{"id":764,"date":"2021-09-20T09:50:18","date_gmt":"2021-09-20T07:50:18","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/cwp-blog\/?p=764"},"modified":"2021-09-20T09:50:19","modified_gmt":"2021-09-20T07:50:19","slug":"proscrits-de-la-commune-a-lausanne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/cwp-blog\/2021\/09\/proscrits-de-la-commune-a-lausanne\/","title":{"rendered":"Proscrits de la Commune \u00e0 Lausanne : entre hostilit\u00e9 et solidarit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"background-color: #eee7e4;text-align: left\"><strong>Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la Commune de Paris et alors que la r\u00e9pression versaillaise bat son plein, des milliers de personnes sont forc\u00e9es de prendre, en 1871, le chemin de l\u2019exil. D\u00e9munis et entour\u00e9s d\u2019une population souvent hostile, les exil\u00e9s doivent se serrer les coudes pour subsister. A Lausanne, un exemple de solidarit\u00e9 entre proscrits voit le jour. Autour des voies ferr\u00e9es, l\u2019un d\u2019entre eux parvient \u00e0 fournir \u00e0 ses compatriotes, durant quelque temps, une activit\u00e9 inesp\u00e9r\u00e9e, synonyme de gagne-pain.<\/strong><!--more--><\/p>\n<h3>Communards en Suisse&nbsp;: un accueil inhospitalier<\/h3>\n<p>En exil, l\u2019entraide entre r\u00e9fugi\u00e9s peut devenir n\u00e9cessaire, et des liens patriotiques, ou encore id\u00e9ologiques, sont alors les seuls \u00e9l\u00e9ments sur lesquels se reposer. C\u2019est ce qui a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9, notamment, lors du passage des proscrits de la Commune en Suisse.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la reprise de Paris par les Versaillais, et l\u2019\u00e9chec des autres communes en France, de tr\u00e8s nombreux individus n\u2019ont eu d\u2019autre choix que de se tourner vers l\u2019\u00e9tranger pour \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9pression, qui pouvait se traduire par des peines de d\u00e9portation \u00e0 vie au bagne, lorsqu\u2019il ne s\u2019agissait tout simplement pas d\u2019ex\u00e9cution. Leur nombre, difficile \u00e0 \u00e9tablir avec pr\u00e9cision, semblait \u00eatre compris entre quatre mille et, selon les estimations de Jacques Rougerie, historien fran\u00e7ais sp\u00e9cialiste de la Commune, une dizaine de milliers d\u2019individus.<\/p>\n<p>Une grande partie se rend en Angleterre, d\u2019autres en Belgique. On estime que pr\u00e8s de deux mille personnes se sont r\u00e9fugi\u00e9es dans chacun de ces deux pays. Mais un nombre important de communards s\u2019est quant \u00e0 lui exil\u00e9 en Suisse. Ce groupe de proscrits comprenait 600 \u00e0 800 individus. Marc Vuilleumier, historien helv\u00e9tique sp\u00e9cialiste de la proscription communaliste en Suisse, estime que 500 d\u2019entre eux se sont r\u00e9fugi\u00e9s dans la seule Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>Or, malgr\u00e9 la tradition d\u2019accueil du territoire helv\u00e9tique, terre d\u2019exil, les proscrits n\u2019\u00e9taient pas les bienvenus. \u00c0 leur arriv\u00e9e, ils ont \u00e9t\u00e9 conspu\u00e9s. La propagande versaillaise les avait d\u00e9peints comme des r\u00e9volutionnaires assoiff\u00e9s de sang, et le mythe des \u00ab&nbsp;p\u00e9troleuses&nbsp;\u00bb, des femmes incendiant des b\u00e2timents entiers avec une efficacit\u00e9 remarquable, avait \u00e9t\u00e9 largement v\u00e9hicul\u00e9.<\/p>\n<p>Sans le sou, d\u00e9munis et entour\u00e9s d\u2019une population locale hostile, les communards n\u2019ont pas v\u00e9cu des premiers jours faciles, \u00e0 leur arriv\u00e9e en territoire helv\u00e9tique. Aristide Claris, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de la Commune de Paris dans le 10<sup>e<\/sup> arrondissement, le dit lui-m\u00eame dans sa <em>Proscription fran\u00e7aise en Suisse 1871-1872&nbsp;<\/em>: \u00ab Notre arriv\u00e9e en Suisse fut accueillie par des protestations et des cris de r\u00e9probation. Comment, disaient les bourgeois de Gen\u00e8ve et d\u2019ailleurs, notre gouvernement accorde l\u2019hospitalit\u00e9 \u00e0 ces assassins, au lieu de les livrer \u00e0 la justice de leur pays&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n<h3>Subsister en exil<\/h3>\n<p>Si, en Suisse, la majorit\u00e9 des r\u00e9fugi\u00e9s de la Commune s\u2019installent \u00e0 Gen\u00e8ve, il en est une petite partie qui, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019un d\u2019entre eux, s\u2019est trouv\u00e9e, quelque temps, un gagne-pain \u00e0 Lausanne. \u00c0 peu pr\u00e8s une ann\u00e9e s\u2019est \u00e9coul\u00e9e depuis leur arriv\u00e9e. Il s\u2019agit d\u2019une v\u00e9ritable aubaine qui se pr\u00e9sente alors, pour ces exil\u00e9s.<\/p>\n<p>Au printemps 1872, Paul Pia est employ\u00e9 \u00e0 Lausanne par la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise Laurent et Bergeron, qui couvre toute l\u2019exploitation des chemins de fer de la Suisse occidentale. L\u2019entreprise lui donne le feu vert pour recruter, lui-m\u00eame, le personnel dont il aura besoin pour proc\u00e9der \u00e0 la liquidation de la compagnie. Garde national du 4<sup>e<\/sup> arrondissement et contr\u00f4leur g\u00e9n\u00e9ral des chemins de fer sous la Commune, dissimul\u00e9 pr\u00e8s de la porte Champerret lors de la Semaine Sanglante, Paul Pia s\u2019est d\u2019abord r\u00e9fugi\u00e9 en Belgique, puis en Suisse, o\u00f9 cette responsabilit\u00e9 lui est confi\u00e9e.<\/p>\n<p>Ni une ni deux, il d\u00e9cide de venir en aide \u00e0 ses compagnons d\u2019infortune en Suisse, et engage plusieurs d\u2019entre eux. Parmi ceux-ci, Gustave Lefran\u00e7ais, qui raconte dans ses <em>Souvenirs de deux Communards&nbsp;<\/em>:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Au moment o\u00f9 je songeais \u00e0 quitter Gen\u00e8ve \u00e0 mon tour, notre ami Paul Pia, ex-employ\u00e9 sup\u00e9rieur d\u2019une importante ligne fran\u00e7aise, me propose de venir \u00e0 Lausanne. [\u2026] Cette liquidation menace de devoir \u00eatre tr\u00e8s compliqu\u00e9e par suite des encombrements de marchandises qui se sont produits sur toutes les voies ferr\u00e9es suisses durant la guerre. Notre camarade Pia, ayant carte blanche pour le recrutement de son bureau, m\u2019offre d\u2019y venir travailler. Deux cents francs par mois d\u2019assur\u00e9s durant au moins une ann\u00e9e et peut-\u00eatre davantage, c\u2019est une fortune qui me permet d\u2019assurer l\u2019existence des miens. J\u2019accepte sans h\u00e9siter et\u2026 en route pour Lausanne.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Tout comme Gustave Lefran\u00e7ais, d\u2019autres exil\u00e9s de la Commune acceptent l\u2019offre de Pia et b\u00e9n\u00e9ficient de cette chance presque inou\u00efe. Pour ne citer que quelques-uns d\u2019entre eux, notons qu\u2019Adolphe Cl\u00e9mence, Jules Montels, Henri Bellenger, Anatole Legrandais ou encore Jules Vall\u00e8s en font partie. Au total, une vingtaine de communards sont pass\u00e9s par les bureaux de Paul Pia<a id=\"fnref-1\" class=\"footnote\" title=\"\" href=\"#fn-1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<h3>Le wagon de l\u2019entraide<\/h3>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 la Rasude, un b\u00e2timent situ\u00e9 sur la route de Lausanne \u00e0 Ouchy, que ceux-ci se trouvent. Ce b\u00e2timent tire son nom d\u2019un lieu-dit, \u00ab A la Rasudaz&nbsp;\u00bb, o\u00f9 se serait tenu un banquet r\u00e9volutionnaire de patriotes vaudois en 1791<a id=\"fnref-2\" class=\"footnote\" title=\"\" href=\"#fn-2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Si les r\u00e9fugi\u00e9s fran\u00e7ais n\u2019ont aucune formation pour les t\u00e2ches qu\u2019ils doivent effectuer, cela n\u2019emp\u00eache en rien Paul Pia de les engager et, en peu de temps, de leur expliquer leur r\u00f4le.<\/p>\n<p>Ce petit groupe de proscrits \u00e9chou\u00e9 en terres vaudoises reste tr\u00e8s soud\u00e9, \u00e0 tel point que, lors de son passage \u00e0 Lausanne, il parvient \u00e0 redonner vie \u00e0 la section de l\u2019Internationale de cette ville.<\/p>\n<p>Pourtant tout ne va pas sans difficult\u00e9s. La pr\u00e9sence de ces exil\u00e9s d\u00e9range bon nombre de personnes, \u00e0 Lausanne. Tout d\u2019abord l\u2019un de leurs coll\u00e8gues qui, sous couvert de fausse sympathie, envoie des rapports sur tous les individus et leurs activit\u00e9s \u00e0 la police de Paris, ce que mentionne Gustave Lefran\u00e7ais dans ses <em>Souvenirs de deux Communards<\/em>. Les autorit\u00e9s vaudoises, quant \u00e0 elles, accordent des permis de s\u00e9jour renouvelables tous les six mois aux communards. Cependant, en novembre 1872, ce n\u2019est pas un renouvellement que bon nombre d\u2019entre eux re\u00e7oivent, mais un avis d\u2019expulsion. Le canton de Vaud ne veut plus d\u2019eux, sous pr\u00e9texte qu\u2019ils seraient trop bruyants et causeraient des scandales&#8230; Ils n\u2019ont alors d\u2019autre choix que de retourner \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>La liquidation de la compagnie de chemins de fer se termine en mai 1873. Tous les communards y travaillant n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s, ceux qui peuvent rester b\u00e9n\u00e9ficient, pendant une ann\u00e9e environ, d\u2019une condition leur permettant de subsister en exil. Au terme de cette activit\u00e9, les r\u00e9fugi\u00e9s de la Commune se dispersent. La plupart retournent \u00e0 Gen\u00e8ve, certains tentent leur chance ailleurs en Suisse (Louis Pindy dans le Jura, Maxime Vuillaume sur le chantier du tunnel du Gothard) ou en Angleterre.<\/p>\n<p>Paul Pia, quant \u00e0 lui, devient quelque temps marchand de tableaux \u00e0 Gen\u00e8ve, puis dirigeant d\u2019une exploitation de mines d\u2019anthracite \u00e0 Gr\u00f4ne, dans le Valais. Apr\u00e8s l\u2019amnistie, en 1880, il retourne en France, o\u00f9 il est \u00e0 nouveau employ\u00e9 dans le domaine des chemins de fer.<\/p>\n<p style=\"background-color: #eee7e4\"><em>Christian Marmy est auteur d\u2019un travail de m\u00e9moire intitul\u00e9 <\/em>L\u2019exil politique en Suisse : les r\u00e9fugi\u00e9s de la Commune (1871-1880)<em> soutenu en 2017 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne, sous la direction du professeur Fran\u00e7ois Vallotton.<br><\/em><\/p>\n<h3>Ouvrages mentionn\u00e9s<\/h3>\n<ul>\n<li>Claris Aristide, <em>La proscription fran\u00e7aise en Suisse 1871-1872<\/em>, Paris, EDHIS, 1968 (1<sup>e<\/sup> \u00e9dition 1872).<\/li>\n<li>Arnould Arthur et Lefran\u00e7ais Gustave, <em>Souvenirs de deux Communards r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 Gen\u00e8ve 1871-1873, <\/em>pr\u00e9sentation par Marc Vuilleumier, Gen\u00e8ve, Coll\u00e8ge du Travail, 1987.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>Notes de bas de page<\/h3>\n<ol>\n<li id=\"fn-1\">Les communards \u00e0 qui Paul Pia a fourni du travail \u00e0 Lausanne sont mentionn\u00e9s dans la notice du Maitron qui leur est d\u00e9di\u00e9e. Le Maitron est un dictionnaire biographique en ligne recensant des notices sur les personnes impliqu\u00e9es dans les mouvements ouvriers et les mouvements sociaux. Le lien pour la notice de Paul Pia&nbsp;: <a href=\"https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article68204\">https:\/\/maitron.fr\/spip.php?article68204<\/a>. <a class=\"reversefootnote\" title=\"Retourner \u00e0 l'article\" href=\"#fnref-1\"> \u21a9<\/a><\/li>\n<li id=\"fn-2\">Informations tir\u00e9es du site web sur le quartier de La Rasude&nbsp;: <a href=\"https:\/\/la-rasude.ch\/timeline\/#1896\">https:\/\/la-rasude.ch\/timeline\/#1896<\/a>. <a class=\"reversefootnote\" title=\"Retourner \u00e0 l'article\" href=\"#fnref-2\"> \u21a9<\/a><\/li>\n<\/ol>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><\/a><span id=\"sample-permalink\"><\/span><\/p>\n<p style=\"background-color: #eee7e4\">Pour citer ce billet de blog : Christian Marmy, \u00ab Proscrits de la Commune \u00e0 Lausanne : entre hostilit\u00e9 et solidarit\u00e9 \u00bb, <em>Blog du Centre Walras-Pareto<\/em>, 20 septembre 2021, <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/cwp-blog\/2021\/09\/proscrits-de-la-commune-a-lausanne\/\">https:\/\/wp.unil.ch\/cwp-blog\/2021\/09\/proscrits-de-la-commune-a-lausanne\/<\/a>.<\/p>\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la Commune de Paris et alors que la r\u00e9pression versaillaise bat son plein, des milliers de personnes sont forc\u00e9es de prendre, en 1871, le chemin de l\u2019exil. 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