{"id":1053,"date":"2022-12-12T09:49:17","date_gmt":"2022-12-12T08:49:17","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/?p=1053"},"modified":"2025-01-07T16:23:59","modified_gmt":"2025-01-07T15:23:59","slug":"a-rivaz-le-chemin-des-amoureux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/a-rivaz-le-chemin-des-amoureux\/","title":{"rendered":"A. Rivaz &#8211; Le chemin des amoureux"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-primary-color has-text-color has-link-color wp-elements-276b631414162ed2c144908ff14b2f54\">Cette fiche pratique est extraite de l&rsquo;article suivant: Baroni, R. (2023) \u00ab&nbsp;Des virtualit\u00e9s du monde de l\u2019histoire \u00e0 la mise en intrigue&nbsp;: une alternative au sch\u00e9ma narratif&nbsp;\u00bb, <em><a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/pratiques\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Pratiques<\/a><\/em>, n\u00b0 197-198.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-primary-color has-text-color has-link-color wp-elements-cd7f57f71a5dae055bad9788782ccf23\"><em>Le Chemin des amoureux <\/em>est une nouvelle r\u00e9dig\u00e9e vers 1950 et publi\u00e9e une premi\u00e8re fois dans le recueil <em>Sans alcool<\/em> en 1961. La pagination de ce commentaire renvoie \u00e0 la version \u00ab\u00a0poche\u00a0\u00bb publi\u00e9e en 2020 aux \u00e9ditions Zo\u00e9. Le <a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/sans-alcool-et-autres-nouvelles-nouvelle-edition\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">texte int\u00e9gral<\/a> de cette nouvelle est accessible en libre acc\u00e8s sur le site de l&rsquo;\u00e9diteur.<\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/12\/Rivaz-Le-chemin-des-amoureux.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:200px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Rivaz - Le chemin des amoureux.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-c8fab61e-841a-4ec3-9a70-ff58d24b3573\" href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/12\/Rivaz-Le-chemin-des-amoureux.pdf\">Rivaz &#8211; Le chemin des amoureux<\/a><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/files\/2022\/12\/Rivaz-Le-chemin-des-amoureux.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-c8fab61e-841a-4ec3-9a70-ff58d24b3573\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p>Cette nouvelle d&rsquo;Alice Rivaz illustre de mani\u00e8re exemplaire les rapports entre mise en intrigue, immersion dans le monde de l\u2019histoire, virtualit\u00e9s narratives et rythme li\u00e9 \u00e0 la segmentation du texte. Plut\u00f4t que de reposer sur une complication et sur les al\u00e9as d\u2019un conflit, l\u2019int\u00e9r\u00eat de cette nouvelle d\u00e9pend plus directement d\u2019un r\u00e9seau d\u2019hypoth\u00e8ses esquiss\u00e9es dans le fil d\u2019une histoire tr\u00e8s simple, dont les enjeux sont \u00e0 la fois saillants et faciles \u00e0 circonscrire. On peut montrer par ailleurs comment l\u2019ordre du r\u00e9cit met en jeu une temporalit\u00e9 complexe, sans pour autant nuire au sentiment de lin\u00e9arit\u00e9 dans la repr\u00e9sentation de l\u2019histoire, laquelle s\u2019organise autour d\u2019une seule sc\u00e8ne immersive en deux parties bien distinctes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9but de l\u2019histoire pr\u00e9sente une femme dissimul\u00e9e derri\u00e8re \u00ab&nbsp;un massif de lilas&nbsp;\u00bb (p. 26) observant discr\u00e8tement un homme, Denis, avec lequel elle a rendez-vous. Ce premier segment du r\u00e9cit est compos\u00e9 de cinq paragraphes, de longueur croissante, qui couvrent environ sept pages dans l\u2019\u00e9dition de poche, soit environ 40% de la nouvelle. Cette entr\u00e9e en mati\u00e8re, enti\u00e8rement d\u00e9pourvue de dialogue, se pr\u00e9sente comme une exposition assez homog\u00e8ne. Le passage est organis\u00e9 narrativement autour de cette sc\u00e8ne d\u2019espionnage, qui engendre chez la protagoniste un flot de pens\u00e9es organis\u00e9es en description, souvenirs et commentaires.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Elle \u00e9tait sortie par la porte ouvrant sur la cour, parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 convenu que, ce soir, Denis l\u2019attendrait un peu plus bas, \u00e0 l\u2019angle de la petite rue, devant le magasin de comestible. Et, en effet, il \u00e9tait l\u00e0, nu-t\u00eate \u2013 nu-t\u00eate&nbsp;! mais qu\u2019est-ce que \u00e7a prouve&nbsp;? (p. 26)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le <em>monde de l\u2019histoire<\/em> acquiert d\u2019embl\u00e9e une certaine consistance mim\u00e9tique par la mention d\u2019informations apparemment superflues\u00a0: il est question d\u2019une porte ouvrant sur \u00ab\u00a0la cour\u00a0\u00bb, d\u2019une \u00ab\u00a0petite\u00a0\u00bb rue et d\u2019un \u00ab\u00a0magasin de comestibles\u00a0\u00bb, qui ne joueront aucun r\u00f4le dans cette histoire. Selon l\u2019expression de Roland Barthes (1966\u00a0: 84), ces informations sont un \u00ab\u00a0<em>luxe<\/em> de la narration\u00a0\u00bb dont d\u00e9coule un <em>effet de r\u00e9el<\/em>. En revanche, ce <em>luxe<\/em> contraste fortement avec le caract\u00e8re elliptique du passage en discours indirect libre\u00a0: si le r\u00e9cit mentionne que Denis est \u00ab\u00a0nu-t\u00eate\u00a0\u00bb, ce n\u2019est pas pour nous aider \u00e0 imaginer ce personnage, mais parce que ce d\u00e9tail rev\u00eat apparemment une importance cruciale pour la protagoniste, qui se demande ce que \u00ab\u00a0\u00e7a prouve\u00a0\u00bb. Pour reprendre les termes de Tomachevski, cette pens\u00e9e maintient le lecteur \u00ab\u00a0dans l\u2019ignorance de certains d\u00e9tails, n\u00e9cessaires \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019action\u00a0\u00bb\u00a0(1965\u00a0: 275) et cette lacune apparente permet de nouer le premier fil de l\u2019intrigue en suscitant un sentiment de <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/intrigue-et-tension-narrative\/\">curiosit\u00e9<\/a>. On constate que la repr\u00e9sentation du <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/dinarr\/ressources-theoriques\/perspective-narrative\/point-de-vue\/\">point de vue interne<\/a> du personnage ne vise pas \u00e0 \u00e9tablir une \u00e9galit\u00e9 entre son savoir et ce qui est divulgu\u00e9 au lecteur, mais il sert au contraire \u00e0 susciter une perplexit\u00e9 durable, puisqu\u2019il faudra attendre le d\u00e9but du quatri\u00e8me paragraphe \u2013 qui correspond environ \u00e0 trois pages dans la version en poche \u2013 pour que cette \u00e9nigme soit r\u00e9solue.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre-temps, le r\u00e9cit se d\u00e9veloppe en suivant le flux des pens\u00e9es de la femme, qui savoure \u00ab&nbsp;le plaisir sans prix d\u2019\u00eatre guett\u00e9e, attendue par Denis, \u00e0 l\u2019heure dite, au lieu convenu&nbsp;\u00bb (p. 26). Le motif de l\u2019attente domine cette partie de la nouvelle et se d\u00e9veloppe sous la forme d\u2019analepses allusives \u00e9voquant des \u00e9v\u00e9nements ant\u00e9rieurs. Ces souvenirs prennent donc la forme distanci\u00e9e d\u2019un <em>sommaire<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils ne suffisent pas \u00e0 d\u00e9placer le r\u00e9f\u00e9rentiel spatio-temporel dans lequel l\u2019histoire est ancr\u00e9e. Ces informations r\u00e9trospectives sont n\u00e9anmoins essentielles, car elles permettent de clarifier les enjeux de la rencontre et de lui conf\u00e9rer ainsi un certain relief. Le fil des pens\u00e9es de la protagoniste parcourt un r\u00e9seau de virtualit\u00e9s&nbsp;: on apprend que \u00ab&nbsp;Toute la journ\u00e9e elle avait v\u00e9cu ce moment \u00e0 l\u2019avance&nbsp;\u00bb (p. 26). Cette projection compulsive est motiv\u00e9e par la crainte que Denis ne se pr\u00e9sente pas au rendez-vous, \u00e9clairant \u00e0 la fois fragilit\u00e9 de la relation entre les personnages et les espoirs plac\u00e9s dans la rencontre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Et cette crainte qu\u2019elle avait \u00e9prouv\u00e9e tout le jour qu\u2019il ne soit pas l\u00e0, qu\u2019il ait oubli\u00e9, chang\u00e9 d\u2019id\u00e9e, ou pire, qu\u2019il n\u2019ait plus eu du tout envie de sortir avec elle ce soir, car on peut s\u2019attendre \u00e0 tout avec eux. Sans compter qu\u2019une obligation professionnelle inattendue aurait pu le retenir dans l\u2019internat o\u00f9 il enseignait le latin et le grec. Et comment aurait-il pu l\u2019avertir dans ce cas, puisqu\u2019elle n\u2019avait pas encore le t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;? (p. 27)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Denis est bien pr\u00e9sent au rendez-vous, mais ces hypoth\u00e8ses, articul\u00e9es au subjonctif ou au conditionnel pass\u00e9, soulignent les enjeux dramatiques centraux de cette nouvelle, \u00e0 savoir le manque de certitude concernant le lien affectif unissant les deux personnages. Par ailleurs, ce passage d\u00e9noue un premier fil de l\u2019intrigue, qui nous tenait en haleine depuis le premier paragraphe, en r\u00e9v\u00e9lant l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019absence de couvre-chef&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Mais ces craintes \u00e9taient vaines, puisque Denis \u00e9tait l\u00e0, arriv\u00e9 bon premier au rendez-vous, t\u00eate nue comme les autres fois, \u2013 t\u00eate nue, encore une fois, qu\u2019est-ce que \u00e7a prouvait&nbsp;? Qu\u2019il d\u00e9testait vraiment tous les genres de couvre-chefs et n\u2019en portait jamais aucun, ainsi qu\u2019il le lui avait dit&nbsp;? Elle se serait donc tromp\u00e9e lorsqu\u2019elle avait cru l\u2019apercevoir de loin, avant-hier, coiff\u00e9 d\u2019un b\u00e9ret basque bleu marine, accompagn\u00e9 d\u2019une femme tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gante, un peu plus petite que lui et vers laquelle il se penchait en marchant, se rapprochant parfois si, si pr\u00e8s d\u2019elle qu\u2019il semblait en \u00eatre amoureux. (p. 28)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on comprend maintenant l\u2019importance du \u00ab&nbsp;couvre-chef&nbsp;\u00bb, une nouvelle forme de curiosit\u00e9 remplace la premi\u00e8re, puisque nous partageons d\u00e9sormais avec la protagoniste cette impossibilit\u00e9 de savoir si elle s\u2019est \u00ab&nbsp;tromp\u00e9e&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Mais \u00e9tait-ce lui ou n\u2019\u00e9tait-ce pas lui&nbsp;? Sans ce b\u00e9ret, \u00e9videmment, \u00e7a aurait pu \u00eatre lui&nbsp;! Et m\u00eame si c\u2019\u00e9tait lui, qu\u2019est-ce que \u00e7a prouverait en somme&nbsp;? Ah&nbsp;! Comment savoir&nbsp;?&#8230; (p. 29)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade du r\u00e9cit, tel le chat de Schr\u00f6dinger, il existe donc deux versions possibles du pass\u00e9&nbsp;: l\u2019une dans laquelle Denis est cet homme \u00e0 b\u00e9ret qui s\u2019est promen\u00e9 avec une autre femme, et la seconde dans laquelle il s\u2019agit de quelqu\u2019un d\u2019autre. Pour tenter d\u2019\u00e9tablir une configuration plus stable, qui permettrait de d\u00e9nouer l\u2019intrigue, le t\u00e9moin sonde sa m\u00e9moire \u00e0 la recherche d\u2019indices qui ne font que renforcer son incertitude&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Car, jusqu\u2019ici, impossible de rien savoir avec lui. Impossible d\u2019\u00eatre s\u00fbre\u2026 Ainsi, la derni\u00e8re fois, le dernier dimanche de mars, ils s\u2019\u00e9taient promen\u00e9s ensemble dans la campagne. Eh bien, pas une seule fois il n\u2019avait essay\u00e9 de l\u2019embrasser&nbsp;! N\u2019\u00e9tait-ce pas curieux&nbsp;? Alors, comment savoir&nbsp;? (p. 29)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les commentaires digressifs que l\u2019on peut attribuer aux pens\u00e9es de la protagoniste tendent par ailleurs \u00e0 \u00e9largir la port\u00e9e de cette interrogation, qui devient r\u00e9v\u00e9latrice des rapports homme-femme dans ce contexte socio-historique&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Car comment savoir avec eux&nbsp;? (p. 31)<\/p>\n\n\n\n<p>Mais n\u2019est-ce pas toujours ainsi avec eux&nbsp;? avec nous&nbsp;? Entre eux et nous&nbsp;? Un \u00e9ternel balancement qui nous rapproche et nous \u00e9loigne tour \u00e0 tour. (p. 31-32)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette premi\u00e8re partie s\u2019ach\u00e8ve par l\u2019expression d\u2019un \u00ab&nbsp;besoin de savoir&nbsp;\u00bb, qui renvoie autant \u00e0 l\u2019\u00e9nigme ancr\u00e9e dans le pass\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019espoir que ce rendez-vous conduira \u00e0 une r\u00e9v\u00e9lation des sentiments que Denis \u00e9prouve. La suite du r\u00e9cit est donc plac\u00e9e dans le double r\u00e9gime de la <em>curiosit\u00e9<\/em> et du <em>suspense<\/em>&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Ah&nbsp;! Savoir&nbsp;! Savoir&nbsp;! Mais qu\u2019a-t-elle besoin de savoir puisqu\u2019il est l\u00e0 devant le magasin de comestible et qu\u2019il vient de l\u2019apercevoir et s\u2019\u00e9lance \u00e0 sa rencontre.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Bonsoir Elisabeth\u2026&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Bonsoir Denis. (p. 32)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette charni\u00e8re, le r\u00e9cit change radicalement de rythme&nbsp;: \u00e0 l\u2019immobilisme de la sc\u00e8ne d\u2019observation, qui servait surtout de pr\u00e9texte pour une exposition des enjeux dramatiques, succ\u00e8de une s\u00e9rie d\u2019actions et de dialogues. La relation entre les deux personnages s\u2019\u00e9quilibre&nbsp;: la protagoniste est maintenant pourvue, elle aussi, d\u2019un pr\u00e9nom, et chacun parle et agit \u00e0 tour de r\u00f4le. L\u2019asym\u00e9trie demeure en revanche au niveau de l\u2019acc\u00e8s aux pens\u00e9es des personnages, puisque Denis reste imp\u00e9n\u00e9trable alors que nous continuons \u00e0 suivre le flux des pens\u00e9es d\u2019Elisabeth. La transition est soulign\u00e9e formellement par un changement dans le r\u00e9gime \u00e9nonciatif, puisque le plan <em>historique,<\/em> qui pr\u00e9dominait jusque-l\u00e0, fait place \u00e0 de nombreux d\u00e9ictiques, non seulement dans les dialogues, mais \u00e9galement dans les passages narratifs&nbsp;: \u00ab&nbsp;il <em>est<\/em> <em>l\u00e0<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;il <em>vient de<\/em> l\u2019apercevoir et <em>s\u2019\u00e9lance<\/em> \u00e0 sa rencontre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les <em>dialogues<\/em> en style directs, en alternance avec de courts paragraphes<em> narratifs<\/em>, contribuent \u00e0 a\u00e9rer la mise en page, conf\u00e9rant \u00e0 la lecture un rythme beaucoup plus leste, \u00e0 l\u2019image de la promenade nocturne des amants. Cette progression favorise l\u2019\u00e9conomie prospective du <em>suspense<\/em> en jouant sur un va-et-vient entre rapprochement et \u00e9loignement, aussi bien des corps que postures affich\u00e9es dans les discours des interlocuteurs. Les commentaires introspectifs d\u2019Elisabeth reprennent quant \u00e0 eux le leitmotiv des interrogations expos\u00e9es au d\u00e9but de la nouvelle en les modulant, pour signaler une gradation vers un climax.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u2026C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre lui apr\u00e8s tout\u2026 c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre lui\u2026 non\u2026 ce n\u2019est pas possible puisqu\u2019il va toujours t\u00eate nue, pense-t-elle en embo\u00eetant le pas \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s (p. 33)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Paris&nbsp;! Elle respire mal. Il y a des femmes si attirantes \u00e0 Paris. Et tant de tentations pour un jeune professeur suisse en voyage (p. 34)<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! comment osera-t-elle&nbsp;? (p. 37)<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce l\u00e0 enfin qu\u2019elle saura&nbsp;? (p. 38)<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! est-ce qu\u2019elle sait maintenant&nbsp;? (p. 39)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>On constate donc que l\u2019int\u00e9r\u00eat de cette intrigue d\u00e9pend \u00e9troitement de la mani\u00e8re dont le r\u00e9cit \u00e9voque les virtualit\u00e9s pass\u00e9es (\u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre lui&nbsp;\u00bb) pr\u00e9sentes (\u00ab&nbsp;est-ce qu\u2019elle sait maintenant&nbsp;?&nbsp;\u00bb) et futures (\u00ab&nbsp;osera-t-elle&nbsp;?&nbsp;\u00bb) de l\u2019histoire, qui conf\u00e8rent un enjeu dramatique aux moindres gestes, \u00e0 la moindre parole \u00e9chang\u00e9e. Un faux d\u00e9nouement survient lorsque les amants s\u2019embrassent et que Denis propose de raccompagner Elizabeth chez elle&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>&nbsp;&nbsp; \u2014 Mettez au moins votre foulard sur la t\u00eate, mon amour\u2026&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mon amour&nbsp;! Oh&nbsp;! Comme elle sait maintenant, comme elle est s\u00fbre. Presque trop. Elle pourrait desserrer un peu son \u00e9treinte, mon amour\u2026&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Et vous&nbsp;? dit-elle et vous, Denis&nbsp;?&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Oh&nbsp;! moi, r\u00e9pondit-fil en d\u00e9gageant son autre main et en la plongeant dans sa poche pour en tirer quelque chose. J\u2019ai un b\u00e9ret.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un b\u00e9ret&nbsp;!&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je croyais que vous alliez toujours t\u00eate nue, balbutia-t-elle en se d\u00e9gageant \u00e0 son tour pour essayer de voir le b\u00e9ret. Mais dans l\u2019obscurit\u00e9 elle voit mal. Et puis, tous les b\u00e9rets basques ne se ressemblent-ils pas&nbsp;? Je croyais que vous alliez toujours t\u00eate nue, bafouille-t-elle encore.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Presque toujours, mon amour, presque toujours\u2026 r\u00e9pond-il. (p. 40)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 la parole de Denis semble valider le lien affectif esp\u00e9r\u00e9, elle le trahit. Alors qu&rsquo;elle croyait avoir triomph\u00e9, Elisabeth doit donc d\u00e9chanter, et ces indices contradictoires, port\u00e9s par la parole de son amant, la renvoient au caract\u00e8re insondable des relations entre hommes et femmes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! comment savoir maintenant&nbsp;? Comment savoir avec eux, avec lui, afin d\u2019\u00eatre tout \u00e0 fait s\u00fbre, tranquille, heureuse&nbsp;\u00bb (p. 40). La nouvelle d\u00e9bouche ainsi sur un \u00e9pilogue d\u00e9ceptif, qui renonce \u00e0 d\u00e9nouer cette intrigue inextricable&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Comme si on n\u2019\u00e9tait jamais s\u00fbre de quoi que ce soit d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un gar\u00e7on. Et qu\u2019on l\u2019aime\u2026 (p. 41)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on se place sur le plan des actions racont\u00e9es, on constate que ce r\u00e9cit se moule assez difficilement dans un <em>sch\u00e9ma narratif<\/em>, ou du moins, les <em>complications<\/em> qui mettent en branle les \u00e9v\u00e9nements en perturbant une <em>situation initiale<\/em> se situent en dehors du champ de la narration proprement dite. Le r\u00e9cit ne raconte pas, sous la forme d\u2019une sc\u00e8ne, comment Elizabeth est tomb\u00e9e amoureuse, ni l\u2019\u00e9v\u00e9nement de sa rencontre inopin\u00e9e avec un couple qui <em>pourrait<\/em> \u00eatre Denis au bras d\u2019une inconnue. La <em>mise en intrigue<\/em> repose en revanche sur la repr\u00e9sentation immersive, et plus ou moins chronologique, d\u2019une promenade apparemment banale et d\u00e9pourvue d\u2019incidents notables. Mais ce qui noue une <em>tension<\/em> tr\u00e8s efficace, c\u2019est la mani\u00e8re <em>explicite<\/em> dont sont expos\u00e9es les incertitudes qu\u2019\u00e9prouve la protagoniste, \u00e0 laquelle le lecteur est appel\u00e9 \u00e0 s\u2019identifier. C\u2019est \u00e9galement la mani\u00e8re <em>implicite<\/em> par laquelle certains \u00e9l\u00e9ments importants de l\u2019histoire demeurent inaccessibles, que ce soit en raison du caract\u00e8re provisoirement incompr\u00e9hensible des pens\u00e9es d\u2019Elisabeth ou parce que l\u2019\u00e9crivaine a choisi de rendre Denis totalement imp\u00e9n\u00e9trable. Les hypoth\u00e8ses \u00e9chafaud\u00e9es par Elisabeth et par le lecteur s\u2019articulent donc, mais ne co\u00efncident pas toujours, puisque ces deux entit\u00e9s n\u2019appartiennent pas au m\u00eame <em>monde<\/em> et ne se soumettent pas au m\u00eame ordre temporel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences cit\u00e9es<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Barthes, Roland (1968), \u00ab&nbsp;L\u2019effet de r\u00e9el&nbsp;\u00bb, <em>Communications<\/em>, n\u00b0 11, p. 84-89.<\/p>\n\n\n\n<p>Tomachevski, Boris (1965), \u00ab&nbsp;Th\u00e9matique&nbsp;\u00bb, in <em>Th\u00e9orie de la litt\u00e9rature<\/em>, T. Todorov (dir.), Paris, Seuil, p. 263-307.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette fiche pratique est extraite de l&rsquo;article suivant: Baroni, R. 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