{"id":4838,"date":"2024-03-19T16:25:18","date_gmt":"2024-03-19T15:25:18","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/?p=4838"},"modified":"2024-03-19T17:07:45","modified_gmt":"2024-03-19T16:07:45","slug":"amour-et-capitalisme-un-equation-impossible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/amour-et-capitalisme-un-equation-impossible\/","title":{"rendered":"Amour et capitalisme, un \u00e9quation impossible?"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:66.66%\">\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Par Sara Lorente Muedra<\/h4>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:33.33%\">\n<div class=\"wp-block-file\"><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2024\/03\/Amour-et-capitalisme-un-equation-impossible-\u2013-BISS.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download>T\u00e9l\u00e9charger l&rsquo;article en PDF<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>Si l&rsquo;on admet que la modernit\u00e9 et les nouvelles formes \u00e9conomiques issues du capitalisme ont impr\u00e9gn\u00e9 la gestion de nos relations interpersonnelles, et que les nouvelles technologies (telles que les applications de rencontres en ligne), influencent aussi notre rapport aux autres, est-il donc encore possible de cr\u00e9er une relation amoureuse authentique telle que d\u00e9finie par l\u2019h\u00e9ritage romantique ?<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:33.33%\">\n<p>L&rsquo;analyse des relations amoureuses est complexe. Surtout si l&rsquo;on tient compte de la diversit\u00e9 des perspectives sur l&rsquo;amour qui coexistent aujourd&rsquo;hui. Afin d&rsquo;analyser les cons\u00e9quences du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, on va partir de l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;id\u00e9al amoureux romantique<\/em>\u00a0\u00bb. Cet id\u00e9al sera compris tout au long du texte comme une relation intersubjective qui implique la connexion entre deux \u00eatres interd\u00e9pendants et dans laquelle il y a une attente de r\u00e9ciprocit\u00e9 et une ouverture du sujet \u00e0 l&rsquo;autre qui exclut l&rsquo;\u00e9gocentrisme et l&rsquo;\u00e9go\u00efsme (Dr\u00f6gue et Voirol, 2011 : 340).<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:66.66%\">\n<p class=\"has-light-background-background-color has-background\">Cette analyse porte sur l&rsquo;impact du syst\u00e8me capitaliste et de la technologie sur les relations interpersonnelles. Les changements sociaux induits par les transformations \u00e9conomiques li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;industrialisation favorisent la commercialisation de l&rsquo;amour, du corps et de la sexualit\u00e9, donnant lieu \u00e0 des relations marqu\u00e9es par la superficialit\u00e9 et la consommation incessante de corps. Malgr\u00e9 cela, la recherche d&rsquo;un lien authentique persiste et d\u00e9\u00e7oit de nombreuses personnes. Sommes-nous confront\u00e9s \u00e0 une crise des relations interpersonnelles ? La tension entre les principes du march\u00e9 et les aspirations romantiques soul\u00e8ve des questions sur la nature fondamentale de nos relations \u00e0 une \u00e9poque marqu\u00e9e par le capitalisme. La question demeure : r\u00e9sisterons-nous \u00e0 l&#8217;emprise du capitalisme sur nos liens humains ou la connexion authentique avec l&rsquo;autre restera-t-elle un ph\u00e9nom\u00e8ne isol\u00e9, anecdotique et exceptionnel ?<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p>Une conception de l&rsquo;amour romantique qui, bien qu&rsquo;h\u00e9rit\u00e9e du romantisme du 19e si\u00e8cle et de la petite bourgeoisie du 20e si\u00e8cle, fait encore partie de l&rsquo;exp\u00e9rience amoureuse de nombreuses personnes, en particulier d&rsquo;une grande partie des femmes, dont la socialisation primaire est encore impr\u00e9gn\u00e9e de cette conception des relations amoureuses.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019illusion du c<\/strong><strong>hoix individuel, <\/strong><strong>le <\/strong><strong>comportement des consommation et <\/strong><strong>la <\/strong><strong>technologie de l&rsquo;internet : le cocktail Molotov de la soci\u00e9<\/strong><strong>t<\/strong><strong>\u00e9 moderne !<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9veloppement de l&rsquo;industrialisation et de la mondialisation a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de nouvelles dynamiques \u00e9conomiques et sociales qui entrent en contradiction aux normes \u00e9tablies par les communaut\u00e9s pr\u00e9c\u00e9dentes. Cette d\u00e9synchronisation entre les normes \u00e9tablies et les nouvelles inerties g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par le capitalisme entra\u00eenent une perte de coh\u00e9sion sociale et un sentiment de d\u00e9sorientation et vacuit\u00e9 dans la vie des individus. Un ph\u00e9nom\u00e8ne de la modernit\u00e9 qui conditionne nos relations interpersonnelles et que Durkheim d\u00e9finissait comme \u00ab&nbsp;anomie sociale&nbsp;\u00bb. Selon Eva Illouz, sociologue et \u00e9crivaine franco-isra\u00e9lienne, l\u2019anomie sociale et l&rsquo;incertitude \u00e9motionnelle qui caract\u00e9risent notre \u00e9poque sont le r\u00e9sultat de l&rsquo;intersection de trois ph\u00e9nom\u00e8nes : la croyance dans le choix individuel, le comportement des consommateurs sur le march\u00e9 et l&rsquo;impact de la technologie internet (Illouz, 2020:14).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>D<\/strong><strong>\u00e9<\/strong><strong>sir <\/strong><strong>ind\u00e9termin\u00e9 <\/strong><strong>et corpor\u00e9<\/strong><strong>it<\/strong><strong>\u00e9, une boucle qui alimente la sph<\/strong><strong>\u00e8<\/strong><strong>re des loisirs et de la consommation<\/strong><strong>: l\u2019<\/strong><strong>origine des <\/strong><strong>\u00ab&nbsp;<\/strong><strong><em>relations n\u00e9gatives<\/em><\/strong><strong><em>&nbsp;<\/em><\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong>. <\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un nouveau mod\u00e8le de sexualit\u00e9 s&rsquo;installe dans toute la soci\u00e9t\u00e9 autour des ann\u00e9es 1960. La croyance dans le choix individuel, ancr\u00e9e dans l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;amour n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre dirig\u00e9 exclusivement vers le divin, atteignait son apog\u00e9e lorsque le choix sexuel \u00e9tait culturellement valid\u00e9 sur la base de crit\u00e8res subjectifs. Cette situation, combin\u00e9e \u00e0 la perte d&rsquo;autorit\u00e9 des familles et des communaut\u00e9s traditionnelles, offrait au march\u00e9 la possibilit\u00e9 de combler le vide social par un processus d&rsquo;\u00e9mancipation et d&rsquo;autonomie. Une libert\u00e9 et une possibilit\u00e9 de choix fortement influenc\u00e9es par le march\u00e9 de la consommation.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\"><div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"162\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1024x162.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1178\" style=\"width:421px;height:66px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1024x162.png 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-300x47.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-768x121.png 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1536x243.png 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-2048x323.png 2048w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1120x177.png 1120w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-540x85.png 540w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1080x171.png 1080w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1980x313.png 1980w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>Le d\u00e9sir individuel moderne, le d\u00e9sire \u00ab\u00a0anomique\u00a0\u00bb, est un d\u00e9sir qui a de mal \u00e0 chercher un objet avec un but pr\u00e9cis. C&rsquo;est un d\u00e9sir qui ne conduit pas \u00e0 l&rsquo;engagement car, influenc\u00e9 par des logiques marchandes, est incapable de cr\u00e9er les conditions psychiques n\u00e9cessaires pour d\u00e9sirer un seul objet.\u00a0<\/p><\/blockquote><\/figure>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Mais dans nos soci\u00e9t\u00e9s modernes, l&rsquo;id\u00e9ologie du \u00ab&nbsp;<em>libre choix<\/em>&nbsp;\u00bb est probl\u00e9matique car elle ne permet pas \u00e0 l&rsquo;individu de d\u00e9cider. Le d\u00e9sir individuel moderne, le d\u00e9sir \u00ab&nbsp;<em>anomique<\/em>&nbsp;\u00bb, est un d\u00e9sir qui a beaucoup de mal \u00e0 chercher un objet avec un but pr\u00e9cis. C&rsquo;est un d\u00e9sir qui ne conduit pas \u00e0 l&rsquo;engagement car, influenc\u00e9 par des logiques marchandes, est incapable de cr\u00e9er les conditions psychiques n\u00e9cessaires pour d\u00e9sirer un seul objet. C&rsquo;est un d\u00e9sir impatient, hyperactif et insistant : insatiable (Illouz, 2020:49). C&rsquo;est le d\u00e9sir d&rsquo;un individu sans d\u00e9termination affective, \u00e9gocentrique, diffus, vague, ambivalent et irr\u00e9solu, pour qui le corps devient le lieu du plaisir et de la satisfaction. Un corps h\u00e9donique qui deviendra le centre d&rsquo;une force culturelle aux r\u00e9percussions consid\u00e9rables : la sph\u00e8re des loisirs et de la consommation du temps libre, dans laquelle, en effet, le corps f\u00e9minin sera beaucoup plus expos\u00e9 que le corps masculin.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les industries visuelles ont commenc\u00e9 \u00e0 utiliser des images de corps s\u00e9duisants pour stimuler le d\u00e9sir chez leurs spectateurs. Ce d\u00e9placement de la sexualit\u00e9 de la sph\u00e8re intime \u00e0 la sph\u00e8re de la consommation fait de la sexualit\u00e9 une marchandise comme une autre. De plus, avec la sursexualisation du corps des femmes dans les industries visuelles, la g\u00e9n\u00e9ralisation du sexe occasionnel et la mystification de la beaut\u00e9, les relations interpersonnelles se rigidifient par rapport \u00e0 la position de chaque sexe dans la dimension romantique et sexuelle. Cette rigidit\u00e9 des r\u00f4les de genre dans les relations interpersonnelles seront des \u00e9l\u00e9ments utilis\u00e9s par le patriarcat et le capitalisme pour configurer le capitalisme scopique, ou capitalisme visuel, centr\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9cran, sur l&rsquo;image (Illouz, 2020 : 84).<\/p>\n\n\n\n<p>En cons\u00e9quence, de toutes ces transformations socio-\u00e9conomiques et culturelles, la sexualit\u00e9 est transform\u00e9e en une pratique de consommation, prenant la forme d&rsquo;une marchandise et r\u00e9duisant les personnes \u00e0 leur valeur orgasmique. Le capital sexuel et relationnel sera concentr\u00e9 sur le fait d&rsquo;avoir un corps d\u00e9sirable, en adoptant la perspective masculine comme r\u00e9f\u00e9rence universelle (Illouz, 2020 : 108). \u00a0Cela conduit \u00e0 la cr\u00e9ation de \u00ab\u00a0<em>relations n\u00e9gatives<\/em><em>\u00a0<\/em>\u00bb, dans lesquelles il est difficile pour le sujet d&rsquo;\u00e9tablir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et ind\u00e9finis. De m\u00eame, et gr\u00e2ce \u00e0 Internet, il existe une marchandisation de nos corps qui conduit \u00e0 des rencontres sexuelles sous la logique du march\u00e9, sublimant la totalit\u00e9 de l&rsquo;individu \u00e0 des images de consommation qui, comme dans Tinder, permettent d&rsquo;\u00e9valuer visuellement les individus (Illouz, 2020 : 96). <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-group alignfull\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\"><div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"162\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1024x162.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1178\" style=\"width:421px;height:66px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1024x162.png 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-300x47.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-768x121.png 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1536x243.png 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-2048x323.png 2048w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1120x177.png 1120w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-540x85.png 540w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1080x171.png 1080w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1980x313.png 1980w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div><\/div><\/div>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>(\u2026) de toutes ces transformations socio-\u00e9conomiques et culturelles, la sexualit\u00e9 est transform\u00e9e en une pratique de consommation, une marchandise (\u2026) Cela conduit \u00e0 la cr\u00e9ation de \u00ab\u00a0relations n\u00e9gatives\u00a0\u00bb, dans lesquelles il est difficile pour le sujet d&rsquo;\u00e9tablir des liens significatifs, car les objectifs relationnels sont diffus et ind\u00e9finis.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte sombre o\u00f9 les fronti\u00e8res de l&rsquo;amour et du march\u00e9 s&rsquo;entrem\u00ealent, la question se pose : est-il encore possible de connecter profond\u00e9ment avec l\u2019autre ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Amour et march\u00e9 : une tension fondamentale non r\u00e9<\/em><\/strong><strong><em>solue. <\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors que l&rsquo;amour romantique se fonde sur un lien solide avec l&rsquo;autre, sur l&rsquo;unicit\u00e9 et l\u2019irrempla\u00e7abilit\u00e9; les principes du march\u00e9 impliquent des relations impersonnelles dans lesquelles \u00e9merge un sujet isol\u00e9, calculateur, int\u00e9ress\u00e9 et comp\u00e9titif. Cependant, ni les principes de l&rsquo;amour ni ceux du march\u00e9 ne correspondent toujours aux pratiques quotidiennes. Les relations marchandes ont \u00e9galement une dimension symbolique et affective qui doit \u00eatre prise en compte, tout comme les relations amoureuses ont une dimension \u00e9conomique. Les changements sociaux et \u00e9conomiques induits par le capitalisme transforment et transcendent les sph\u00e8res de l&rsquo;amour et du march\u00e9 en nous montrant la perm\u00e9abilit\u00e9 de ces deux sph\u00e8res, donnant lieu \u00e0 une \u00ab&nbsp;<em>tension fondamentale non r<\/em><em>\u00e9<\/em><em>solue<\/em>&nbsp;\u00bb au c\u0153ur de nos soci\u00e9t\u00e9s modernes (Dr\u00f6gue et Voirol, 2011 : 342).<\/p>\n\n\n\n<p>La large libert\u00e9 de choisir un partenaire dans ces \u00ab\u00a0 <em>m\u00e9dias n\u00e9o-romantiques\u00a0\u00bb<\/em><sup>1 <\/sup>&#8211; tels que Tinder ou Bumble &#8211; font de leurs utilisateurs des acteurs \u00e9conomiques qui s&rsquo;inscrivent dans les formes modernes de consommation. Byung-Chul Han affirme que dans les soci\u00e9t\u00e9s actuelles, en mati\u00e8re d&rsquo;amour, \u00ab\u00a0<em>toute intervention co\u00fbteuse qui pourrait conduire \u00e0 une vuln\u00e9ration est \u00e9vit\u00e9e\u00a0<\/em>\u00bb et ajoute que \u00ab\u00a0<em>les \u00e9nergies libidinales, comme les investissements en capital, sont dispers\u00e9es entre de nombreux objets afin d&rsquo;\u00e9viter une perte totale<\/em>\u00a0\u00bb (Han, 2023 : 57)<sup>2<\/sup>. Les applications de rencontre en ligne, cependant, nourrissent \u00e9galement l&rsquo;id\u00e9al romantique de l\u2019amour \u00e9voqu\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment. Selon Dr\u00f6gue et Voirol, dans les premi\u00e8res \u00e9tapes de la relation \u00ab\u00a0<em>n\u00e9o-romantique\u00a0<\/em>\u00bb, il existe des m\u00e9canismes d&rsquo;ajustement de la structure de la r\u00e9alit\u00e9 de chaque sujet pour d\u00e9velopper une vision partag\u00e9e du monde. M\u00e9canismes capables de cr\u00e9er des liens interpersonnels intimes gr\u00e2ce \u00e0 (ou malgr\u00e9) ces applications. Bien que sublim\u00e9 et imbriqu\u00e9 dans les strat\u00e9gies lucratives du syst\u00e8me capitaliste, le frisson et l&rsquo;excitation de la connexion avec l&rsquo;autre restent &#8211; selon les auteurs &#8211; le moteur de nombreux utilisateurs dont l&rsquo;objectif est de d\u00e9passer l&rsquo;\u00e9change physique de la rencontre sexuelle occasionnelle pour atteindre un niveau \u00e9motionnel plus profond et plus durable. La reconnaissance, ce processus intersubjectif par lequel deux subjectivit\u00e9s se rencontrent et se reconnaissent, la capacit\u00e9 \u00e0 identifier pleinement l&rsquo;autre, existe a priori dans les applications de rencontres en ligne et dans la mani\u00e8re dont nous nous engageons dans des relations aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Le capitalisme scopique et ses r\u00e9percussions sur l&rsquo;exp\u00e9rience amoureuse des femmes<\/em><\/strong><strong><em>:<\/em><\/strong><strong><em> Une perspective f\u00e9<\/em><\/strong><strong><em>ministe.<\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, si l&rsquo;on consid\u00e8re que les fronti\u00e8res entre l&rsquo;amour et le march\u00e9 sont perm\u00e9ables, la priorit\u00e9 donn\u00e9e au corps devrait se diluer devant le besoin ou le d\u00e9sir intrins\u00e8que des individus de se reconna\u00eetre dans certains cas. Mais de plus en plus intens\u00e9ment, \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;\u00e9valuation visuelle impr<\/em><em>\u00e8<\/em><em>gne la rencontre amoureuse et conditionne sa consommation<\/em>\u00a0\u00bb (Illouz, 2020 : 166). Face \u00e0 cette priorisation de la corporalit\u00e9, Nina Power, philosophe anglaise, s&rsquo;interroge : \u00ab\u00a0<em>et si l&rsquo;auto-marchandisation des individus \u00e9tait bel et bien totale<\/em><em> (\u2026) ?<\/em><em> Et s&rsquo;il n&rsquo;existait plus de d\u00e9calage entre le domaine int\u00e9rieur des d\u00e9sirs, des souhaits et des fantasmes, et la pr\u00e9sentation ext\u00e9rieure de soi en tant qu&rsquo;<\/em><em>\u00ea<\/em><em>tre sexuel ? Si l&rsquo;image <\/em>\u00e9tait<em> d<\/em><em>\u00e9sormais la r\u00e9<\/em><em>alit<\/em><em>\u00e9 <\/em><em>?<\/em><em>\u00a0\u00bb<\/em> (Power, 2010 : 58). Le fait de r\u00e9duire la complexit\u00e9 humaine \u00e0 sa propre image est a priori inqui\u00e9tant, mais, en plus, le capitalisme scopique qui r\u00e9sulte de cette valorisation de l&rsquo;image place les femmes en particulier dans une situation de plus grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 que les hommes. En plus de souffrir de la marchandisation et r\u00e9ification de leur corps de mani\u00e8re plus intense, la socialisation primaire des femmes souvent bas\u00e9e sur le \u00ab\u00a0<em>care<\/em>\u00a0\u00bb et l&rsquo;importance accord\u00e9e aux relations, conditionne leur exp\u00e9rience. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\"><div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"162\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1024x162.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1178\" style=\"width:421px;height:66px\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1024x162.png 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-300x47.png 300w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-768x121.png 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1536x243.png 1536w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-2048x323.png 2048w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1120x177.png 1120w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-540x85.png 540w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1080x171.png 1080w, https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/files\/2021\/10\/Capture-decran-2021-05-27-a-18.38.49-1980x313.png 1980w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>\u00a0Les femmes sont particuli\u00e8rement d\u00e9savantag\u00e9es car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l&rsquo;\u00e9motionnel lorsqu&rsquo;elles entament une relation et donc, de subir les cons\u00e9quences de l&rsquo;incertitude provoqu\u00e9e par ce d\u00e9sir anomique, vague, difus et ambigu qui emp\u00eache la cr\u00e9ation de relations plus stables.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Les femmes sont particuli\u00e8rement d\u00e9savantag\u00e9es dans ces nouveaux modes de relation car elles sont plus susceptibles que les hommes de basculer dans le registre de l&rsquo;\u00e9motionnel lorsqu&rsquo;elles entament une relation et donc, de subir les cons\u00e9quences de l&rsquo;incertitude provoqu\u00e9e par ce d\u00e9sir anomique, vague, difus et ambigu qui caract\u00e9rise nos soci\u00e9t\u00e9s et qui emp\u00eache la cr\u00e9ation de relations plus stables.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Capitalisme, technologie et patriarcat. Et alors ? <\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de l&rsquo;influence du capitalisme, de la technologie et des in\u00e9galit\u00e9s de genre d\u00e9riv\u00e9es du patriarcat dans nos relations interpersonnelles, les individus cherchent-ils \u00e0 se trouver d&rsquo;une mani\u00e8re qui ne soit pas toujours utilitaire ou si superficielle ? Le besoin de se connecter aux autres est-il un ph\u00e9nom\u00e8ne de nature collective ou plut\u00f4t quelque chose de plus en plus isol\u00e9 et exceptionnel ? Ce qui est certain, c&rsquo;est que la technologie, le capitalisme et le patriarcat ont modifi\u00e9 des aspects fondamentaux de la perception et de l\u2019exp\u00e9rience amoureuse, transformant les perceptions subjectives du soi, du corps, de la sexualit\u00e9 et de la r\u00e9alit\u00e9, et que de nouveaux d\u00e9fis th\u00e9oriques \u00e9mergent dans la psychanalyse, la sociologie et la philosophie pour comprendre ces changements. La question reste ouverte : serons-nous capables de r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;assaut sauvage du capitalisme sur nos relations interpersonnelles, ou la connexion authentique avec l&rsquo;autre sera-t-elle davantage un ph\u00e9nom\u00e8ne isol\u00e9, anecdotique et exceptionnel ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences <\/h2>\n\n\n\n<p><sup>1<\/sup>DR\u00d6GE, Kai &amp; VOIROL, Olivier (2011). \u2018<em>Online dating: the tensions between romantic love and economic rationalization<\/em>\u2019. Zeitschrift f\u00fcr Familienforschung, 23(3), 337-357.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>2<\/sup>HAN,\u00a0B.C. (2023).\u00a0<em>La salvaci\u00f3n de lo bello<\/em>\u00a0(A.\u00a0Ciria, Trad.\u00a0; 2<sup>e<\/sup>\u00a0\u00e9d.). Herder Editorial. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 2015)<\/p>\n\n\n\n<p>ILLOUZ, Eva. (2020). <em>El fin del amor. Una sociolog\u00eda de las relaciones negativas. <\/em>Buenos Aires, Katz Editores. <em>(<\/em><em>\u0152<\/em><em>uvre originale publi\u00e9<\/em><em>e en 2018)<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>POWER,\u00a0N. (2010).\u00a0<em>La Femme unidimensionnelle<\/em>\u00a0(N.\u00a0Viellescazes, Trad.). Les Prairies ordinaires. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 2009)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Informations <\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Pour citer cet article <\/strong><\/td><td>Pour citer cet article<br>Nom Pr\u00e9nom, \u00ab Titre \u00bb. Blog de l\u2019Institut des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le XX mois 2022, consult\u00e9 le XX mois 2023. URL :<\/td><\/tr><tr><td><strong>Auteur\u00b7ice<\/strong><\/td><td>Sara Lorente Muedra, \u00e9tudiante de Master<\/td><\/tr><tr><td><strong>Contact<\/strong><\/td><td><a href=\"mailto:sara.lorentemuedra@unil.ch\">sara.lorentemuedra@unil.ch<\/a><\/td><\/tr><tr><td><strong>Enseignement<\/strong><\/td><td>Cours <em>M\u00e9dias, communication et culture: th\u00e9ories critiques<\/em><br><br>Par Olivier Voirol et Valentine Girardier<\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La modernit\u00e9 et le capitalisme transforment nos relations en marchandises, en alimentant l&rsquo;incertitude \u00e9motionnelle et transformant l&rsquo;illusion de la libert\u00e9 de choix en une qu\u00eate insatiable. La sursexualisation, les applications de rencontres et la logique du march\u00e9, fa\u00e7onnent nos relations interpersonnelles. Pourtant, l&rsquo;espoir persiste dans la recherche d&rsquo;une connexion authentique. Bien que les fronti\u00e8res entre l&rsquo;amour et le march\u00e9 soient perm\u00e9ables, pouvons-nous r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;impact du capitalisme ? <\/p>\n","protected":false},"author":1002387,"featured_media":4841,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"template-full-width-cover.php","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[5],"tags":[330,329,26,53],"class_list":{"0":"post-4838","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-articles","8":"tag-amour","9":"tag-capitalisme","10":"tag-feminisme","11":"tag-technologies"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4838","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002387"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4838"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4838\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4853,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4838\/revisions\/4853"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4841"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4838"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4838"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/biss\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4838"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}