiosyncrasiques qui les distinguent de la foule: il y a d\u2019abord Yves, un auteur de 36 ans, qui accompagne Elea, une amie&nbsp;; ensuite Alice, 23 ans, dont le r\u00e9cit est relay\u00e9 par sa s\u0153ur C\u00e9cile car elle est trop \u00e9prouv\u00e9e pour t\u00e9moigner directement&nbsp;; enfin Julien, qui est d\u00e9fini comme \u00ab&nbsp;grand, baraqu\u00e9, le cr\u00e2ne ras\u00e9&nbsp;\u00bb et qui \u00ab&nbsp;avait emmen\u00e9 son neveu au concert, avec deux copains&nbsp;\u00bb, Xavier et Mathieu. Il faut pr\u00e9ciser que les t\u00e9moignages sont parfois rapport\u00e9s en style direct, mais ils sont le plus souvent transform\u00e9s en r\u00e9cit narr\u00e9 au pr\u00e9sent, dans une forme qui se confond avec l\u2019\u00e9criture de la journaliste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de l\u2019analepse dramatis\u00e9e, le d\u00e9roulement respecte strictement la chronologie des \u00e9v\u00e9nements, qui est tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment reconstruite dans le fil du r\u00e9cit, parfois en s\u2019appuyant sur l\u2019heure inscrite dans la m\u00e9moire des t\u00e9l\u00e9phones portables utilis\u00e9s par les t\u00e9moins. La narration mentionne les jalons suivants: 21h00 (Yves se place pr\u00e8s de la sc\u00e8ne), 21h40 (attaque des terroristes), 22h08 (Yves envoie un SMS \u00e0 sa petite amie pour la rassurer), 22h20 (Yves se r\u00e9fugie sur le toit et appelle ses parents), 22h40 (retour au \u00ab&nbsp;pr\u00e9sent&nbsp;\u00bb de la journaliste qui d\u00e9crit ce qui se d\u00e9roule en dehors de la salle), 23h00 (d\u00e9part du groupe d\u2019intervention), 23h13 (arriv\u00e9e d\u2019un fourgon de la BRI), 23h16 (des policiers entrent dans le Bataclan), 23h19 (Alice est sauv\u00e9e et appelle sa s\u0153ur), 23h40 (d\u00e9briefing avec un n\u00e9gociateur de la BRI), 23h45 (\u00e9tablissement par la police d\u2019une liste de contacts des victimes encore pi\u00e9g\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur), 00h00 (assaut final), 0h20 (s\u00e9rie de coups de feux et d\u2019explosions), 1h15 (Yves et Xavier sortent du Bataclan), 1h45 (Julien apprend que son neveu et Mathieu vont bien).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui frappe dans cette structure, ce n\u2019est pas seulement le respect relatif de la chronologie des faits, qui favorise le r\u00e9gime du suspense, mais aussi la mani\u00e8re dont le r\u00e9cit s\u2019ancre dans les points de vue subjectifs pour exploiter les incertitudes \u00e9prouv\u00e9es par les personnages plong\u00e9s au c\u0153ur du drame, que ce soit \u00e0 travers leur interpr\u00e9tation erron\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements (\u00ab&nbsp;comme les autres, aux premiers coups de feu, elle a pens\u00e9 \u00e0 des p\u00e9tards. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle voie le groupe se barrer de la sc\u00e8ne en courant&nbsp;\u00bb) ou par la mani\u00e8re dont ils envisagent des virtualit\u00e9s qui ne se r\u00e9aliseront pas:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Dans la fosse, Alice remarque qu\u2019il y a un petit espace sous la cabine des ing\u00e9s son&nbsp;; peut-\u00eatre qu\u2019elle pourrait s\u2019y glisser. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, les assaillants chuchotent en fran\u00e7ais. Elle entend \u00ab&nbsp;grenades&nbsp;\u00bb et comprend qu\u2019ils veulent faire sauter la salle. Se fourrer dans un trou n\u2019est pas forc\u00e9ment une bonne id\u00e9e s\u2019il y a une bombe, ou s\u2019il faut \u00e9vacuer. Elle ne bouge pas.<\/p>\n<cite>Marie-Lys Lubrano, \u00ab&nbsp;Trois heures d\u2019horreur au Bataclan&nbsp;\u00bb, <em>Les<\/em> <em>Inrockuptibles<\/em>, n\u00b01042, 18-24 novembre 2015, p. 13. URL: <a href=\"https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/\">https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/<\/a> <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pour son malheur, Julien ne sera inform\u00e9 du sort de son neveu qu\u2019une demi-heure apr\u00e8s la fin des op\u00e9rations de sauvetage. Comme la narratrice choisit de repousser dans le dernier paragraphe cette r\u00e9v\u00e9lation, l\u2019\u00e9galit\u00e9 des savoirs partag\u00e9s par le personnage et les lecteurs offre au r\u00e9cit un d\u00e9nouement sous forme de de <em>happy end<\/em> cathartique:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Julien lui, ne peut plus appeler sa s\u0153ur. Il n\u2019a pratiquement plus de batterie et absolument plus de mots. Le Bataclan est \u00e9vacu\u00e9 depuis une demi-heure, Xavier l\u2019a appel\u00e9 tout de suite. Mais pas Mathieu ou son neveu. Julien vacille. Les journalistes compl\u00e8tent le tableau: il y a eu sept attentats dans Paris et on parle de pr\u00e8s d\u2019une centaine de morts rien qu\u2019au Bataclan. Julien n\u2019entend pas. Enfin son t\u00e9l\u00e9phone sonne. Il d\u00e9croche et se met \u00e0 pleurer. Son neveu est sorti avec Mathieu, ils vont bien&nbsp;; ils ont r\u00e9ussi \u00e0 rester planqu\u00e9s sous le toit. \u00ab&nbsp;Putain, il est fort ce petit mec quand m\u00eame&nbsp;\u00bb, sourit Julien \u00e0 travers ses larmes.<\/p>\n<cite>Marie-Lys Lubrano, \u00ab&nbsp;Trois heures d\u2019horreur au Bataclan&nbsp;\u00bb, <em>Les<\/em> <em>Inrockuptibles<\/em>, n\u00b01042, 18-24 novembre 2015, p. 14. URL: <a href=\"https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/\">https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/recit-de-trois-heures-dhorreur-au-bataclan-82046-17-11-2015\/<\/a> <\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>On peut certes d\u00e9noncer le caract\u00e8re dramatique de ce r\u00e9cit en le rattachant aux effets racoleurs d\u2019une presse \u00e0 sensation, mais au-del\u00e0 de l\u2019aspect \u00e9conomique, Marie Vanoost a montr\u00e9 que le journalisme narratif n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9 de pr\u00e9occupations \u00e9thiques, ainsi que l\u2019affirment de nombreux journalistes qui pratiquent ce genre:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>l\u2019information, hors de tout contexte humain, constitue une abstraction que l\u2019on peut facilement ignorer ou ne pas pleinement comprendre. Les journalistes narratifs sont donc convaincus d\u2019offrir au lecteur une compr\u00e9hension plus large et plus profonde du monde qui nous entoure, d\u2019atteindre un niveau de configuration plus \u00e9lev\u00e9 que le journalisme \u00ab&nbsp;classique&nbsp;\u00bb. <\/p>\n<cite>(Vanoost, 2016: \u00a79)<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u00e0 o\u00f9 l\u2019article du <em>Monde<\/em> visait \u00e0 colmater une br\u00e8che introduite par un \u00e9v\u00e9nement disruptif, en inscrivant la discordance du drame dans un cadre plus concordant, qui permet de reconna\u00eetre des ph\u00e9nom\u00e8nes plus g\u00e9n\u00e9raux, le r\u00e9cit des <em>Inrockuptibles<\/em> revient au contraire sur les circonstances de l\u2019attaque du Bataclan, non pour les \u00e9clairer, mais pour rendre justice \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience horrifique v\u00e9cue par les victimes. Au lieu d\u2019\u00e9largir l\u2019\u00e9chelle pour transcender la singularit\u00e9 de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, il s\u2019agit cette fois de nous replacer au plus pr\u00e8s du v\u00e9cu des protagonistes et des t\u00e9moins pour en faire \u00e9prouver l\u2019impact \u00e9motionnel. Le choix d\u2019orienter le r\u00e9cit selon le point de vue des victimes, et non selon celui des agresseurs ou des protecteurs, prend alors une importance cruciale sur un plan \u00e9thique. Le savoir mis en jeu est fond\u00e9 sur une compr\u00e9hension plus <em>profonde<\/em>, qui se situe au niveau de l\u2019empathie, plut\u00f4t qu\u2019au niveau d\u2019une connaissance <em>distanci\u00e9e<\/em>, qui rendrait les \u00e9v\u00e9nements racont\u00e9s plus facilement interpr\u00e9tables.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette analyse compar\u00e9e a permis de d\u00e9gager des diff\u00e9rences qui existent entre un <em>style<\/em> <em>immersif<\/em> et un <em>style<\/em> <em>explicatif<\/em>. Cependant, rien n\u2019oblige \u00e0 limiter notre horizon \u00e0 ces deux p\u00f4les: il est notamment possible d\u2019esquisser une troisi\u00e8me cat\u00e9gorie m\u00e9diatique, que l\u2019on pourrait d\u00e9signer comme celle des r\u00e9cits<em> <\/em><em>immerg\u00e9s dans l\u2019actualit\u00e9<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qui s\u2019ins\u00e8rent \u00e0 la fois dans le flux d\u2019un \u00e9v\u00e9nement inachev\u00e9 ou \u00e9nigmatique et dans une s\u00e9rie d\u2019\u00e9pisodes orient\u00e9s vers un d\u00e9nouement possible. De tels r\u00e9cits articulent progressivement une intrigue qui se d\u00e9ploie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un \u00ab\u00a0feuilleton m\u00e9diatique\u00a0\u00bb (Baroni 2016: \u00a717). Dans de tels cas, la question se pose moins dans les termes d\u2019une alternative entre <em>style immersif<\/em> ou <em>style informatif<\/em>, que dans ceux d\u2019un jeu de contraintes pos\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9criture par la situation d\u2019un narrateur dont la perspective est effectivement limit\u00e9e, ce qui l\u2019oblige \u00e0 attendre des d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs pour raconter le d\u00e9nouement. D\u00e8s lors, la distinction entre la temporalit\u00e9 du monde racont\u00e9 et celle de la narration n\u2019a plus la m\u00eame pertinence: l\u2019ancrage du discours rejoint celui de l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans lequel l&rsquo;\u00e9nonciateur et son lectorat sont encore immerg\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On constate ainsi que le soir m\u00eame des attentats, le site du <em>Monde<\/em> a publi\u00e9 un article proposant de \u00ab&nbsp;suivre en direct&nbsp;\u00bb le d\u00e9roulement de la situation. Dans ce premier compte-rendu, d\u2019abord mis en ligne le 13 novembre \u00e0 22h04 (soit environ 40 minutes apr\u00e8s le d\u00e9but des attentats), puis mis \u00e0 jour jusqu\u2019au 15 novembre \u00e0 22h31, le r\u00e9cit n\u2019est pas seulement focalis\u00e9 sur le pass\u00e9. Certes, une carte permet de situer g\u00e9ographiquement et chronologiquement le d\u00e9roulement des attentats, qui sont litt\u00e9ralement saisis sous la forme d\u2019une <em>configuration<\/em> <em>visuelle<\/em>, mais on trouve aussi un point sur la situation actuelle \u2013 le \u00ab&nbsp;bilan provisoire&nbsp;\u00bb est \u00e9nonc\u00e9 au pr\u00e9sent, car il peut encore \u00e9voluer \u2013 et sur les cons\u00e9quences futures, qui sont articul\u00e9es sous la forme prospective du conditionnel:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Un bilan provisoire fait \u00e9tat d\u2019au moins 129 morts et 352 bless\u00e9s, dont beaucoup dans un \u00e9tat grave, selon le procureur de la R\u00e9publique de Paris, Fran\u00e7ois Molins, mais il pourrait s\u2019alourdir. Sept terroristes sont morts, tous apr\u00e8s avoir actionn\u00e9 leurs ceintures explosives.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019organisation Etat islamique a revendiqu\u00e9 ces meurtres, samedi. Fran\u00e7ois Hollande a promis que \u00ab la France sera[it] impitoyable \u00e0 l\u2019\u00e9gard des barbares \u00bb. Il a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 un deuil national de trois jours et a annonc\u00e9 que \u00ab tous les dispositifs \u00bb de s\u00e9curit\u00e9 seraient renforc\u00e9s \u00e0 leur niveau maximal.<\/p>\n\n\n\n<p>Suivez la situation et les r\u00e9actions en direct sur LeMonde.fr<\/p>\n<cite>\u00ab&nbsp;Attaques \u00e0 Paris : le point sur l\u2019enqu\u00eate et le d\u00e9roul\u00e9 des attaques&nbsp;\u00bb, <em>Le Monde.fr<\/em>, samedi 13 novembre 2015 \u00e0 22h04, mis \u00e0 jour le 15 novembre 2015 \u00e0 22h31. Consult\u00e9 le 28 septembre 2018. URL&nbsp;: <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/societe\/article\/2015\/11\/13\/fusillade-meurtriere-a-paris_4809485_3224.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/societe\/article\/2015\/11\/13\/fusillade-meurtriere-a-paris_4809485_3224.html<\/a><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pour le feuilleton m\u00e9diatique, chaque \u00e9pisode renvoie donc \u00e0 la portion de l\u2019histoire qui vient de se d\u00e9rouler et aux <em>\u00e9v\u00e9nements ant\u00e9rieurs<\/em>, racont\u00e9s dans d&rsquo;autres <em>\u00e9pisodes<\/em>, auxquels elle se rattache, mais il faut envisager aussi une histoire inachev\u00e9e et plus englobante, ce qui implique de rendre compte des <em>\u00e9v\u00e9nements<\/em> <em>actuels<\/em> (ceux marqu\u00e9s par une forme de suspension ou d&rsquo;attente) et des <em>d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs<\/em>, ceux qui sont g\u00e9n\u00e9ralement articul\u00e9s, \u00e0 ce stade, sous la forme d\u2019hypoth\u00e8ses. Si l\u2019on veut esquisser une d\u00e9finition du <em>r\u00e9cit<\/em> <em>immerg\u00e9<\/em> <em>dans l\u2019actualit\u00e9<\/em>, il faut d\u00e8s lors int\u00e9grer \u00e0 l\u2019analyse ces trois aspects: pass\u00e9, pr\u00e9sent et futur, les deux derni\u00e8res perspectives temporelles ayant \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement n\u00e9glig\u00e9es par les approches formalistes, dont les concepts ont \u00e9t\u00e9 forg\u00e9s \u00e0 partir de r\u00e9cits dont on pr\u00e9supposait l\u2019unit\u00e9 r\u00e9trospective et la compl\u00e9tude. Dans notre exemple, on constate que la logique du direct appelle d\u2019autres formats que celui du journalisme traditionnel, soumis \u00e0 un rythme de diffusion p\u00e9riodique quotidien ou hebdomadaire. Les fils d\u2019actualit\u00e9 diffus\u00e9s sur Internet ou les cha\u00eenes d\u2019information en continu prennent alors le relais des m\u00e9dias traditionnels et produisent une exp\u00e9rience narrative de plus en plus marqu\u00e9e par la multimodalit\u00e9 et une forme de coordination transm\u00e9diatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Face aux inqui\u00e9tudes engendr\u00e9es par ces flux d\u2019information en direct (Lits 2010: 115), il serait n\u00e9anmoins r\u00e9ducteur de rattacher le feuilleton m\u00e9diatique exclusivement \u00e0 ces nouveaux formats ou de l\u2019associer \u00e0 un in\u00e9vitable affaiblissement du travail de configuration narrative, qui conduirait \u00e0 une perte de sens, un r\u00e8gne de l&rsquo;\u00e9motion et une confusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. En effet, certains feuilletons m\u00e9diatiques se d\u00e9ploient sur une tr\u00e8s large \u00e9chelle, ce qui les rend parfaitement compatibles avec les formats p\u00e9riodiques traditionnels. Pour prendre des exemples r\u00e9cents, le suspense politique li\u00e9 \u00e0 la n\u00e9gociation de la dette grecque ou celui associ\u00e9 au destin des migrants embarqu\u00e9s \u00e0 bord de l\u2019<em>Aquarius <\/em>ont tenu en haleine les lecteurs des journaux pendant des jours ou des semaines enti\u00e8res, ce qui laissait tout le loisir aux journalistes pour configurer des \u00e9pisodes hautement informatifs au sein d\u2019une actualit\u00e9 qui n\u2019avait nul besoin d\u2019\u00eatre dramatis\u00e9e pour entretenir l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du public. Il y aurait n\u00e9anmoins quelques enseignements \u00e0 tirer du fait que ces r\u00e9cits <em>immerg\u00e9s <\/em>dans l\u2019actualit\u00e9 sont ceux qui ressemblent le plus aux r\u00e9cits <em>immersifs<\/em>, voire aux fictions litt\u00e9raires, alors que sur une \u00e9chelle locale, chaque \u00e9pisode peut parfaitement se conformer aux modalit\u00e9s discursives des r\u00e9cits <em>informatifs<\/em>. On comprend en effet que l&rsquo;une des fonctions essentielles des fictions litt\u00e9raires consiste \u00e0 simuler cette situation temporelle qui est celle d&rsquo;un \u00eatre plong\u00e9 au coeur d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements, dans une perspective o\u00f9 la tension nou\u00e9e par un avenir incertain ou un pass\u00e9 obscur n&rsquo;est pas encore d\u00e9nou\u00e9e, tisse encore un r\u00e9seau dense de virtualit\u00e9s narratives. Le r\u00e9cit <em>immersif<\/em> aussi bien que le r\u00e9cit <em>immerg\u00e9<\/em> ouvrent les perspectives temporelles de l&rsquo;enqu\u00eate, de l&rsquo;action et de la responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Baroni, Rapha\u00ebl (2018) \u00abFace \u00e0 l\u2019horreur du Bataclan&nbsp;: r\u00e9cit informatif, r\u00e9cit immersif et r\u00e9cit immerg\u00e9\u00bb, <em>Questions de communication<\/em>, n\u00b0 34, p. 107-132. DOI: <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.4000\/questionsdecommunication.15659\">https:\/\/doi.org\/10.4000\/questionsdecommunication.15659<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Baroni, Rapha\u00ebl (2016), \u00abUn feuilleton m\u00e9diatique forme-t-il un r\u00e9cit?\u00bb, <em>Belph\u00e9gor<\/em>, n\u00b0 14(1). URL: <a href=\"https:\/\/belphegor.revues.org\/660\">https:\/\/belphegor.revues.org\/660<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Bell, Alan (1995), \u00abNews Time\u00bb, <em>Time &amp; Society<\/em>, n\u00b04 (3), p. 305-328.<\/p>\n\n\n\n<p>Genette, G\u00e9rard (2007), <em>Discours du r\u00e9cit<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Lits, Marc (2010), \u00ab&nbsp;L\u2019impossible cl\u00f4ture des r\u00e9cits multim\u00e9diatiques&nbsp;\u00bb, <em>A Contrario<\/em>, n\u00b013 (1), p. 113-124.<\/p>\n\n\n\n<p>Ross, Line (1990), L\u2019\u00e9criture de presse. L\u2019art d\u2019informer, Boucherville, Ga\u00ebtan Morin \u00c9diteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Vanoost, Marie (2016), \u00ab&nbsp;Journalisme narratif: des enjeux contextuels \u00e0 la po\u00e9tique du r\u00e9cit&nbsp;\u00bb, <em>Cahiers de narratologie<\/em>, n\u00b031. 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