{"id":23514,"date":"2026-05-12T08:55:28","date_gmt":"2026-05-12T06:55:28","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/?p=23514"},"modified":"2026-05-12T09:11:56","modified_gmt":"2026-05-12T07:11:56","slug":"entretien-avec-roberto-garieri-sur-la-piece-sur-les-ruines-de-east-st-louis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2026\/05\/entretien-avec-roberto-garieri-sur-la-piece-sur-les-ruines-de-east-st-louis\/","title":{"rendered":"Entretien avec Roberto Garieri sur la pi\u00e8ce Sur les ruines de East St. Louis"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le cadre de l\u2019op\u00e9ration In\u00e9dits textes dramatiques, en collaboration avec le journal&nbsp;<em>Le Courrier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un entretien autour de la pi\u00e8ce <a href=\"https:\/\/lecourrier.ch\/content\/uploads\/2025\/07\/12-co-21.pdf\"><em>Sur les ruines de East St. Louis<\/em> (2024)<\/a>\/ De Roberto Garieri \/<a href=\"https:\/\/lecourrier.ch\/2023\/07\/23\/mime\/\"><\/a><a href=\"https:\/\/lecourrier.ch\/2025\/07\/20\/sur-les-ruines-de-east-st-louis\/\">Plus d\u2019infos<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\">Par <a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/petya-ivanova\/\">Petya Ivanova<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/2026\/05\/sur-les-ruines-de-east-st-louis\/\">Voir aussi le compte rendu sur Sur les ruines de East St. Louis (2024)<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"818\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/ateliercritique\/files\/2026\/05\/roberto-garieri-818x1024.jpeg\" alt=\"roberto garieri\" class=\"wp-image-23512\" style=\"width:300px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Roberto Garieri<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong><em>Petya Ivanova, pour l\u2019Atelier critique<\/em>. Votre pi\u00e8ce ressemble \u00e0 une bo\u00eete magique que l\u2019on ouvre et de laquelle, chacun-e selon ses connaissances, on voit surgir des aspects tr\u00e8s vari\u00e9s. Quelle a \u00e9t\u00e9 sa gen\u00e8se ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Roberto Garieri<\/em> : Cela commence en 2016. \u00c0 l\u2019\u00e9poque j\u2019\u00e9tais musicien dans le groupe <em>MADDAM <\/em>\u2013 un duo dans lequel je composais la musique, principalement \u00e9lectronique, et Madafi Pierre [chanteuse et compositrice am\u00e9ricaine originaire de Miami] chantait. Lorsque nous avons sorti notre album, elle a exprim\u00e9 l\u2019envie d\u2019aller pr\u00e9senter le disque aux \u00c9tats-Unis. Tr\u00e8s vite elle a trouv\u00e9 un contact originaire de East St. Louis qui nous a invit\u00e9s \u00e0 participer au festival local de musique \u00e9lectro-pop <em>Put Down the Guns and Pick Up Your Sons<\/em> et nous avons fait 5 000 km pour aller jouer l\u00e0-bas, sans m\u00eame \u00eatre pay\u00e9s. L\u2019exp\u00e9rience a \u00e9t\u00e9 incroyable \u2013 les gens qu\u2019on a rencontr\u00e9s, tout ce que j\u2019ai vu, entendu \u2013 c\u2019\u00e9tait tellement fou que cela m\u2019a donn\u00e9 l\u2019envie de faire quelque chose pour remercier les gens qui nous avaient accueillis. \u00c0 ce moment East St. Louis \u00e9tait vraiment tr\u00e8s impact\u00e9e par les cons\u00e9quences de la crise des subprimes, mais aussi par beaucoup d\u2019autres facteurs qui ont contribu\u00e9 \u00e0 ce contexte de crise, de paup\u00e9risation et de marginalisation qui est fid\u00e8lement refl\u00e9t\u00e9 dans la pi\u00e8ce \u2013 tout comme les personnages que j\u2019y ai rencontr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ma toute premi\u00e8re motivation a \u00e9t\u00e9 le panneau <em>Katherine Dunham Museum<\/em> que j\u2019ai aper\u00e7u un jour l\u00e0-bas. Je ne connaissais pas Katherine Dunham. Ce fait m\u2019a profond\u00e9ment troubl\u00e9 et c\u2019est ce trouble qui est la source de la pi\u00e8ce&nbsp;: comment ai-je pu \u00eatre pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9, alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une des figures tr\u00e8s importantes de la danse aux Etats-Unis du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&nbsp;? Chor\u00e9graphe et anthropologue, Dunham est consid\u00e9r\u00e9e pratiquement comme une d\u00e9esse en Ha\u00efti, me disait Madafi. Mon premier projet \u00e9tait donc d\u2019\u00e9crire une pi\u00e8ce sur Katherine Dunham.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais entendu une anecdote&nbsp;: lors de la premi\u00e8re tourn\u00e9e nationale organis\u00e9e pour elle par l\u2019impr\u00e9sario Sol Hurok en 1944, \u00e0 Louisville (Kentucky) la repr\u00e9sentation a \u00e9t\u00e9 s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9e. Dunham est apparue devant le public pour faire une d\u00e9claration, assez br\u00e8ve, disant qu\u2019elle ne pouvait jouer dans un endroit o\u00f9 elle ne serait pas admise parmi le public et qu\u2019elle esp\u00e9rait qu\u2019un jour Noirs et Blancs pourraient voir ce spectacle ensemble. Mon id\u00e9e initiale \u00e9tait de raconter les 24 heures pr\u00e9c\u00e9dant cette d\u00e9claration \u2013 tout ce qui se passe pour qu\u2019une artiste comme elle, qui a tout d\u2019un coup la chance d\u2019avoir un rayonnement national, d\u00e9cide de ne pas jouer.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec ce projet, j\u2019avais postul\u00e9 pour une r\u00e9sidence d\u2019\u00e9criture. Ma candidature n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 accept\u00e9e, faute d\u2019extraits, mais la d\u00e9marche a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 salu\u00e9e, en grande partie parce que, parmi tous les projets re\u00e7us, c\u2019\u00e9tait le seul, alors, \u00e0 se pr\u00e9occuper de la marche du monde. J\u2019ai donc commenc\u00e9 \u00e0 travailler autour de cette id\u00e9e. Mais en 2017, une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements personnels tragiques m\u2019a contraint \u00e0 tout arr\u00eater. J\u2019ai d\u00fb litt\u00e9ralement r\u00e9apprendre \u00e0 parler, \u00e0 formuler des phrases, \u00e0 penser. \u00c0 partir de l\u00e0, \u00e9crire \u2014 penser, recomposer le r\u00e9el \u2014 est devenu un pilier dans ma vie. Cette pi\u00e8ce est aussi devenue cela : une r\u00e9appropriation de l\u2019espace cr\u00e9atif, la possibilit\u00e9 de lui donner un cadre, de ne pas m\u2019y laisser envahir. J\u2019ai finalement pu participer \u00e0 l\u2019\u00e9dition 2021 de la r\u00e9sidence d\u2019\u00e9critures dramatiques francophones en Valais, o\u00f9 le texte a trouv\u00e9 la forme qu\u2019il prend aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : Comment est venu le choix d\u2019articuler les aspects historiques et philosophiques de la pi\u00e8ce avec une atmosph\u00e8re impr\u00e9gn\u00e9e de r\u00e9alisme magique&nbsp;?&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Dans le texte il y a des aspects tr\u00e8s conscients d\u00e9j\u00e0 au moment de l\u2019\u00e9criture, mais il y a aussi toute une part inconsciente que je n\u2019arr\u00eate pas de (re)d\u00e9couvrir. Un jour quelqu\u2019un m\u2019a dit au sujet de mon int\u00e9r\u00eat pour l\u2019Antiquit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;ton int\u00e9r\u00eat pour le mode de vie des Grecs t\u2019offre un grand espace mental pour voyager, visiter et d\u00e9couvrir ton inconscient \u00bb. Je vis avec mon imaginaire \u2013 cela vient de l\u2019enfance \u2013 et le d\u00e9sir de cr\u00e9er un territoire o\u00f9 on est rassur\u00e9, mais aussi tout-puissant, on est d\u00e9miurge de son univers, et de son divertissement. En parall\u00e8le, il y a la pratique du th\u00e9\u00e2tre, le fait de passer sa vie sur le plateau, d\u2019investir la voix, le corps, mais aussi les traumatismes, la maladie, le deuil. Le th\u00e9\u00e2tre, la musique, pour moi c\u2019est la pratique d\u2019un acte rituel de communion avec un public. Ce sont ces aspects-l\u00e0 qui contribuent \u00e0 la magie dans le texte. L\u2019action se situe dans le contexte de l\u2019industrie de divertissement. Tel \u00e9tait \u00e9galement mon objectif&nbsp;: cr\u00e9er un objet de divertissement et faire en sorte que l\u2019acte de pens\u00e9e lui-m\u00eame soit divertissant, qu\u2019il incarne une dimension ludique plut\u00f4t que douloureuse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : Cet aspect magique ressort aussi chez certains personnages-arch\u00e9types. Comment sont-ils construits&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Par exemple, le personnage de Ras est inspir\u00e9 de Lee \u00ab&nbsp;Scratch&nbsp;\u00bb Perry, ing\u00e9nieur de son jama\u00efcain qui a v\u00e9cu \u00e0 Z\u00fcrich et qui a travaill\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 avec Bob Marley. Il avait la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre fou&nbsp;: il a br\u00fbl\u00e9 son studio en Jama\u00efque, \u00e9crit des titres \u00e9voquant la folie et d\u00e9velopp\u00e9 des th\u00e9ories sur la connexion entre les vibrations de l\u2019univers et les parties anatomiques du corps. Dans sa vision, la musique est sacr\u00e9e, elle convoque des \u00e9nergies telluriques, et la fum\u00e9e est consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00e9l\u00e9ment philosophique. Ras est aussi une figure de r\u00e9conciliation entre imagination et technologie&nbsp;; l\u2019ordinateur surnaturel qu\u2019il manipule est clairement un instrument d\u2019\u00e9mancipation. Ce personnage, comme plusieurs autres, est directement inspir\u00e9 aussi par des personnes que nous avons crois\u00e9es sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cosmologue en chaise roulante qui \u00e9voque Stephen Hawking s\u2019appelle Joseph Funicello&nbsp;: la r\u00e9f\u00e9rence est \u00e0 la com\u00e9dienne Annette Funicello, actrice f\u00e9tiche de Walt Disney dans les ann\u00e9es 1950 qui souffre plus tard de scl\u00e9rose en plaques&nbsp;; et Joseph est le pr\u00e9nom de mon p\u00e8re. Avec ce personnage j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 incarner un porteur de l\u2019universalisme qui serait pleinement id\u00e9aliste, qui se pose r\u00e9ellement la question&nbsp;\u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce la fraternit\u00e9, existe-t-elle toujours&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fais dialoguer les esprits, tout en me disant que tout cela n\u2019est que du th\u00e9\u00e2tre, n\u2019est que de l\u2019imaginaire. Il s\u2019agissait de construire une carte, un labyrinthe contenant aussi le fil pour s\u2019en sortir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : Un autre personnage \u2013 la motarde Yvonne Hicks \u2013 \u00e9voque cet \u00ab&nbsp;espace pour penser&nbsp;\u00bb garanti par le port d\u2019une arme\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Dans la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019\u00e9voque la pi\u00e8ce il s\u2019agit d\u2019un espace r\u00e9el, tr\u00e8s concret. Or le probl\u00e8me du pistolet est qu\u2019il peut \u00e0 tout moment se retourner contre soi. C\u2019est la probl\u00e9matique du port d\u2019arme qui sert de ressort dramatique \u00e0 la pi\u00e8ce. Elle est marqu\u00e9e par une ambivalence. Celle-ci est pr\u00e9sente d\u00e8s le d\u00e9but et tient au fait qu\u2019on se trouve d\u00e9j\u00e0 dans des ruines. On est dans les ruines de demain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : Est-ce la r\u00e9alit\u00e9 que vous avez trouv\u00e9e \u00e0 East St. Louis&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : La plupart des gens de East St. Louis ne sont plus \u00e0 East St. Louis \u2013 ce n\u2019est plus vivable, en fait. Au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, cette situation est en train de changer, la ville se reconstruit, le <em>Katherine Dunham Museum<\/em> s\u2019est vraiment d\u00e9velopp\u00e9&nbsp;; or, quand nous sommes arriv\u00e9s l\u00e0-bas en 2016, le lieu \u00e9tait marqu\u00e9 par la d\u00e9sertion. Les personnes qui y vivaient encore \u00e9taient rest\u00e9es de leur plein gr\u00e9 avec l\u2019id\u00e9e de reconstruire. Le festival fait partie de ce projet de se r\u00e9approprier l\u2019espace.<\/p>\n\n\n\n<p>La fiction intervient dans cet aspect de l\u2019\u00e9criture de la pi\u00e8ce. J\u2019avais besoin de montrer que les ruines d\u2019un lieu sont aussi porteuses d\u2019identit\u00e9, d\u2019une id\u00e9e qui est ancr\u00e9e profond\u00e9ment dans les personnes. Dire que ce lieu peut \u00eatre endommag\u00e9, pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de vous, mais que tout d\u2019un coup il peut se trouver en ruines. On peut penser par exemple \u00e0 Gaza et, sans juger, faire le constat que des lieux o\u00f9 des gens vivaient sont maintenant en \u00e9tat de ruines.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : Cette r\u00e9flexion rejoint la phrase de Levinas en exergue de la pi\u00e8ce&nbsp;: \u00ab La lucidit\u00e9 ne consiste-t-elle pas \u00e0 entrevoir la possibilit\u00e9 permanente de la guerre&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Le spectre de la guerre est omnipr\u00e9sent aux \u00c9tats-Unis&nbsp;: comme acte fondateur \u2013 la guerre civile \u2013 et comme une id\u00e9e qui revient sans cesse. On le voit dans la pr\u00e9sence des armes, dans le vocabulaire qui est utilis\u00e9, avec l\u2019implication des Etats-Unis dans tous ces conflits dans le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9sence de l\u2019arm\u00e9e comme institution fait \u00e9cho \u00e0 ce qui se passe en Suisse aussi, mais d\u2019une mani\u00e8re subreptice. Les institutions, la philosophie m\u00eame de l\u2019entreprise en Suisse ont une structure tr\u00e8s militaire, tr\u00e8s hi\u00e9rarchis\u00e9e&nbsp;; elles \u00e9voquent l\u2019id\u00e9e de se battre \u00e0 la suisse comme un symbole national. Le personnage d\u2019Orphea parle de \u00ab&nbsp;la peur qu\u2019a le pouvoir de nous laisser nous \u00e9manciper&nbsp;\u00bb. Cette peur est universelle, omnipr\u00e9sente, aussi en Suisse, bien s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, m\u00eame dans une situation de d\u00e9clin, il est possible d\u2019imaginer des contre-narratifs positifs, comme par exemple \u00e0 Detroit, ville d\u00e9peupl\u00e9e dont la situation a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de nouveaux narratifs aussi sur le syst\u00e8me \u00e9conomique, mettant en avant l\u2019importance de r\u00e9investir les espaces en ruine et montrer de la solidarit\u00e9. Ces id\u00e9es sont possibles lorsqu\u2019il y a un espace critique, un espace autre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY :<\/strong> <strong>Comment peut-on cr\u00e9er cet espace critique et se lib\u00e9rer de la peur&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : La pi\u00e8ce est une histoire pour d\u00e9jouer la peur. \u00c0 chaque fois qu\u2019on tire un fil on peut se dire qu\u2019il y a une marionnette qui est brandie \u2013 comme les personnages d\u2019Obama, d\u2019Abraham Lincoln, d\u2019Oncle Tom, d\u2019Oncle Sam, de Trump qui apparaissent dans le cauchemar d\u2019Orphea. Ce sont des personnages-clowns, des personnages interpr\u00e9t\u00e9s par d\u2019autres personnages. Ce qui ressort est leur aspect grotesque, ils parlent dans une langue po\u00e9tique dont on ne comprend pas vraiment le sens. J\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 montrer les grands r\u00e9cits, la \u00ab&nbsp;good story&nbsp;\u00bb des \u00c9tats-Unis comme incarn\u00e9e par des personnages de BD. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il \u00e9tait important que Trump apparaisse comme une figure grotesque et pas vraiment r\u00e9elle \u2013 un personnage qui joue son propre r\u00f4le. Il s\u2019agissait d\u2019arr\u00eater de le consid\u00e9rer comme une personne r\u00e9elle, et d\u2019ailleurs arr\u00eater de consid\u00e9rer Obama comme une personne r\u00e9elle \u2013 ce sont des symboles, des figures porteuses d\u2019une identit\u00e9 symbolique, en tout cas pour les Am\u00e9ricains. Cette critique des \u00c9tats-Unis est n\u00e9cessaire, et pas seulement pour les \u00c9tats-Unis mais pour nous, en fait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY :<\/strong> <strong>La pi\u00e8ce est porteuse d\u2019une conscience soci\u00e9tale et politique tr\u00e8s forte. Quel a \u00e9t\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, son accueil&nbsp;?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Au cours de l\u2019\u00e9criture, assez rapidement est arriv\u00e9e la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 \u2013 qui suis-je pour raconter l\u2019histoire de Katherine Dunham&nbsp;? Ce doute m\u2019a permis de me poser les bonnes questions&nbsp;: qu\u2019est-ce que je veux raconter de cette histoire et comment&nbsp;? Ceci m\u2019a men\u00e9 \u00e0 une interrogation sur l\u2019universalisme&nbsp;: qu\u2019est-ce&nbsp;? Qu\u2019en reste-t-il&nbsp;? Quels sont ses tenants et aboutissants aujourd\u2019hui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Tout part de ce qu\u2019on voit lors de notre voyage avec Madafi depuis la voiture. Il s\u2019agissait de tout d\u00e9faire, interroger, prendre la lampe de poche et \u00e9clairer tout. Le texte est construit sur l\u2019image d\u2019une tapisserie, dont les fils sont entrem\u00eal\u00e9s et les motifs \u00e9mergent comme un effet visuel. Les tapisseries m\u00e9di\u00e9vales exhibent un contexte culturel et politique tout en racontant une histoire. Dans ma pens\u00e9e de l\u2019\u00e9poque, la pr\u00e9sence de Trump \u00e9tait tr\u00e8s inqui\u00e9tante dans le champ du raisonnable \u2013 de ce qui peut se passer ou pas, un \u00e9l\u00e9ment qui bouscule les rep\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la pi\u00e8ce je me suis propos\u00e9 d\u2019analyser ce qui de l\u2019universalisme g\u00e9n\u00e8re de l\u2019anti-universalisme proportionnellement. Je le fais dans une perspective th\u00e9\u00e2trale et \u00e0 la rigueur philosophique.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019en France la pi\u00e8ce a re\u00e7u un accueil plut\u00f4t favorable notamment au th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point, elle peine \u00e0 se faire appr\u00e9cier en Suisse. Un des refus que j\u2019ai re\u00e7us articulait un argument biais\u00e9 et pour moi tr\u00e8s troublant : l\u2019\u00e9ventuelle mise en sc\u00e8ne d\u2019une pi\u00e8ce \u00e9crite par un blanc qui serait r\u00e9alis\u00e9e par deux blancs ne pouvait pas \u00eatre programm\u00e9e par des blancs dans un th\u00e9\u00e2tre dirig\u00e9 par des blancs. Comme si on se refusait la l\u00e9gitimit\u00e9 de sortir de l\u2019entre-soi. Qu\u2019en est-il de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ? Ou est-ce la peur&nbsp;? C\u2019est triste \u00e0 dire, mais pour moi il s\u2019agit d\u2019une perte de l\u2019acte de lecture, du fait de lire, tout simplement, de se positionner, d\u2019assumer son accord ou d\u00e9saccord.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY :<\/strong> <strong>Qu\u2019est-ce que l\u2019universalisme pour vous&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Quand j\u2019avais vingt ans, j\u2019appartenais au mouvement hip-hop et lorsque j\u2019essaie d\u2019expliquer ce que c\u2019est, la t\u00e2che est tr\u00e8s compliqu\u00e9e. On \u00e9tait li\u00e9s par les id\u00e9es universalistes, sans s\u2019en rendre compte. R\u00e9cemment, j\u2019ai entendu cette d\u00e9finition du hip-hop propos\u00e9e \u00e0 des enfants&nbsp;: \u00ab&nbsp;Black, white, latinos \u2013 all together&nbsp;\u00bb. Elle me pla\u00eet, car il y a eu du d\u00e9bat sur le pass\u00e9 qui est incarn\u00e9 par une vid\u00e9o de 2015 montrant la rencontre entre Quincy Jones et Kendrick Lamar. \u00c0 l\u2019affirmation de Quincy Jones que le rap est n\u00e9 \u00e0 New York, Lamar r\u00e9pond qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 ses origines sont en Afrique. Les id\u00e9es universalistes doivent \u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9es de leur c\u00f4t\u00e9 colonial, expansionniste \u2013 c\u2019est le propos d\u2019Edouard Glissant, par exemple, que la pi\u00e8ce mentionne. C\u2019est pour cela que New York ne peut plus \u00eatre le symbole du hip-hop, parce que le New York du hip-hop parle d\u2019une unit\u00e9 qui est devenue une plateforme d\u2019 \u00e9conomie culturelle et politique. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : En tant que lecteur, on fait un parcours pour vraiment comprendre que Orphea est afro-am\u00e9ricaine et non pas suisse d\u2019origine. Qu\u2019est-ce qui la rend \u00e9trang\u00e8re aux siens&nbsp;?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Elle ne se reconna\u00eet pas. Elle est per\u00e7ue comme une \u00e9trang\u00e8re. C\u2019est ce que j\u2019ai pu voir avec Madafi lors de notre voyage \u2013 les gens percevaient chez elle comme un accent anglais, elle devait toujours pr\u00e9ciser qu\u2019elle \u00e9tait am\u00e9ricaine elle aussi. Ils ne voulaient pas, ne pouvaient pas la voir comme l\u2019une d\u2019entre eux. Ils avaient besoin qu\u2019elle soit \u00e9trang\u00e8re pour qu\u2019elle am\u00e8ne quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on \u00e9tait \u00e0 East St. Louis, le rappeur Lil Wyte du Tennessee nous a fait part de son \u00e9tonnement, fascin\u00e9 de nous voir \u00e0 cet endroit, en me disant \u00ab&nbsp;Mais toi, tu n\u2019es pas blanc, tu es europ\u00e9en&nbsp;\u00bb. Il y a ce motif qui ressort chez Orphea. Enfant de parents italiens divorc\u00e9s ayant grandi \u00e0 Aigle dans un milieu tr\u00e8s catholique, j\u2019ai v\u00e9cu ce sentiment tr\u00e8s \u00e9trange de ne me sentir ni italien, ni suisse, comme un trouble d\u2019identit\u00e9 qui a r\u00e9sonn\u00e9 en moi au cours de ce voyage&nbsp;; j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que je ne me sentais pas plus \u00ab&nbsp;\u00e9tranger&nbsp;\u00bb l\u00e0-bas qu\u2019ici. Avec tous les guillemets n\u00e9cessaires&nbsp;: si on parle d\u2019appartenance culturelle, la culture de la musique nord-am\u00e9ricaine m\u2019est plus proche que plein d\u2019attributs culturels ici.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Orphea va d\u00e9couvrir qu\u2019elle est noire, qu\u2019elle est ha\u00eftienne \u2013 c\u2019est ce que raconte principalement la pi\u00e8ce. J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 faire d\u2019elle une figure de militantisme f\u00e9minin, mais finalement j\u2019avais envie de la laisser en 2016, comme un marqueur temporel, sans y projeter tout ce que j\u2019avais appris entre temps. La tuerie d\u2019Orlando \u00e0 laquelle la fin fait r\u00e9f\u00e9rence venait de se produire deux semaines avant notre voyage. J\u2019ai exp\u00e9riment\u00e9 plusieurs fins alternatives&nbsp;; il y a cette fausse fin o\u00f9 Orphea dit \u00ab&nbsp;stop&nbsp;\u00bb au narrateur Joseph Funicello, histoire de montrer une forme de limite du th\u00e9\u00e2tre, aussi pour ne pas r\u00e9soudre, laisser la fin ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PY : Comment imaginez-vous la mise en sc\u00e8ne&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>RG : Je n\u2019avais pas envie de centrer la pi\u00e8ce sur ma vision. Mon grand r\u00eave est qu\u2019elle soit mont\u00e9e \u00e0 East St. Louis ! Je souhaite qu\u2019elle puisse \u00eatre reprise et mont\u00e9e de mani\u00e8re autonome.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de l\u2019\u00e9criture, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de me lib\u00e9rer de toute contrainte pragmatique, notamment en ce qui concerne le nombre d\u2019acteurs et d\u2019actrices. Je me suis dit : partons du principe que ce texte ne sera jamais mont\u00e9 ; disons ce que nous avons envie de dire et prenons toutes les libert\u00e9s que nous sommes pr\u00eats \u00e0 assumer.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de la mise en lecture au Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point \u00e0 Paris [le 30 avril 2024] par C\u00e9dric Dj\u00e9dj\u00e9 nous \u00e9tions quatre sur sc\u00e8ne : j\u2019ai pris le r\u00f4le du narrateur, Am\u00e9lie Ch\u00e9rubin s\u2019occupait des didascalies ainsi que du personnage de la jeune rappeuse Kemistry, L\u00e9once Henri Nlend \u00e9tait Jay, Sophie Richelieu jouait Oprhea, elle a aussi chant\u00e9 \u2013 ce qui m\u2019a surpris et touch\u00e9 \u00e0 la fois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous sommes constitu\u00e9s en collectif.<\/p>\n\n\n\n<p>On r\u00eave \u00e0 une forme atypique \u2013 id\u00e9alement qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre nous accueille en r\u00e9sidence au cours de sa saison et qu\u2019on d\u00e9coupe la pi\u00e8ce en trois parties, par exemple. On imagine de plus en plus la parole comme n\u2019\u00e9tant pas tenue par un seul personnage et le narrateur devenir un r\u00f4le collectif, partag\u00e9 entre les personnes pr\u00e9sentes sur le plateau \u2013 une sorte de parole chorale. Un autre th\u00e9\u00e2tre parisien est int\u00e9ress\u00e9 et au courant 2026 je vais m\u2019y rendre pour planifier une semaine de r\u00e9sidence afin de tester les premi\u00e8res prises de parole sur le plateau.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cadre de l\u2019op\u00e9ration In\u00e9dits textes dramatiques, en collaboration avec le journal&nbsp;Le Courrier. 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