Le CERN vise l’indépendance informatique en misant sur l’open source

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Editorial : Au début de l’été 2019 une annonce du CERN a fait grand bruit dans le milieu IT : abandon des solutions Microsoft au profit d’homologues open source, en 10 ans.

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Pourquoi le CERN veut-il quitter Microsoft pour des logiciels open source ?

Le CERN utilise depuis 20 ans les logiciels de Microsoft à un prix modique, en vertu de son statut d’institution de formation. Or ce statut a été révoqué cette année, ce qui implique de payer 10 fois plus qu’auparavant, et par utilisateur et non plus forfaitairement, cloud oblige. Par conséquent, le CERN a lancé le projet Malt (Microsoft Alternatives).

L’objectif est en 10 ans de se passer des solutions Microsoft, voire de tout logiciel propriétaire. Le CERN va commencer par la messagerie et la téléphonie, migrant de Microsoft Exchange à Kopano. En cas de besoin le CERN lancera ou rejoindra des communautés open source pour pourvoir à ses besoins informatiques. L’ambition est de :

  • fournir le même service à toutes les catégories d’utilisateurs du CERN
  • éviter toute situation de dépendance avec les fournisseurs pour réduire les risques
  • garder la main sur les données
  • traiter en priorité les cas les plus courants.

Coup de bluff pour tenter de forcer Microsoft à baisser ses prix ? L’avenir nous le dira. Réaction de Microsoft, par la voix de son porte-parole Tobias Steger : «Microsoft a changé de position vis-à-vis de l’open source et nous considérons que cela fait parfois sens d’envisager ce type de solutions comme alternatives. Toutefois, le CERN ne pourra pas forcément trouver des alternatives intéressantes en termes de coûts-bénéfices pour certains services critiques, notamment les services cloud. Nous sommes convaincus que nous fournissons des produits et services de valeur, et tant que le CERN trouvera de la valeur dans les solutions Microsoft, il continuera à les utiliser.»

Un logiciel open source, qu’est-ce que c’est ?

Pour le comprendre le mieux est de s’en référer à un de ses inventeurs les plus célèbres, Richard Stallman en sa qualité de Président de la Free Software Foundation, qui a d’ailleurs donné cette année à l’UNIL la conférence « Cyberpeace requires Free Software » dans le cadre du CANVAS Workshop on Ethical dilemmas in strategical and operational cybersecurity at State level.


Richard Stallman œuvre au développement des logiciels libres

Selon Stallman, un des inventeurs dans les labos du MIT du système d’exploitation libre GNU/LINUX, tout est affaire de liberté. Le logiciel libre s’oppose donc au logiciel privateur [de liberté]. 4 libertés fondamentales le caractérisent :

0) la liberté d’exécuter le programme comme tu veux
1) la liberté d’étudier le code source et le changer comme tu veux pour faire ce que tu veux

Comme la majorité des gens ne sont pas programmeurs, et que même les programmeurs ne peuvent pas connaître tous les logiciels, 2 libertés de plus sont nécessaires :

2) la liberté de faire des copies exactes et donner ou vendre à qui tu veux
3) la liberté de faire des copies de tes versions modifiées et donner ou vendre à qui tu veux

Sans ces 4 libertés l’utilisateur est soumis au pouvoir du propriétaire du logiciel dit privateur. C’est comme si l’utilisateur cuisinait alors que ses mains étaient mues par un programme qu’il ne pouvait connaître. L’utilisateur ne pourrait donc pas savoir ce qu’il prépare ni transmettre sa recette aux autres. Il serait également à la merci de logiciels malveillants, puisque privé de la possibilité de savoir ce qu’il se passe sous le capot.

Stallman estime qu’il a réussi sa vie puisqu’il a lancé le mouvement du logiciel libre, LINUX propulsant aujourd’hui plus de 70 millions d’ordinateurs. Même s’il reconnaît lucidement qu’il y a encore beaucoup à faire puisqu’il y a plus d’un milliard d’ordinateurs dans le monde. Pour lui Apple a inventé l’ordinateur prison, et Microsoft produit des logiciels aux composants malveillants, car destinés à envoyer à l’insu de l’utilisateur des informations. La vision du monde de Stallman est binaire : ou vous contrôlez le programme, ou le programme vous contrôle. Il rêve d’une humanité libre qui coopère en vue du bien commun, et non d’une humanité tyrannisée par quelques multinationales. Selon lui les éditeurs de logiciels privateurs proposent d’abord leurs solutions à bon marché, puis la dépendance créée les prix montent sans limites.

Le Centre informatique de l’UNIL utilise déjà de nombreux logiciels open source

Le Ci n’a pas attendu le CERN pour utiliser de nombreux logiciels open source, dans une logique pragmatique et non dogmatique. Car il se trouve que ce type de logiciel est souvent d’excellente qualité, car utilisé par une nombreuse communauté de clients, d’informaticiens passionnés ou même d’entreprises. Une part importante de nos serveurs tournent donc sous LINUX, nous développons nos solutions maison sur une base libre, nos cours d’informatique destinés aux étudiants s’appuient en partie sur des logiciels libres, LibreOffice, Zotero ou LateX, et nous poussons notamment l’usage de QGIS pour le domaine spécifique des SIG. Sur le campus nombre d’enseignants utilisent des logiciels libres, les mêmes que le Ci plus des logiciels spécifiques aux domaines d’études comme R pour les statistiques, pour citer un exemple parmi tant d’autres.

Au niveau des systèmes d’exploitation, LINUX fait tourner de nombreux serveurs, mais reste encore anecdotique pour la bureautique, où macOS et Windows dominent.

L’UNIL utilise donc déjà de nombreux logiciels open source, mais sans aucune stratégie institutionnelle, au gré des opportunités ou des initiatives individuelles. En ce moment, l’UNIL arrive à l’échéance de son contrat avec Microsoft. Si notre statut d’institution formatrice n’est pas remis en cause, à l’heure du cloud l’éditeur se sent plus fort que jamais pour passer d’un modèle forfaitaire à un modèle individuel qui requiert un compte chez le fournisseur.

L’avenir des différents logiciels privateurs à l’UNIL dépend donc fortement des différentes stratégies commerciales de leurs éditeurs, et de leurs capacités à s’adapter aux besoins particuliers du milieu académique. L’établissement d’une stratégie de migration vers des logiciels libres est toujours une option possible.

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